L’Europe succombera-t-elle au virus de la division ?

C’est inévitable. Je ne doute pas que, dans un passé pas si lointain, les Lyonnais ou les Lillois auraient suspecté les Parisiens de conserver pour eux les ressources nécessaires à la lutte contre l’épidémie. La tribune publiée dans le Figaro par le rédacteur en chef adjoint de La Repubblica, venant après bien d’autres, laisse penser que nous avons, très logiquement, franchi un échelon géographique.

Un point en particulier l’illustre : le sort des masques FFP2.

Il n’y a pas si longtemps, des Français m’alertaient sur le fait que les Allemands auraient réquisitionné des stocks de masques FFP2 pourtant produits dans une usine stratégiquement placée en Allemagne, par l’Union Européenne elle-même, pour les besoins de tous. Ainsi, en France, on suspecte l’Allemand tandis qu’en Italie, on soupçonne le Français.

Or j’observe aussi qu’en février, cette même France suspectée d’égoïsme a envoyé en Chine 17 tonnes de matériel médical, dont des stocks de masques, ce qui lui a été vertement reproché depuis par nombre de soignants. Eux se plaignent, partout, de ne pas disposer de masques de protection. Les laboratoires d’analyse médicale s’en plaignent, les médecins de ville s’en plaignent, les praticiens hospitaliers s’en plaignent. Hier soir, sur le plateau de TF1, le Professeur Philippe Juvin (chef de service des urgences de l’hôpital Georges Pompidon) ainsi que le médecin attitré de la chaîne, profitaient de la présence de Sibeth Ndiaye pour tirer la sonnette d’alarme.

Dans ces conditions, j’ai le sentiment assez clair qu’il y a une forme de fantasme sur ce dont les uns et les autres disposent. Un article du Monde souligne néanmoins qu’il y a bien eu du tirage et une tendance de la France et de l’Allemagne à maintenir les stocks chez eux. Toutefois, il précise aussi ceci, sur le cas allemand :

Compte tenu de l’explosion des besoins en France et en Allemagne, les décisions de leurs gouvernements n’auraient sans doute pas bouleversé la donne. Outre-Rhin, par exemple, une entreprise comme Gehe Pharma Handel, qui fournit quotidiennement plus de 6 500 pharmacies dans le pays, a vu ses demandes en masques de protection respiratoire multipliées par dix depuis février. « Aujourd’hui, nous ne sommes que très partiellement en capacité de livrer les masques qui nous ont été commandés », explique la direction de l’entreprise. Et ce, alors que l’Allemagne – avec plus de 3 600 cas détectés dont 8 mortels – a été pour l’instant beaucoup plus épargnée que la France ou l’Italie.

(La discrète bataille des masques entre l’Allemagne, la France et l’Italie, Le Monde)

Je suis donc plus que dubitatif sur l’existence de stocks de masques cachés, sur lesquels les pays voisins resteraient assis. Soit dit en passant, l’article précise également in fine que « trois autres pays ont cependant notifié à la Commission leur intention d’interdire l’exportation de matériel de protection médicale : la République tchèque, la Bulgarie et… l’Italie. » Ce que le Professeur Philippe Juvin explique également dans cet article sur les modalités d’organisation du système italien (l’état de la médecine de ville, la concentration des malades, l’organisation des services de réanimation etc.) laisse aussi penser que sans nier une éventuelle responsabilité au niveau européen, toute responsabilité n’est pas à rechercher à l’étranger et à rejeter sur l’Europe.

Il est difficile en revanche d’écarter tout reproche sur le plan de la coordination européenne. La Commission européenne a vraisemblablement tardé à gérer la situation, bien qu’elle semble s’y être employée depuis. Le fait que les Italiens ont de bonnes raisons de penser que les pays de l’Union Européenne manquent cruellement de solidarité à leur égard. Car ce n’est pas la première fois qu’ils ont ce sentiment. Pour le plus grand bénéfice d’un Salvini, ils ont, à raison, considéré qu’on les laissait bien seuls pour absorber les conséquences de la crise migratoire.

Si l’Union Européenne n’agit pas davantage, il y a fort à parier qu’on lui en fera de nouveau payer le prix. Pour autant, avant d’adopter le réflexe classique du report de responsabilité sur les autres niveaux et, en particulier le réflexe ordinaire d’incrimination de l’Union Européenne, on peut se demander si elle est vraiment la principale fautive. Quel est son pouvoir coercitif en matière sanitaire ? Concrètement ? Que peut faire la Commission Européenne si les États eux-mêmes se détournent de l’Union Européenne et de ses principes pour adopter de strictes solutions nationales ? On le voit à travers le cas de ces masques : la Commission fait certes les gros yeux mais que va-t-elle faire, au-delà de cela ? Introduire une procédure de sanction contre la France, l’Allemagne – et les autres pays qui imposent des restrictions d’exportation – en pleine période d’épidémie ? Serait-ce vraiment faire erreur que de penser que, dans une situation de sécurité extrême, l’intégration européenne est trop fragile pour empêcher les États de reprendre les stricts réflexes nationaux ?

Nous pouvons nous diviser. En Europe, nous savons faire. Nous pouvons adresser nos reproches aux autres. Avec la perte de sang-froid, la division est probablement ce que le virus est le plus susceptible de nous inoculer. La réalité n’est-elle pas plutôt que les crises que nous vivons nous démontrent toutes que les niveaux adéquats de réaction ne sont pas nationaux ? Qu’il s’agisse de la crise migratoire, de la crise climatique, ou de cette crise sanitaire, tout ceci ne nous démontre-t-il pas que ce n’est pas en revenant à une stricte gestion nationale que nous adopterons une juste réponse mais, au contraire, en travaillant à une intégration plus effective ?

Le coronavirus ne se contentera pas de mettre nos organismes sous tension. Il met nos économies sous stress, mais encore nos régimes politiques et nos institutions. Choisirons-nous la division ?

Photo by Tim Mossholder on Unsplash

Auteur

Père, époux, fidèle à divers titres, je suis aussi... avocat, auteur (Ca ira mieux demain, 2015; Identitaire - Le mauvais génie du christianisme 2017), et chroniqueur à La Vie.

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7 commentaires

  • Le problème avec votre souhait c’est que les réalités nationales sont différentes au sein de l’Union européenne. Le seul point commun que l’on a tous, c’est l’état désastreux des hôpitaux à cause des coupes budgétaires dans les dépenses publiques imposées par les Grandes Orientations de Politiques Économiques. Quant à la solidarité, le Gouvernement a fait le choix d’envoyer des masques en Chine alors que maintenant c’est la Chine qui envoie des experts et du matériel médical en Europe. Logique puisque c’est elle qui fabrique la majeure partie de nos médicaments et de nos matériels médicaux. En outre, cette nouvelle crise sanitaire risque d’amplifier la colère du personnel soignant car le Gouvernement avait deux mois d’avance pour anticiper la venue du virus en Europe mais il n’a rien fait. Résultat : toutes les décisions se prennent en urgence et encore au compte goutte.

  • Peut-être cette crise est-elle gérée au mieux.

    Il reste assez agaçant d’entendre le gouvernement et les journalistes déplorer le manque de civisme des Français, ou le fait qu’ils ne prendraient pas les mesures de restriction au sérieux.

    Que je sache, aucune mesure n’interdisait de se déplacer encore hier (visites aux personnes âgées mises à part); il y a dix jours Emmanuel Macron lui-même donnait l’une de ses sorties au théâtre en exemple pour montrer qu’il fallait continuer à sortir ! Personne n’avait dit aux Français de ne pas aller au restaurant quand ceux-ci étaient encore ouverts : comment nous reprocher aujourd’hui d’y avoir pris un café ? Les élections municipales ont même été maintenues : est-ce que le gouvernement ne devrait pas s’en prendre à lui même ?

    Autour de moi les gens ont scrupuleusement respecté ce qu’on leur demandait de faire – et jusqu’à hier cela se limitait aux mesures d’hygiène et à l’évitement de contact avec certaines personnes.

    Il est un peu facile d’accuser les Français de négligence aujourd’hui qu’on se rend compte que la gravité de cette maladie a été – malgré l’exemple italien – très sous-estimée.

    • Il y a, à l’évidence, des contradictions. Rétrospectivement, cette sortie au théâtre il y a à peine dix jours apparaît clairement malvenue et ayant envoyé un bien mauvais signal. Pour autant, je me refuse à juger la gestion gouvernementale de façon globale. Il y a bien des points qui me semblent clairement contradictoires : tout le monde a relevé l’étrangeté d’une déclaration très angoissante d’Edouard Philippe samedi soir alors que, dans le même temps, on attendait des Français qu’ils se déplacent aux bureaux de vote. Mais, dans l’ensemble, je suis un peu agacé par tous ceux qui croient pouvoir juger alors que nous ignorons la plupart des paramètres qui entrent en ligne de compte dans les décisions. A titre d’exemple, lorsque l’on demande si l’on n’aurait pas dû décréter le confinement il y a déjà quelques jours, je ne suis pas sûr qu’à moyen terme cela aurait été efficace. On parle déjà d’un confinement d’un mois : si on le porte à six semaines, est-ce que cela sera seulement supportable pour les Français ? Le respecteraient-ils encore ?

      J’ai bien sûr un avis, une opinion, sur nombre de ces sujets. Mais à quoi sert mon avis dans une situation aussi grave, s’il n’est pas appuyé sur des faits, des chiffres, une compétence ?

      Sur l’exemple italien, puisque c’est davantage le sujet de ce billet, sans connaître l’organisation du système de santé local, j’ai tendance à faire confiance au professeur Philippe Juvin, qui semble s’appuyer sur de la littérature médicale, et qui n’a aucun intérêt à minimiser la situation là-bas. Peut-être ce qu’il décrit a-t-il pesé pour considérer que nous n’étions pas dans la même situation.

  • Bonjour

    sans vouloir commenter votre position sur l’utilité de l’Europe dans la crise actuelle, je vous donne juste les chiffres suivants tirés de ce site qui est plus ou moins une référence pour les journaux du monde entier: https://www.arcgis.com/apps/opsdashboard/index.html#/bda7594740fd40299423467b48e9ecf6

    date cas décès
    06/03/20 578
    07/03/20 653 9
    08/03/20 949 11
    09/03/20 1209 19
    10/03/20 1412 30
    11/03/20 1784 33
    12/03/20 2284 48 <— discours de Macron
    13/03/20 2879 61
    14/03/20 3667 79
    15/03/20 4481 91
    16/03/20 5437 127

    Lorsque j’ai pris connaissance du discours de notre Président, je l’ai trouvé … lunaire. Comme s’il ne savait pas reconnaitre une exponentielle. Bon ça a été corrigé rapidement, est ce notre Premier Ministre qui a du lui expliquer ? qui le saura ? En tout cas je ne sais pas si la panique a jamais succédé si rapidement à un déni aussi long.

  • Pour ce qui est du gouvernement français, il est facile de critiquer, mais sans expertise particulière, je ne me sens pas qualifié pour le faire. Déclencher les mesures restrictives plus tôt, peut-être? Mais la population les aurait-elles acceptées, dans un contexte où la confiance dans les décideurs est au plus bas? Au moins voyons-nous un gouvernement qui fait preuve d’unité, de calme et de fermeté dans sa communication et ses décisions – la seule vraie erreur qui peut lui être reprochée est d’avoir renoncé à prendre le risque politique d’annuler le premier tour des municipales. Dans l’ensemble j’ai trouvé le discours et l’action d’Emmanuel Macron à la hauteur des circonstances. Ne nous plaignons pas trop: les Américains, avec Trump qui contredit sa propre administration, sont bien plus désorientés que les Français.

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