Euthanasie : cette étrange intervention des Mutuelles

Il y a une lourde insistance des mutuelles dans le débat sur l’euthanasie, trop lourde pour ne pas susciter l’intérêt.

Dans ma dernière chronique à La Vie, déjà partagée ici, je soulignais que la Mutualité Française avait organisé à son congrès un débat singulièrement unilatéral, dans lequel seuls des partisans de l’euthanasie (Jean-Luc Romero, le président de la MGEN, le médecin belge François Damas) ont pu s’exprimer : pas un opposant à l’euthanasie, pas un soignant français.

Vendredi, le président de la MGEN a publié une tribune dans La Croix pour revenir sur sa position[1]. Le même jour, dans une nouvelle tribune, l’actuel président de la Mutualité Française a redit son choix de l' »aide active à mourir » (avec toujours ce vocable euphémisant : comme si injecter un produit létal n’était qu’une « aide » à mourir, alors que c’est un faire mourir).

Faut-il voir là la confirmation qu’il y aurait une motivation économique à la légalisation de l’euthanasie et du suicide assisté ? Je pense qu’il faut rester à égale distance du complotisme et de la naïveté.

Il est d’ailleurs pour le moins étonnant que des présidents de mutuelles décident de faire une entrée fracassante dans le débat alors que le risque de conflit d’intérêts, pour des organismes chargés de rembourser les soins, est évident. Cela semble si hasardeux, stratégiquement, que l’on finit par penser que l’enjeu doit être lourd pour qu’ils s’y sentent contraints.

Or, au Canada, le Bureau du Directeur Parlementaire du Budget a publié un rapport très officiel sur les coûts de l’élargissement de l’accès à l’euthanasie. Les coûts et les économies, et celles-ci sont très précisément évaluées à 149 millions de dollars canadiens. Lorsque l’on voit que ces économies sont chiffrées au Canada, il ne semble pas déconnant de se montrer prudent ici aussi. Si cet angle n’est pas assumé dans le débat, il serait surprenant qu’il n’ait pas traversé quelques esprits.

Dans sa tribune, l’actuel président de la Mutualité renvoie à « la consultation nationale qu’organisera le Cese« . C’est intéressant, pour ne pas dire commode, puisque l’actuel président du Conseil économique, social et environnemental est précisément… son prédécesseur à la tête de la Mutualité Française. Un autre mutualiste, donc, qui s’était également singularisé par sa prise de position polémique en faveur de l’euthanasie dans une tribune en date du 18 janvier 2020. Elle comporte des passages dont l’ambivalence, pour le moins, fait froid dans le dos. Ainsi de celui-ci :

Or cette question mérite d’être débattue au nom de la responsabilité. Avec l’augmentation de la durée de la vie, elle se posera de manière lancinante. Elle s’imposera aux personnes concernées, bien sûr, mais aussi à leurs familles, à leurs médecins. Elle s’imposera à notre société. Mais toujours avec le risque de la fragmenter et d’alimenter la chronique si on n’y remédie pas avant.

C’est donc l’augmentation de la durée de vie qui imposera la question de l’euthanasie aux personnes concernées et à la société. Bref, avec l’âge, il va falloir se poser la question du suicide (assisté), braves gens. Cette question s’imposera aux personnes. Cela devrait susciter une action résolue dès aujourd’hui pour la prise en charge digne du grand âge jusqu’au terme naturel de la vie, mais il semble que cela commande plutôt d’en provoquer le terme, afin de rester responsables. On entend, en arrière-fond, les angoisses des personnes âgées, qui ne veulent pas être un poids pour leurs enfants.

Or je rappelle souvent cette statistique, que nos mutualistes doivent avoir également en tête : en un siècle, le nombre de centenaires aura été multiplié par 200. Il y avait 1.100 centenaires en 1970, il y en aura 270.000 en 2070. Moi-même, si je vais jusque-là, j’aurai 95 ans. Ma fille aînée aura 66 ans. Autant dire que la question de la responsabilité deviendra une pression personnelle véritable si, après avoir payé les études de leurs enfants, en plus de leurs propres soins de santé, mes enfants doivent payer mon EHPAD. Vous la sentez toujours aussi bien, la « loi de liberté« , qui « n’enlève rien à personne » ?

Je ne peux que repenser à cette réponse, que je cite dans mon livre, faite par François Mitterrand à Marie de Hennezel. Elle ne manque pas de nous évoquer la dystopie mise en scène par Chie Hayakawa dans Plan 75. C’est au Japon, mais il n’est pas infondé de la transposer en France.

Je suis bien sûr pour que l’on aide à mourir mais le jour où une loi donnera à un médecin le droit d’abréger la vie, nous entrerons dans une forme de barbarie, parce que vous serez très nombreux, très vieux, plus tard et que la société n’est pas bonne. On fera pression sur des personnes âgées pour qu’elles aient l’élégance de demander la mort et ne pas peser

On voudrait le rappeler aux mutualistes : votre vocation est de rembourser les soins, pas de les abréger.

Thierry Baudet, cet ancien président de la Mutualité Française, actuel président du Conseil économique, social et environnemental (organisateur de la consultation nationale) concluait ainsi sa tribune, en 2020 :

Pour ma part, je plaide pour une solution de liberté qui laisse à chacun le choix d’une fin de vie digne. Et si une réforme allait dans ce sens, alors je suis sûr que des mutuelles se feraient encore pionnières en créant les lieux et les conditions permettant d’exercer cette liberté.

Les mutuelles se portent volontaires pour créer des lieux d’euthanasie. Au vu de ce qui précède, quel mot vous vient à l’esprit, autre que : glaçant ?


  1. et y tenir sur la souffrance lors d’une sédation profonde et continue des propos que l’on qualifiera de mal fondés si l’on est bienveillant, de mensongers si l’on part du principe que la MGEN dispose d’établissements de santé dans lesquels des soignants de soins palliatifs auraient pu lui apporter les précisions que certains d’entre eux m’ont donné []

14 commentaires

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  • Un moyen de soulager le compte des retraites , comme le Covid le fut en 2021 et 2022 (d’après le COR sans en donner la raison) . Et les assurances vies gérées par les Mutuelles que deviennent elles? Le contrats dépendances?

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      • La perception des distances entre complotisme et naïveté est très subjective. Ainsi, ta vision des choses Koz ne me semble pas à mi chemin mais très naïve. En qualité de financier et de membre de conseils d’administration, il me semble évident que les actuaires des mutuelles ont fait leurs calculs et ont produit les chiffres qui ne peuvent laisser indifférents leur direction générale. L’expression « conflit d’intérêt » n’est pas adaptée au cas discuté: la mutuelle n’a pas de conflit d’intérêt! Elle n’a aucun intérêt à prolonger les traitements d’une personne en fin de fin de vie ou malade chronique, mais pour le moment un devoir moral et une obligation contractuelle lesquelles tomberaient avec une culture et des lois différentes. => d’où le lobbying et le débat singulièrement unilatéral auquel tu faisais référence. La direction générale de cette mutuelle n’est pas dans un mode de brainstorming et d’échanges, elle a choisie son camp et est passé en mode action en vue de faire évoluer la culture et la loi dans l’intérêt bien compris de la mutuelle.

      • Voir dans le Covid un moyen que l’on aurait trouvé de soulager le compte des retraites, ce n’est pas équidistance du complotisme et de la naïveté, et non, ça n’est pas subjectif.

  • Que dire si ce n’est que c’est terrifiant, en particulier ce passage : « Elle s’imposera aux personnes concernées, bien sûr, mais aussi à leurs familles, à leurs médecins. Elle s’imposera à notre société ». S’imposera…!
    Viendra un jour où la fin du monde n’apparaîtra plus comme un événement à craindre mais à souhaiter.

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  • Bonjour Koz,

    En parcourant le rapport parlementaire canadien, je constate un point qui n’est pas de détail: les économies réalisées par le système de santé au travers de « l’aide à mourir » sont marginales. Elles pourraient certes augmenter dans le futur, en supposant que la proportion de décès par euthanasie augment considérablement, mais cela est difficile à prédire.

    Donc, au risque de verser dans la naïveté, je suggère une autre motivation pour les dirigeants des mutuelles, qui transparaît dans les écrits que tu cites. Ce sont des élus. Même si leur élection n’est probablement pas très compétitive, ils se voient à juste titre comme les représentants de leurs adhérents. Et leurs adhérents, comme la population en général, sont très majoritairement favorables à l’euthanasie. C’est pour cela que, quelle que soit la couleur du gouvernement au pouvoir, sa légalisation paraît inéluctable: le débat se prolongera jusqu’à ce que la majorité obtienne ce qu’elle veut.

    Il se peut, se faisant, qu’on entende des arguments économiques de la part de ceux qui se gargarisent de pragmatisme. Mais ces arguments ne pèsent pas si lourd que ça. Les arguments décisifs sont émotionnels, toujours à base de témoignages de gens qui voient souffrir leurs proches., ou qui eux-mêmes souffrent et souhaitent mourir.

    La réforme passera sous une forme plus ou moins atténuée: en général, la France ne se veut pas pionnière sur les questions de société, et essaie de faire preuve d’une certaine prudence. À mon sens, même une réforme se voulant prudente sera une régression de civilisation, comme François Mitterrand nous en a prévenus. Hélas, je ne vois pas comment notre société peut éviter d’en passer par là.

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    • La croissance du nombre des euthanasies est conséquente : +33% depuis 2019. J’entends que 149 millions de dollars, à l’échelle du Canada, ne soit pas de nature à rééquilibrer un budget (si tant est que le leur soit déficitaire), mais ce n’est pas si marginal.

      Quitte à tenter une autre explication, j’irais davantage la chercher au titre de leurs appartenances, en particulier au Grand Orient qui ne fait pas mystère de sa promotion de l’euthanasie (https://www.godf.org/index.php/actualite/details/liens/position/nom/Prise-de-position/slug/debat-sur-la-fin-de-vie-expression-du-grand-orient-de-france) et qui tend non pas à suivre les adhérents mais à imposer une ligne.

      Voir, à cet égard, ce que j’écrivais ici https://www.lavie.fr/idees/chroniques/sur-les-plus-mauvaises-bases-82062.php

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    • J’y reviens, Gwynfrid, parce que j’ai l’esprit d’escalier mais je pense qu’il faut prendre deux facteurs en compte. Non seulement, comme je le dis au-dessus, la hausse du nombre d’euthanasies. Mais aussi, ce qui est très bien souligné dans la tribune de l’ex-président de la Mutualité, le vieillissement galopant de la population (200 fois plus de centenaires en 2070 qu’en 1970), de sorte que les « besoins » et les demandes devraient croître de façon exponentielle.

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      • L’esprit de l’escalier, ça me connaît moi aussi. L’augmentation du nombre d’euthanasies en Belgique et au Canada est représentée en page 8 du rapport. On voit une hausse, certes, rapide, particulièrement au Canada – mais les données sur une période aussi courte sont à interpréter avec prudence. En Belgique, on voit une hausse régulière jusqu’au niveau actuel qui est d’environ 2.5% du nombre total des décès. C’est déjà beaucoup. Si maintenant on met cela en rapport avec l’aspect financier, on voit que les 149 millions de dollars représentent 0.08% des dépenses totales de santé. Pour être parfaitement correct, il faut ajouter les 87 millions économisés par la loi existante (les 149 millions correspondent à une expansion des possibilités d’euthanasie vers des personnes qui ne sont pas en fin de vie). On arrive alors à 236 millions, ou 0.13% d’économies en tout. Ce n’est pas rien. Mais ce n’est pas décisif, et pour dépasser les 2% d’écomomies il faudrait multiplier par 20 la proportion d’euthanasies dans le nombre de décès total, arrivant ainsi à 50%: il faudrait que l’euthanasie devienne la norme. Je ne pense pas qu’on en soit – encore – à ce point.

      • Nous n’en sommes pas encore là, en effet. Mais comme je l’ai dit ailleurs, il faut avoir un regard un peu plus prospectiviste. On sait à quel rythme les mentalités basculent, et ces évolutions ont eu lieu dans un contexte de vieillissement moins marqué que celui que nous allons connaître.

        Je ne crois pas non plus qu’il faille attendre que cela soit « décisif » pour que cela compte dans l’esprit de nos managers de la santé. Qu’il s’agisse d’une dépense évitable, inutile à leurs yeux, est bien suffisant.

        Car la réalité concrète est déjà assez claire : dans l’Aude, on a supprimé 30% du budget des soins palliatifs. Dans une unité de soins palliatifs que j’ai visité récemment, la responsable de l’unité me disait que la seule interaction qu’elle avait eu avec le directeur de l’hôpital avait été pour lui dire que ses Durées Moyennes de Séjour étaient trop longues. Il fallait donc accepter plus tardivement les patients, plus proche de la mort. Pour le moment, c’est bien le seul moyen de raccourcir la présence du patient.

        Je ne suis pas sûr que ces rapports prennent en compte ce qui serait nécessaire – l’augmentation notable de l’accès aux soins palliatifs, et pour de plus en plus de monde – par rapport à ce que cela éviterait.

        Mais, de toutes manières, avec des gestionnaires de santé qui ont une mentalité de cost-killers, je doute qu’il faille attendre que les dépenses fassent basculer les comptes. Qu’elles représentent des sommes qu’ils estiment mieux employées ailleurs, parmi ceux que l’on renvoyer à la société, et alors que l’on pourrait s’épargner des dépenses pour des gens qui vont de toutes façons mourir, ça me semble de nature suffisante à les influencer.

  • La culture du déchet, dit le Pape François; nous y sommes en plein. Merci pour vos chroniques, avec lesquelles je ne suis pas toujours d’accord dans le détail, mais qui vont dans le bon sens, et sont de bon sens.

    De plus prendre prétexte de l’allongement de l’espérance de vie pour justifier des suicides assistés, et encouragés, ne tient guère: nous sommes mortels et, en gros, le nombre de décès, et donc fe fins de vie, va bien augmenter á peu près de moitié,alors que vont arriver au delà de 80 ans les générations nombreuses de l’aprés-guerre, dont je fais partie, avant que ce nombre ne décroisse à nouveau 20 ans après. Nous vivons statistiquement plus longtemps, mais la société peut et doit s’organiser pour que cela se passe correctement.
    Ce qui est difficile et cher, ce sont les derniers mois ou années, quel que soit l’âge où ils surviennent.

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  • « Je pense qu’il faut rester à égale distance du complotisme et de la naïveté. »
    Sans doute, mais ne pas être trop naïfs. La plupart des mutuelles sont à but lucratif.
    Des histoires assez sordides se passent aux Etats Unis : refus de prendre en charge certains cancers, des traitements pour le diabète…Et la liste n’est pas exhaustive.

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