Le pays des Lumières aurait-il peur dans le noir ?

« On a le droit d’être islamophobe » , dit le philosophe de gauche Henri Peña-Ruiz devant les militants de la France insoumise rassemblés en université d’été, le 23 août. Et cette déclaration dérange d’autant plus qu’elle fait écho à la même revendication bravache de militants d’autres bords. Plus exactement, Peña-Ruiz disait : « On a le droit d’être islamophobe, comme on a le droit d’être athéophobe, comme on a le droit d’être cathophobe », avant d’insister à raison sur la distinction entre le condamnable rejet des personnes et la légitime critique de leurs convictions.

Alors, c’est entendu : comme toute conviction, toute religion, l’islam doit être soumis à la critique, dans ses fondements théologiques et dans sa pratique sociale, dans le rapport de soumission des hommes à Dieu comme dans la sujétion des femmes aux hommes, dans sa conception de la Parole et de la Révélation – variable au cours de la vie du Prophète. Dans ses prétentions hégémoniques, évidemment, et dans son rapport à la violence. On se souvient que sa simple évocation par Benoît XVI à Ratisbonne avait éloquemment suscité… une flambée de violence.

Mais Henri Peña-Ruiz, universitaire et philosophe, peut-il feindre d’ignorer le sens de ses propres mots ? Il dit rappeler des distinctions essentielles : comment peut-il alors alimenter aussitôt la confusion entre critique et phobie ? La phobie est le symptôme d’une névrose obsessionnelle, caractérisée par une peur ou un rejet irraisonné. Elle ne change pas de nature parce qu’on l’appliquerait aux convictions et non aux personnes : elle reste irrationnelle, viscérale, épidermique. Quoi qu’on dise, elle porte en germe le glissement du rejet des convictions à celui des personnes. Il suffit d’ailleurs de lire et écouter ceux qui se réclament de l’islamophobie.

Il est dès lors inquiétant de voir désormais un universitaire, français en outre, revêtir ce rejet viscéral de sa caution intellectuelle et rencontrer autant de soutiens, manifestement pressés d’être enfin phobiques. Face à l’obscurantisme islamiste, la France est-elle toujours le pays des Lumières et celui de Descartes, celui de la raison ? Ou celui de l’irraison ? N’abdiquons pas cette ambition, c’est le meilleur service que nous rendrions aux islamistes et à tous leurs supplétifs : laisser penser que la critique nécessaire de l’islam procéderait d’un rejet irraisonné et névrotique !

unsplash-logoMelanie Wasser
Chronique du 3 septembre 2019

Auteur

Père, époux, fidèle à divers titres, je suis aussi... avocat, auteur (Ca ira mieux demain, 2015; Identitaire - Le mauvais génie du christianisme 2017), et chroniqueur à La Vie.

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8 commentaires

  • Qu’est il plus important dans le discours de cet universitaire : son choix de mots ou l’explication qu’il en donne ensuite.
    Il fait une confusion regrettable entre critique et phobique, que tu souligne bien Koz. Mais cette confusion a aussi été faite par ceux qui nomment toute critique phobie.
    « Mal nommer les chose c’est rajouter du malheur au Monde ».
    Au moins, cet universitaire explique t’il ce qu’il entend derrière ses mots qu’il choisit pour leur impact médiatique et cela marche…
    Mais peut être que mon goût de la contreverse m’a fait sur-interpréter ton propos qui était plus de relever le mauvais usage du terme phobie qu’une critique du sens du discours de M Peña-Ruiz.

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    • Eh bien, c’est ce qu’il explique en revanche de façon plus convaincante : la xénophobie ou l’homophobie et même la « grossophobie » ont ceci de différent qu’elles ne s’appliquent pas à des convictions mais aux personnes elles-mêmes.

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      • eeeuuuhhhh, alors que je croyais que tu pointais la dérive critique=phobique, voilà que ta réaction à cette interpellation remet en cause ma compréhension.
        Non, la phobie peut être considérée comme une maladie, comme une altération de l’empathie naturelle, altération qui peut être construite dans un souci d’améliorer la détection du danger.
        Ce que dit l’auteur est qu’il doit être possible de tout critiquer dans les limites que chacun se pose. Mais qu’il ne faut pas rejeter a priori l’altérité.
        Vous avez le droit de critiquer les homosexuels, mais pas de les rejeter pour ce qu’ils sont apriori. Donc pas d’homophobie sauf à continuer l’amalgame déjà pointé par Koz entre critique et phobie.

    • Je dis deux choses : (i) il a raison de distinguer la « phobie » selon qu’elle est accolée à des convictions ou à des personnes (et c’est en cela que la xénophobie ou l’homophobie sont condamnables par principe), mais (ii) une fois qu’il a dit cela, il ne peut pas dire que l’islamophobie ne soit que de la critique de l’islam. L’islamophobie dépasse le stade de la critique. Celle-ci est raisonnée, celle-là est névrosée.

      En qui concerne les homosexuels ou les étrangers, je n’ai pas, sous la main, d’exemples qui me permette de considérer que l’on peut critiquer « les homosexuels » ou « les étrangers » sans que ce ne soit une critique de ce qu’ils sont pour ce qu’ils sont. On peut critiquer des homosexuels, en revanche.

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      • Nous sommes donc d’accord. Il a jeté de la confusion dans son propos en appelant par paresse intellectuelle et efficacité médiatique « phobie » la possible, sinon nécessaire, critique de toute idée.
        Je reconnais que cette équivalence entre critique et phobie ne peut être envisagée pour tout les cas.
        Mais je déplore, comme toi, que le coté pathogène de la phobie soit utilisé pour, profitant de cette équivalence malencontreuse, délégitimer la critique quand elle peut exister, i.e. dans le cas des idées, de personnes particulières, ou de groupes non essentialisés.
        Essayons, dans les présents lieux, de ne pas verser ces travers que nous dénonçons.

  • Et l’opposition raisonnée, non-névrosée, distinguant les personnes des croyances, à l’islam, il faut l’appeler comment?

    Parce que l’opposition raisonnée, non-névrosée, distinguant les personne des origines, à l’immigration, plein de gens appellent ça xénophobie.

    Je pense que la question de savoir si le suffixe -phobie signifie ou non névrose est assez secondaire. Le mot islamophobe est clairement un power-word utilisé pour disqualifier l’adversaire. Pena-Ruiz en a conscience (tout le monde en a conscience) et je pense qu’il l’a utilisé à dessein pour le démonétiser.

    Parce que malheureusement ça marche ces histoires de disqualification. Regarde, tout ce billet et la discussion qui s’ensuit traite de la distinction à opérer entre critique (légitime) de l’islam et haine (illégitime) des musulmans.

    Mais il y a une notion qui passe complètement à la trappe, c’est celle d’opposition. A-t-on le droit de s’opposer à l’islam comme on a le droit de s’opposer au christianisme, au fascisme ou au socialisme?

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