Nucléaire : le pape lâche une bombe dans un nid de lobbyistes.

On a bien voulu ce matin me partager cette tribune (sobrement titrée « Pourquoi l’opinion du pape en matière de dissuasion n’a pas d’importance« ), dite « instructive ». Chemin faisant, mes observations, réflexions et découvertes ont, vous le constaterez, débordé du cadre d’un tweet, aussi les hébergerai-je ici.

A titre préliminaire, je dois avouer une chose : je ne suis pas au clair sur la dissuasion nucléaire. Cela fait partie des points sur lesquels je me dis que le pape et l’Eglise ont peut-être bien raison mais pour lesquels j’ai bien du mal à renoncer à l’aspect logique de la dimension dissuasive. Pour autant, je me dis souvent que le fait d’être à l’aise avec un propos du pape est rarement un bon critère, quand la parole du vicaire du Christ n’est pas spécialement là pour entretenir mon confort moral.

En revanche, et en tout état de cause, ce texte est aussi intrigant qu’il est irritant.

Il est intrigant parce qu’il s’agit d’une tribune se revendiquant de 30 experts anonymes, soutenant ce qu’un candidat de gauche pourrait promouvoir comme politique de défense.

Or,

  1. Il ne semble pas que la politique de défense du pays soit un domaine qui exige l’anonymat de la part d’un universitaire d’une part et moins encore, d’autre part, lorsqu’il s’agit de contribuer non au programme du FN mais à celui d’un candidat de gauche;
  2. Nul n’est obligé de prendre pour acquis qu’il s’agisse de contribuer à un programme de gauche, même si cela fait probablement mieux passer le message. Mais l’on s’amusera que ce groupe d’experts n’ait trouvé d’autre relai pour une opinion de gauche que le journal La Tribune, dont on ne sache pas qu’il soit une lecture archétypale des candidats de gauche à la présidentielle. En outre, si la droite (souvent dans sa partie radicale) n’a pas le monopole de l’expression, l’expression de « démagogie mondaine » n’est pas non plus ordinaire dans un texte de gauche;
  3. Enfin, nous parlons ici de l’industrie de l’armement. Il est écrit que ce groupe « se mobilise pour produire des analyses relatives aux enjeux concernant les intérêts stratégiques relatifs à l’industrie de défense et de sécurité et les choix technologiques et industriels qui sont à la base de la souveraineté de la France« . Il semble acquis que ces derniers enjeux se doivent d’être très conformes à ceux de « l’industrie de défense » (appellation plus prisée dans ces milieux sensibles à tous égards que celle d’ « industrie de l’armement » ).

En somme, on se dit que le pape a bien dû toucher quelque chose et déranger des intérêts évidents pour qu’un groupe anonyme d’experts autoproclamés se mette en tête de publier une telle tribune en vue des présidentielles. La seule question qui reste vraiment en suspens est celle du nom du cabinet de lobbying qui écrit ces tribunes. Gageons que le nom de celui qui tient la plume se trouvera dans le répertoire des représentants d’intérêts, et qu’on le connaîtra bientôt.

Manifestement donc, le pape a mis un coup de pied dans un nid de lobbyistes.

Le texte est, encore, irritant en ce qu’il est faux, à divers titres, c’est-à-dire dans le fond et l’esprit.

Il est faux dans son esprit car voici un texte qui se conclut sur ces mots : « Sans polémique, refusons un dialogue réducteur, ayons confiance dans un dialogue collaboratif et concerté »… après avoir aligné « pathétique », « démagogie mondaine », « poncifs éculés », « chef d’œuvre de mauvaise foi », marqué par « la subjectivité de Jorge Bergoglio », affirmé que « l’autoréférence [du pape] à ses propres discours paraît bien présomptueuse » et brandi pas moins que la menace d’un retour au fichage des officiers catholiques pour éviter qu’ils ne soient susceptibles de faire valoir une quelconque clause de conscience. Je serais un officier catholique de la Marine Nationale, j’apprécierais assez modérément mon instrumentalisation en la matière.

Il est faux sur le fond aussi.

J’émets plus que des réserves par exemple sur le fait que le Vatican ait envisagé de publier une encyclique sur la dissuasion nucléaire qui aurait visé spécifiquement la France, et que la diplomatie française serait parvenue à enterrer. Qu’un texte ait été envisagé sur la dissuasion nucléaire, à la rigueur quoique je ne sois pas certain que ce soit dans les priorités des encycliques, mais qu’il vise la France plutôt que l’ensemble des puissances nucléaires, j’en doute.

Ensuite, je n’ai pas l’ambition ni le temps, dans un simple billet, de dresser la doctrine de l’Eglise sur la dissuasion nucléaire mais je relève que l’entreprise de cette tribune, à travers les vocables rapportés plus haut mais aussi dans le fond est de décrédibiliser et d’isoler le pape François, qui aurait exposé des opinions personnelles et minoritaires sur la dissuasion nucléaire et la guerre juste.

Or, il a notamment fallu, pour écrire ceci que nos lobbyistes putatifs (rien à voir avec une appréciation sur leur vertu) qui ont lu l’encyclique et qui la citent, omettent précisément de rappeler un propos de saint Jean XXIII cité par le pape : « Comme le disait saint Jean XXIII, « il devient impossible de penser que la guerre soit le moyen adéquat pour obtenir justice d’une violation de droits. » C’est au point 260 d’une encyclique qui ne compte que huit paragraphes sur la question, de sorte qu’il est difficile de le rater.

En outre, il faudrait rappeler à nos lobbyistes inquiets de l’influence du pape sur les officiers catholiques, qui risqueraient de prendre ses mots pour « parole d’évangile« , la réponse fameuse bien que piteuse de l’amiral de Joybert aux évêques critiques de la dissuasion nucléaire : « Messieurs de la prêtrise, voulez-vous, s’il-vous-plaît, vous mêler de vos oignons !«  »

C’était en 1973, ce qui porte deux enseignements.

  1. Le premier, c’est que cela fait 50 ans et plus que l’Eglise émet des critiques sur la dissuasion nucléaire, de sorte que non, le pape n’est ni isolé ni autoréférentiel.
  2. Le second, c’est que cela fait 50 ans et plus que des officiers catholiques (dont la tribune a raison de dire qu’on les trouve en nombre dans l’Armée, la Marine et les sous-marins – grâce leur soit rendue de défendre leur pays) n’en tirent pas de conséquences pratiques et, à tout le moins, pas de « clause de conscience. »

Puisque nos lobbyistes anonymes se targuent aussi de sociologie religieuse, j’aurais même tendance à penser que l’officier sous-marinier catholique français est relativement peu enclin à prendre la parole de ce pape en particulier pour « parole d’évangile« .

On observera certes que la position de l’Eglise sur la dissuasion nucléaire a évolué, depuis Jean XXIII jusqu’à Benoît XVI, en passant par Vatican II et Jean-Paul II en fonction des circonstances militaires, qui l’a conduite à tolérer la dissuasion nucléaire pendant la Guerre Froide. Sans reprendre l’ensemble des déclarations, on notera que, si Jean-Paul II a pu déclarer, en 1982 :

Dans les conditions actuelles, une dissuasion fondée sur l’équilibre, non certes comme une fin en soi, mais comme une étape sur la voie d’un désarmement progressif, peut encore être jugée comme moralement acceptable.

Documentation Catholique, 4 juillet 1982

Toutefois, il déclarait ultérieurement :

Les responsables des nations ne peuvent pas se satisfaire de l’état actuel : ils devraient plutôt renouveler leur engagement au désarmement et à la suppression de toute arme nucléaire.

Avril 1995, déclaration aux évêques du Japon – Documentation catholique, 2 avril 95, p  303

Benoît XVI, en 2006, déclarait :

Que dire des gouvernements qui comptent sur les armes nucléaires pour garantir la sécurité de leurs pays ? Avec d’innombrables personnes de bonne volonté, on peut affirmer que cette perspective, hormis le fait qu’elle est funeste, est tout à fait fallacieuse.

Benoît XVI, Message pour la Journée mondiale pour la paix, 1er janvier 2006

Puis, en 2007 :

La voie qui peut assurer un avenir de paix pour tous passe non seulement par des accords internationaux en vue de la non-prolifération des armes nucléaires, mais aussi par l’engagement à poursuivre avec détermination leur diminution et leur démantèlement définitif. C’est le destin de la famille humaine tout entière qui est en jeu !

Benoît XVI, Message pour la Journée mondiale pour la paix, 1er janvier 2007

Il semble donc déjà assez peu probable qu’une trentaine d’universitaires aient associé leurs efforts et expertises pour exposer ainsi leur ignorance conjointe de la doctrine de l’Eglise. Il apparaît manifestement ensuite que si le pape François n’a « pas lu la Bible » et néglige « des siècles de tradition religieuse« , alors il en est des mêmes des saints Jean XXIII et Jean-Paul II, des pères conciliaires et de Benoît XVI.

Quand un texte est aussi manipulateur sur de tels points, on a une assez bonne idée du sort à réserver à ce qu’il en reste. Voilà qui laissera davantage de chances à un « dialogue collaboratif et concerté » autant qu’honnête.


Sources (rapides et non-exhaustives)

Auteur

Père, époux, fidèle à divers titres, je suis aussi... avocat, auteur (Ca ira mieux demain, 2015; Identitaire - Le mauvais génie du christianisme 2017), et chroniqueur à La Vie.

Billets à peu près similaires

5 commentaires

  • Je me permets quelques remarques d’un non spécialiste des questions militaires. Si l’Irak avait eu la bombe atomique y aurait-il eu les deux guerres du Golfe? La Corée du Nord a la bombe atomique, ainsi que le Pakistan, l’Inde, la Russie et la Chine sans oublier Israël. Cela dissuade je pense de les attaquer « frontalement ». Nous avons la bombe atomique depuis le Général De Gaulle et ça dissuade nos ennemis de nous attaquer frontalement. Par contre je pense que ça favorise toutes les autres formes de guerre. Et en la matière l’être humain est ingénieux. Qu’en pensez-vous?

    Répondre
  • Tel que ces “lobbyistes “ anonymes se présentent, il est loisible de penser qu’ils sont plus des soutiens de l’industrie d’armement que des opérateurs de la dissuasion, officiers de marine sous-mariniers catholiques ou non ( j’en fus, au bas de l’échelle).
    La seule chose certaine en la matière est que, depuis Nagasaki, aucune arme nucléaire n’a été utilisée autrement que pour des essais, dont on peut penser ce que l’on veut mais qui sont un autre problème.
    Il est certain aussi que le savoir-faire industriel est très important pour être capable de se défendre à peu près indépendamment, mais il est bon de se garder d’exporter ce savoir-faire sous couleur de pouvoir le conserver: oui á la coopération entre démocraties alliées, non à l’exportation à tout va, qui coûte souvent plus qu’elle ne rapporte, industriellement mais aussi stratégiquement.

    Le saint Père est indubitablement dans son rôle en demandant aux gouvernants de rechercher le désarmement et la négociation, mais cela n’oblige personne au désarmement unilatéral, mettant en danger des millions d’innocents sans garantir la concorde.

    Enfin on peut penser que notre actuel pape jésuite est un peu comme cet ancien président de la banque centrale américaine (Paul Volker ?) qui estimait que “ si vous pensez avoir compris ce que je viens de dire, c’est que je me suis mal exprimé “.
    Que le Seigneur nous aie en Sa Sainte garde.

    Répondre
  • Merci d’avoir désamorcé cette bombe… d’autant plus perverse qu’elle avance, peut-être en accord avec la situation qui nous tient depuis des mois, masquée.
    Je n’attends pas qu’on me dicte comment je dois interpréter le texte d’une encyclique que je suis en train de lire et cela prend son temps parce qu’elle est dense et qu’il faut aller au-delà des mots et des expressions. Et de toute façon ce texte est à méditer comme toutes les encycliques et autres documents à caractère doctrinal. Plusieurs personnalités de couleurs politiques très diverses l’ont déjà commentée… Je ne sais pas s’ils l’auront vraiment entièrement lu au-delà du titre qui ne saurait déplaire à personne. Qu’importe c’est déjà un point positif qu’elle fait réfléchir dans un monde dont on pourrait avoir des doutes sur sa capacité à penser. … Et puis (presque) tout résumer à une histoire de dissuasion qu’elle soit nucléaire ou autre est évidemment réducteur.

    Répondre
  • Ma préférée en termes de mauvaise foi restera quand même : « Et il ne faut pas non plus prétendre « contempler les nombreux civils massacrés, considérés comme des dommages collatéraux » (§261), car, en réalité, aucune des millions de victimes des conflits armés depuis 75 ans ne l’ont été du fait des armes atomiques. » Il est heureux pour eux que l’encyclique ne soit pas sortie trois mois plus tôt … Il aurait fallu revoir le chiffre légèrement à la hausse

    Répondre
  • L’anonymat disqualifie la tribune.

    Le problème de fond me semble être celui soulevé par Levinas. Si quelqu’un me gifle, je peux choisir de tendre l’autre joue. Si quelqu’un frappe la petite vieille à côté de moi, je fais quoi ?

    Le Christ me demande d’aimer mes ennemis. Il n’a pas dit que je n’avais pas d’ennemis. Si l’autre décide qu’il veut être mon ennemi, qu’y puis-je ?

    François est très inspirant, mais Thomas, pourtant angélique, prenait en compte le caractère blessée de la nature humaine : « natura lapsa ».

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.