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Nous sommes à l’os, pris de lassitude. S’il le fallait vraiment, les réseaux sociaux rappellent aux plus connectés d’entre nous leurs « souvenirs d’il y a un an ». Ceux d’un premier printemps confiné, mais ceux de la solidarité, des initiatives de quartiers, des 20h au balcon et des tribunes sur le monde d’après. C’était la guerre et, une fois de plus, nous étions partis la fleur au fusil. Depuis, une fois encore, les positions se sont figées. Nous sommes là, face à l’ennemi invisible, sans héroïsme possible, l’espoir s’éloignant chaque mois d’une saison, malgré des annonces de réouvertures plus téméraires que sanitaires. L’horizon s’est évanoui dans la brume. Même la tentation de Venise nous est interdite. Nous sommes empêchés et, au-delà même des restrictions effectives, cet empêchement est probablement la source de notre malheur : nous n’envisagions plus que des limites puissent s’imposer, nous qui glorifions l’autonomie de l’individu et célébrons encore « tous les possibles ».

Malgré les apparences, le monde n’a pas cessé de tourner et il essore nos âmes déjà usées de polémiques endémiques et de promesses d’apocalypses. Chacun les siennes, où que l’on porte le regard. Aux Verts, l’effondrement climatique. A droite, le péril migratoire. Habile à la synthèse, Eric Zemmour soulignait ces jours-ci en titre d’une chronique sur le dernier livre de Philippe de Villiers leur immuable et universel credo commun : « demain sera pire qu’aujourd’hui ». Qu’ils aient raison ou tort n’est pas tant le sujet, c’est à nos esprits oppressés qu’il nous faut penser. Comment tenir ?

Que nous reste-t-il, dans notre horizon kilométrique borné ? Peut-être la simplicité de voir l’essentiel, qui subsiste. Le retour du printemps et des fenêtres ouvertes. Pour beaucoup, le sourire de leur femme. Dans la main, la main d’un enfant. Son souffle profond et ses cheveux collés lorsqu’il dort, confiant. Et quand un pays comme l’Inde s’enfonce dans la plus grande détresse, privé d’oxygène et parsemé de bûchers de fortune, il nous reste encore un hôpital qui tient, grâce à ses soignants et parce que nous sommes en France – on oublie trop notre chance. Ce serait une façon de se rassurer à bon compte, en trouvant pire ailleurs ? C’est une question de dignité mais c’est peut-être surtout une question de décence, celle que nous devons à ceux, si nombreux de par le monde, qui seront toujours plus essorés, plus empêchés que nous ne le serons jamais.

Photo by Arnel Hasanovic on Unsplash

Chronique en date du 27 avril 2021

Auteur

Père, époux, fidèle à divers titres, je suis aussi... avocat, auteur (Ca ira mieux demain, 2015; Identitaire - Le mauvais génie du christianisme 2017), et chroniqueur à La Vie.

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2 commentaires

  • Je me retrouve tout à fait dans votre article. la description de notre mal être…mais, je me sens mal à l’aise quand j’ai envie de me plaindre et suis parfaitement en accord avec votre conclusion.

    • Disons qu’on ne peut pas se fixer toujours sur le pire pour relativiser sa situation. Au regard de ce qui se produit au Yémen, au regard de la Shoah évidemment, il n’y aura jamais rien de comparable. Mais je trouve néanmoins qu’avoir conscience de vivre dans l’un des pays les plus riches du monde avec l’un des meilleurs systèmes de santé et, pour certains, d’être parmi les plus favorisés de ce pays le plus riche, cela remet un peu les choses en perspective.

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