Oui, derniers mots, Mesdames, Messieurs les députés.
Cela fait 30 ans que la fin de vie est un sujet pour moi, 20 ans que j'écris, 5 ans que je suis mobilisé, 4 ans 1/2 que j’ai publié mon livre et 4 ans que je suis bénévole en soins palliatifs. 4 ans que chaque semaine, je suis auprès des patients en fin de vie.
Alors j’ai bien le droit de vous adresser encore ces dernières interpellations.
- Vous pouvez être favorable au principe. Vous pouvez être favorable à un texte. Vous ne pouvez pas être favorable à celui-ci, que seuls des éléments de langage militants peuvent présenter comme un texte d’équilibre. Les amendements en témoignent, qui sont “travaillés avec l’ADMD” : il est coécrit par un lobby extrémiste et par LFI. Avez-vous vu jamais vu LFI contribuer à un “texte d’équilibre”, nuancé, réfléchi ?
- Bénévole, lorsque j'entre dans une chambre, je n’oublie jamais que le seul fait d'être debout alors que le patient est allongé me place déjà en surplomb. N'oubliez jamais que vous n'êtes pas représentatifs des malades : vous êtes une assemblée de gens en bonne santé, jouissant de ces multiples privilèges dont une personne en possession de ses moyens physiques et intellectuels n’a même pas conscience. Vous êtes entourés, vous êtes décisionnaires et vous en êtes fiers. Vous réfléchissez en femmes et hommes forts. Les personnes pour lesquelles vous légiférez, elles, sont très souvent fatiguées, dépendantes, isolées, âgées, anxieuses, déprimées. Celles-là, vous ne les avez pas entendues. C’est que, par définition, ces gens-là, on ne les entend pas. Ils ne parlent pas forts, ils s'effacent. Vous, vous avez entendu les forts, ceux qui ont de la surface médiatique, un JT sous la main, un réseau militant. Votre rôle était d’entendre les plus faibles;
- La mort provoquée est entrée dans les moeurs des pays qui la pratiquent, vous dit-on ? La réalité n’est pas l’adhésion : la réalité, c’est un silence de mort. La mort réduit au silence. Celui qui meurt comme ceux qui lui survivent. Ceux qui ne sont pas très à l’aise mais qui sont vaguement soulagés qu’il meure plus vite. Ceux qui sont sommés de se rendre au choix de celui qui va mourir, parce que c’est son choix et sa dignité. Ceux qui se reprocheront plus tard de ne pas avoir fait davantage. Elle réduit au silence la conscience de ceux qui pratiquent l’acte et ne peuvent y survivre psychiquement qu’en le banalisant;
- Vous pouvez être favorable à un texte, pas à ce texte extrémiste. Il rend légalement possible cette hypothèse : une personne, dont on n'aura recueilli qu’une demande orale, faite auprès d’un médecin sélectionné pour sa conception extensive des critères sur une liste qu’une association militante tiendra complaisamment à disposition pourra être euthanasiée en 3 jours (le délai de 15 jours est un délai maximum qui contraint le médecin mais il peut légalement répondre dans la matinée + 48h de réflexion) alors qu’elle a des années à vivre, sans information ni consultation du médecin traitant qui connaît pourtant le tableau général, sans information des proches. Et ce médecin consultera un confrère qui n’examinera même pas le patient et un auxiliaire de santé qui ne le connaît pas non plus... Si jamais un contrôle devait établir que les conditions ne sont pas réunies, ce sera après la mort du patient. Parce que vous aurez décidé qu’il est plus urgent de provoquer sa mort que de s'assurer que c’est fait dans les règles;
- On parle d’une loi de liberté mais cette loi est liberticide. Réservant le recours contre la décision au patient, elle interdit à la famille tout recours. On en connaît, pourtant, des familles qui ont sauvé des proches qu’ils connaissaient mieux que les médecins. Les députés auraient pu encadrer un recours dans des délais stricts mais non, ils ont préféré expulser la famille de la vie de leur proche. Cette loi interdit aussi aux établissements de respecter leur projet d’établissement. On parle d’établissements de soins souvent pionniers en soins palliatifs : n’a-t-on aucun respect, aucune gratitude pour ce qu’ils ont fait et apporté au pays depuis tant d’années ? On ne parle pas que d’établissements religieux (cf. la Maison, à Gardanne) mais même dans ce cas, un exemple, toutes choses égales par ailleurs : la République demande-t-elle aux juifs et aux musulmans de se forcer un peu et manger du porc ? Alors pourquoi demander à des institutions religieuses de faire l'impossible pour elles : organiser l’intervention d’une équipe d’euthanasie ? Pourquoi piétiner les consciences de leurs membres ?
- La possibilité de disposer de l’euthanasie, même sans y recourir, serait un soulagement pour certains malades, et même pour ceux d’entre vous que la possibilité de la douleur et de la déchéance terrifie. C’est très possible, je le comprends. Mais pour procurer un soulagement à certains, vous créez des angoisses à d’autres, notamment aux personnes handicapées, qui ont peur que les soignants ne s’investissent plus jusqu’au bout pour eux, qui ont peur de se voir proposer la mort provoquée dans un “éventail thérapeutique”. Vous ne soulagez pas les Français d’une angoisse, vous la déplacez, et sur de plus faibles encore, dans une société validiste;
- Des patients mourront faute d'accès aux soins. Quand vous n’avez plus d’auxiliaire de vie, ou trop peu, quand on ne soulage pas votre douleur, qu’il vous faut 6 mois pour une consultation douleur, mais quelques jours pour en finir... Jennyfer Hatch, euthanasiée au Canada en 2022, l’avait dit ainsi : “if I'm not able to access health care, am I then able to access death care? And that’s what led me to look into MAID and I applied last year”. Voilà ce que sera concrètement leur choix, leur liberté : pas de soins ou la mort. Des morts par défaut de soins, il y en aura, c’est une évidence. Avec combien de morts par absence de soins votre conscience peut-elle s’arranger ? 100 ? 50 ? N’y en aurait-il que 10, ils seront de votre responsabilité…
- La maladie est une notion médicale, le handicap est une catégorie sociale. Même si la loi ne mentionne pas le terme “handicap”, elle sera applicable aux personnes porteuses de handicap. 28% des personnes handicapées n’ont pas pu accéder aux soins dont elles avaient besoin en 2024 (baromètre Handifaction de la CNAM);
- L’avis n°139 du Comité consultatif national d’Ethique, à l’origine de toute la procédure, écrivait fermement que : “il ne serait pas éthique d’envisager une évolution de la législation si les mesures de santé publique recommandées dans le domaine des soins palliatifs ne sont pas prises en compte”. Aujourd’hui, 22 départements sont toujours privés d’unités de soins palliatifs, 1/3 de la population vite dans un désert médical, 1/3 des EPHAD n’a pas de médecin coordinateur titulaire, et la loi n’a inscrit que des promesses, qui auraient pu/dû être déjà traduites dans les faits en 4 ans de débat. Vous, politiques, plus que tout autre, savez ce qu’il advient des promesses. Mesdames, Messieurs les députés, de l’avis même du CCNE, ce texte n’est pas éthique;
- Comment expliquerez-vous demain la prévention du suicide quand il sera validé publiquement comme une issue à la souffrance ?
- Il y a évidemment des défis, des situations tragiques, difficilement supportables mais la mort provoquée n’est pas une réponse. Imaginant résoudre un problème, elle en crée un autre. Certains ne peuvent pas recevoir la mort alors qu’ils le voudraient ? Demain, certains la recevront alors qu’ils devraient vivre. Avec quel dégât collatéral préférez-vous vivre ? Cette loi ne fait que donner encore aux politiques l’illusion de l’action. Elle vous disculpe de votre sentiment d’inefficacité. Est-ce vraiment une raison valable ?
- Ce texte poursuit dans le sens d’un isolement de la personne, sous couvert d’autonomisation. Ce mouvement s’est engagé il y a plus de 50 ans. Avez-vous vraiment le sentiment que ce soit toujours pour le mieux ? Que notre pays se porte mieux ? Qu’il est plus solidaire, plus uni, plus fraternel ? N’avez-vous pas le sentiment que, sous prétexte de laisser chacun libre, nous laissons chacun seul ?
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Merci
Merci d’exprimer avec tant de justesse les multiples « défauts » (c’est peu dire) de ce texte de loi qui laisse effectivement sans possibilité de se défendre les plus vulnérables. Ce texte introduit aussi l’impensable dans la vie de la société française.
Merci pour votre lettre tellement sincère et réelle
Bonjour ,
je suis abonnée à votre lettre , votre texte m’interpelle dans le bon sens.
Je ne maîtrise pas la langue anglaise n’ayant pas fait d’études. J’aurais souhaité pouvoir lire en français les propos de Jennyfer Hatch , afin de comprendre
votre texte en totalité.
En vous remerciant
Françoise
J’ai posé à une IA (Gemini) quelques questions qui aident bien à comprendre ce qui se joue :
1) Que va répondre à ça un député favorable à l’euthanasie ?
2) En quoi ces 5 arguments sont-ils fallacieux ?
3) Quels sont les biais de ceux favorables aux soins palliatifs et contre l’euthanasie ?
4) Est-ce que quelqu’un qui souffre est vraiment en état de liberté ?
5) Mais quand le soulagement de la douleur n’est pas proposé, mais seulement l’euthanasie ?
C’est assez intéressant de pouvoir lire un débat sans que les bords opposés se tapent dessus. Pour moi, c’est le gros apport de l’IA.
Ce qui est marquant dans les réponses de l’IA, c’est à quel point le côté favorable aux soins palliatifs est présenté comme manquant de nuances.
En Belgique, comme ailleurs sans doute, l’euthanasie était fréquemment pratiquée bien avant sa légalisation. Pendant mes études de médecine, on glissait rapidement, mais à plusieurs reprises, l’expression « cocktail lytique » dont on nous donnait la composition ; je pourrais la répéter sans peine alors que j’approche du quatrième âge.
Une infirmière m’a confié que, pendant un de ses stages, une anicnne l’avait prise à part pour lui recommander, avec insistance, de ne placer que les perfusions qu’elle avait préparée elle-même. En effet, le subterfuge des anciens et des anciennes qui préparaient une perfusion léthale, était d’en confier le placement à une infirmière stagiaire ; faut-il décrire son désarroi lorsqu’elle apprenait qu’elle avait été utilisée pour abréger une vie ? Faut-il épiloguer sur les raisons qui poussaient ces anciennes et anciens à profiter ainsi de la candeur d’une future jeune consoeur.
Autrefois euthanasie était le nom de la bonne mort. Aujourd’hui, c’est le nom d’une mort volée.
Merci d’avoir si souvent et si patiemment fait appel au bon sens (« common sense ») dles lecteurs et lectrices que nous sommes.
merci pour votre analyse si précieuse, les consciences semblent résignées ou endormies. Mais quel drame est en train d se jouer !
Cette loi est effarante pour tout individu doté d’un minimum d’esprit critique. Merci de ce cri d’humanité.
Merci M. Le Morhedec. Mais comment faire pour que les députés lisent ce texte ? et nous ? et moi ?
Je me sens complétement démunie.(84 ans) Cette intention sera dans ma prière des complies ce soir. Merci encore pour votre ténacité courageuxe.
Jacotte du Doubs.
Merci pour ce texte lucide, profond et courageux servi par une plume vigoureuse. Que faire pour arrêter cette machine infernale ?
Merci pour cette analyse pertinente. Vous avez envoyé cette lettre à tous les députés ?
Il ne faut pas trop se hâter vers cette société qui isole les personnes malades et handicapées : c’est l’enfer !
Oui Erwan, je suis tellement d’accord !!! Cette loi est faite par des bien portants qui ne réalisent pas la profondeur abyssale de leur erreur qui sera irréversible. Le changement de paradigme de toute la société française, va achever les services hospitaliers, déjà à terre!
Les démissions dans les services de soins palliatifs vont pleuvoir, parce que les acteurs engagés n’accepteront pas de voir ce drame se jouer sous leurs yeux. Mesdames et Messieurs les députés, écoutez nous soignants, nous ne voulons pas de cette loi!!! La sollicitude et la fraternité que nous offrons en plus du soulagement dans nos prises en charges palliatives tiennent compte de toute l’ambivalence de nos patients, un Jjour ils veulent mourir de désespoir et le lendemain, soulagés ils veulent vivre, encore…La plainte de vouloir mourir, n’est souvent pas une demande de mort. Tout est très complexe lorsque vous rentrez dans une chambre d’hôpital, écoutez nous!
Par contre, une seule chose est sure, l’état dit providence jadis, fera des économies évaluées à plus d’un milliard par an. Cela vous tente?
Ne voit on pas la qualité d’une société à la place qu’elle fait aux plus vulnérables?
Votez CONTRE ce projet de loi qui serait la plus permissive au monde et serait la honte de la France, pauvre France
Dr Gautier
Merci infiniment,
Votre analyse nuancée est juste.
Que la culture de mort puisse triompher dans le pays des droits de l’homme est un paradoxe épouvantable.
«Pour moi donc, j’aime la vie! » (Montaigne)
Merci à tous pour vos commentaires. Je vous avoue que l’énergie, et peut-être le moral, me manque pour répondre à chacun mais j’ai bien lu chacun de vos commentaires. Je suis affligé de voir comme nous n’avons jamais dépassé le niveau du slogan et du simplisme, en ignorant toue l’expérience des soins palliatifs. Sur un réseau, une interlocutrice m’alpaguait en me demandant si j’avais déjà connu la détresse d’un proche, qui devient bleu en s’asphyxiant, dont les yeux se révulsent à la recherche de l’oxygène. Non, en effet. On n’a pas toutes les expériences. Mais ce que je connais, c’est les soins palliatifs, chaque semaine, depuis plus de 4 ans. J’y ai croisé des personnes atteintes de pathologies pulmonaires, des personnes atteintes de cancer des ovaires, de la vessie, du rectum, de la gorge, du pancréas, de l’œsophage, des malades de SLA, des personnes atteintes de glioblastome et toutes autres sortes de saloperies possibles. Je ne vais pas prétendre que la situation soit idyllique ni que mon expérience (d’une demi-journée par semaine) soit exhaustive, mais je n’ai jamais croisé de personnes hurlant de douleurs, de personnes atteintes de détresse respiratoire, de gens qui s’asphyxient. Alors en effet, je comprends parfaitement l’horreur de la situation décrite, pour la personne et pour ses proches, j’entends parfaitement le traumatisme mais je n’en déduis pas qu’il faut hâter la mort de la personne. J’en déduis que cette personne a eu une prise en charge lamentable, pas au niveau de ce que notre pays est capable d’offrir, pas au niveau de ce dont je suis témoin. J’en déduis qu’au lieu d’offrir à tous la possibilité d’une fin de vie apaisée, nous offrons à tous la possibilité de provoquer leur mort. Mais jamais le débat n’est allé jusqu’à ce niveau de précision médicale, ce niveau d’information. Il a été écrasé par un rouleau-compresseur militant et médiatique. Nous sommes à quelques heures d’un vote qui ne fait guère de doutes. C’est un échec pour notre pays, médical et démocratique. C’est une honte et c’est une grande tristesse.
Oui c’est une honte, pauvre France.
J’identifie pour ma part 2 désaccords :
– celui du principe du suicide assisté et de l’euthanasie
– et la loi comme elle est actuellement pensée, sans collégialité, sans garde fou, sans précautions, sans délais raisonnables…
Si la France veut sa loi, au moins faire les choses proprement… mais là il s’agit d’une determination abjecte où soignants ne nous sentons pas entendus. 22 départements qui n’ont pas d’unité de soins palliatifs… et on pense une loi en ces termes.
87% des français sont favorables à quoi? Mourir dans la dignité ?
Pauvre France !
Je partage Erwan ta tristesse aujourd’hui
Merci Nathalie pour ce partage, la société ne veut pas voir, entendre,les besoins,ce cris, des personnes en fin de vie ou situation de handicap, c’est tellement plus simple d’exclure, de ne pas apporter de solution lorsque l’image que cela nous renvoie est insupportable, vieillir mais ne pas déranger,ne pas trop coûter, pas de décision,pas de courage pour ces situations.