Qu’ils soient un, disait-il.

coolcathosdontlookatexplosionAu risque assumé d’irriter les uns comme les autres, je ne peux pas retenir quelques réflexions à la lecture croisée de cet article du Figaro Magazine qui me concerne à tout le moins d’un point de vue iconographique, de cet autre article, qui vient affiner mon portrait et de l’interview donnée au Monde par Monseigneur Pontier, président de la Conférence des Évêques de France (qui me concerne à double titre : en tant que catholique français et en tant qu’intervenant sur le web).  

Il ressort en effet des deux papiers généraux une impression regrettable en ce week-end pascal. Alors que celui-ci est l’occasion privilégiée de présenter le visage du catholicisme en France dans les medias, l’image laissée par ces deux lectures est déplorable : c’est celle d’une Eglise divisée, en proie aux luttes intestines. Quel beau résultat, vraiment. Qui correspond peu à la réalité que je vis.

Bien sûr, il ne s’agit pas de se cantonner à une vision irénique, masquant les divergences et les débats. Jusqu’à un certain point, il est heureux qu’ils existent.

Je ne suis pas non plus un chaud partisan des appels à l’unité. Ils émanent trop souvent des mêmes qui ont introduit la division, et qui n’entendent l’unité que sous leur propre bannière (retenez-moi ou je donne des exemples). Mais les catholiques ne peuvent écarter l’exhortation du Christ à l’unité. Et si l’unité ne peut se faire aux dépens de la vérité, j’ai parfois l’impression que certains, au nom d’une vérité dont ils sont un peu trop sûrs, passent bien rapidement l’unité au rang des dommages collatéraux.

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Mais nous devrions prendre garde à ne pas surestimer les divergences, et contribuer ainsi à les entretenir.

Je suis à ce titre assez d’accord avec l’analyse de Patrice de Plunkett, qui perçoit dans ces soubresauts une division artificielle. J’aurais même tendance à y voir une scénarisation assez classique, par des parties opposées, dans laquelle chacun somme, de façon plus ou moins ouverte, le décisionnaire de prendre position. Ces soubresauts sont ensuite complaisamment relayés par certains medias, trop heureux de présenter une Eglise prétendument en proie à la division. C’est que l’incroyable capacité de mobilisation des laïcs catholiques les a fortement inquiétés.

Ne faut-il pas redonner à tout cela de justes proportions ?

Certes, manifestement, quelques-uns recherchent la confrontation. Le vocable « supplique » utilisé dans l’affaire Brugère (voir plus bas) n’était qu’une habileté qui dissimulait mal l’injonction. Autre exemple : en réponse à Jean-Marie Guénois, un twittos anonyme affirmait sans fard que « les catholiques ont décidé de faire eux-mêmes le ménage chez les évêques« . Qu’il me soit permis, malgré mon maigre niveau de formation à cet égard, d’émettre quelques réserves sur les conceptions ecclésiologiques de ce garçon. Mais est-ce vraiment nouveau ? Combien de fois ai-je entendu les tenants de cette tendance fustiger ceux qu’ils désignent, dans un sifflement surprenant (puisque c’est la France qui siffle), comme les « Évêques de Franssssse » ? Sont-ils vraiment plus nombreux et plus puissants aujourd’hui, parce qu’ils seraient plus visibles via Internet ?

Pour autant, d’autres me semblent trop pressés de saisir les occasions de surévaluer la « menace« , comme pour mettre également les évêques au pied du mur. A leur manière plus traditionnelle, sans les moyens du numérique mais avec ceux du papier, ils exercent une pression comparable sur les évêques.

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Je reste à cet égard perplexe devant l’ampleur prise par l’affaire Brugère. Celle-ci est présentée comme l’illustration par excellence de ces divisions, alors qu’elle ne m’apparaît que comme un prétexte.

Fabienne Brugère est une philosophe, qui été invitée par une instance de la Conférence des Évêques de France, à évoquer la question du soin au cours d’une formation. Il semble que cette invitation ait causé quelques remous parmi une partie des évêques et un site bien connu a conçu une « supplique » à Mgr Pontier afin qu’il revienne sur cette invitation. Ceci fut fait, et présenté comme la volonté de ne pas porter atteinte à la cohésion des fidèles, et non comme la reddition à la pression exercée.

Je suis perplexe, donc, car à l’heure où la décision d’annuler cette conférence a été prise, ladite supplique n’avait recueilli qu’un millier de signatures. En 2014, ce nombre était anecdotique et c’était surtout, à mon sens, l’illustration d’une faible capacité de mobilisation et non une pression irrésistible. Au demeurant, au lieu d’envisager l’annulation de cette conférence comme une marque de dialogue, les initiateurs de la « supplique » ont choisi d’industrialiser le processus, en automatisant l’envoi de courriels aux évêques.

Perplexe également car cette affaire n’est pas non plus emblématique d’une pression indue et obscurantiste. De fait, cette invitation n’était probablement guère opportune. Chez Fabienne Brugère en effet, le soin, la sollicitude et le genre sont indissociables et si une partie de son discours est parfaitement recevable – quand il s’agit de ne pas cantonner la sollicitude à une sphère féminine – les conceptions de Fabienne Bruguère sur le genre dépassent largement les limites  que Mgr Pontier considère lui-même admissibles. Pour avoir lu l’article qu’elle consacre au genre dans un Dictionnaire politique, il s’agit d’une vision très idéologique, portée à la confrontation, dans une analyse marxisante d’un rapport dominant-dominé, de surcroît ouverte à une pluralité de changements de « genre » au cours d’une vie.

La Conférence des évêques a choisi de mettre son mouchoir sur cette intervention. Elle aurait pu aussi choisir de la présenter comme l’occasion d’un débat entre cette philosophe et des délégués diocésains qui, n’en déplaise au site précité, ne sont pas dénués de discernement et d’esprit critique.

Mais tout cela méritait-il vraiment l’ampleur donnée à cette affairounette ? Cela justifiait-il un éditorial dramatique ? Car, du Figaro Magazine au Monde, de La Croix à La Vie, pour ne citer que ces publications, l’affaire Brugère est la seule et unique illustration des prétendues divisions de l’Eglise. C’est un peu court pour évoquer des « déchirements« .

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Pour revenir aux articles de ce début de billet, si mon humilité proverbiale s’accommode de me voir qualifier d' »insoumis« , si c’est à l’air du temps, je ne me souviens pas d’être entré en opposition à l’épiscopat français.

Je lis que l’épiscopat se serait coupé de sa base. Ça n’est pas bien grave. L’irréparable serait qu’il se coupe de la vérité. Mais l‘Eglise n’est pas une démocratie. Nous le répétons suffisamment à d’autres occasions. Ce n’est donc ni le nombre, ni la fidélité d’une quelconque base qui fait nécessairement la vérité. J’assume de forcer le trait mais, sans en négliger aucune, la question se pose aussi de savoir de quelle « base » l’Eglise ne doit pas se couper : ses « troupes« , ou les périphéries ?1

En ce qui me concerne, la diversité des positionnements et des engagements des évêques au cours des manifestations de l’an dernier m’a parfaitement convenu. J’étais ravi d’en voir parmi les manifestants, et je comprenais parfaitement l’abstention des autres. Cette diversité me semble d’ailleurs bénéfique pour la cohésion de fidèles, au sein desquels s’est certes dégagée une opinion très majoritaire mais pas exclusive, et qui n’étaient pas non plus dans l’obligation de considérer que les enjeux de la loi Taubira devaient nécessairement supplanter tout autre engagement ou préoccupation. Je n’attends pas les évêques pour agir, et n’entends pas davantage les considérer comme une force de frappe temporelle.2

A cet égard, quand bien même j’ai participé à presque toutes les manifestations nationales, et à deux veillées, je trouve bienvenus les rappels de Mgr Pontier. Comme Patrice de Plunkett, c’est l’unité qui transparaît dans ses propos qui m’apparaît essentielle. Avec l’un de ses commentateurs, je relève aussi que ce que dit Mgr Brouwet, qui a manifesté, n’est guère différent de ce que souligne Mgr Pontier, qui ne l’a pas fait.

En particulier, je relève que Mgr Pontier réaffirme, au-delà de divergences stratégiques, l’union dans l’Eglise sur « les objectifs de fond« , sur la question du respect de la vie ou sur le débat sur le genre, dans lequel il identifie la pression de « courants militants » dans ce qui aboutirait à une « déstabilisation de la société« .

J’apprécie également que nos pasteurs aient à cœur d’équilibrer notre attention. Il est bien compréhensible que les nécessités de la mobilisation et la brutalité du pouvoir aient conduit à une focalisation sur la question spécifique de la loi Taubira sur le mariage et l’adoption par les personnes de même sexe, mais cette question ne peut pas virer à la monomanie. Les chrétiens ont autre chose à dire.

Enfin, pour conclure sur le rapport des fidèles à l’épiscopat, je partage tout à fait son propos, sans toutefois y voir une réalité installée mais une tendance, parmi nous, à surveiller et enrayer :

Aujourd’hui, alors que tout fonctionne en réseau, il est de plus en plus fréquent que nous, évêques, soyons sollicités non pas pour savoir ce que nous pensons ou ce que nous pouvons indiquer à partir de l’Evangile, mais pour être ralliés à un camp. L’autorité ecclésiale et les évêques ne sont plus considérés comme une source de réflexion, de dialogue et d’écoute, mais comme une force que l’on requiert pour en faire un chef de clan. Dans le même temps, nous devons nous-mêmes prendre garde à ne pas instrumentaliser et installer l’Eglise dans un rapport de forces. Ce n’est pas notre ambition ! Le but n’est pas de fairetriompher la partie chrétienne de la société contre une autre partie. Il y a, parmi les évêques, des orientations légitimement variées, mais nous n’avons pas à prendre position en fonction de motivations partisanes, mais sur des valeurs.

Prenons donc acte des réels et essentiels facteurs d’union au sein de l’Eglise, au-delà de l’activisme de certains et des mises en scène des autres, privilégions le dialogue à la pression, ne prêtons pas notre concours à ceux qui voudraient instaurer la défiance dans les relations au sein de l’Eglise. Pour que nous soyons uns, surtout en cette période pascale.

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Pour ne pas trahir son intention première, notons que l’auteur de ce très bon détournement de la photo du Figaro, ici crédité, a invité « les Veilleurs [l’] ayant retweetée » à « aller bien se faire foutre ». Prenons cela comme une incitation malhabile à croître et nous multiplier. Mais pas avant le mariage.


  1. Ceci ne préjuge pas de la façon de ne pas se couper, qui ne requiert pas d’employer la novlangue actuelle comme le « faire famille » utilisé par certains. []
  2. Au demeurant, les évêques n’ont donné aucune consigne à la Manif Pour Tous, et celle-ci n’a pas requis leur participation. []

Auteur

Monoépoux, multipère, et fidèle à plusieurs titres. Également avocat (associé fondateur BeLeM Avocats) et auteur de Ca ira mieux demain (Sept. 2015, éd. du Cerf)

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