Le poids des morts

Il faut avoir entendu sa propre mère vous dire qu’elle se sent de trop en ces temps de Covid puisqu’à son âge, on empêcherait les jeunes de vivre. Il faut avoir entendu ces médecins affirmer qu’en EHPAD, les vieux n’attendent que la mort. Il faut avoir lu l’annonce de recrutement « de centaines de renforts infirmiers pour des CDD d’un mois minimum », twittée en catastrophe le 12 mars par une APHP qui a tant négligé l’accompagnement humain. Il faut avoir lu ces signes de la pandémie, noria de nos maux ordinaires, précipité de nos égarements, pour mesurer l’indécence du débat sur l’euthanasie qui s’ouvre encore à l’Assemblée Nationale. Pour en peser l’indignité, il faut avoir entendu aussi, dès avant la pandémie, ce médecin responsable de soins palliatifs en Seine Saint-Denis, dire comme elle sait que ce sont encore ses patients, souvent pauvres, étrangers, sans solution de prise en charge à domicile, qui se verront proposer l’euthanasie.

Ses promoteurs invoquent la volonté de maîtriser sa mort comme on a conduit sa vie. Ils se prévalent du libre choix. Considérations séduisantes dans le monde des idées, à tout le moins celui des idées devenues folles pour avoir perdu de vue la chair et la souffrance. Car le malade en fin de vie n’est pas un militant sur un plateau de télé ou un député sur son siège de velours brossé, prenant une décision éclairée par le phare glorieux de la liberté, il est cette femme ou cet homme pris entre les douleurs physiques et les souffrances psychiques, et parfois seul, si seul, parce qu’il est sans famille, parce que les infirmières n’ont pas le temps. Il est cette grand-mère qui ne veut pas « être un poids pour les petits », elle qui les aime et se désole de « leur imposer cela », elle que notre monde a si bien convaincu que les seniors, ces « inactifs », sont une charge. Alors oui, il se peut que lorsque l’on aura expliqué à cet être pris dans sa souffrance et le faisceau des contraintes familiales, culturelles et médicales qu’on peut l’aider à « mourir dans la dignité », par lassitude ou par fierté, il acquiesce. Et l’on dira que c’est son choix.

Il y a aujourd’hui des personnes qui voudraient mourir mais ne le peuvent pas, on les entend. Demain, certains mourront sans l’avoir voulu, personne ne les entendra plus. Cela, aucune loi ne peut l’encadrer. La loi passera pourtant, si ce n’est cette fois, celle d’après. Mais chaque législateur qui y prêtera la main devra vivre avec le poids des morts.

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Auteur

Père, époux, fidèle à divers titres, je suis aussi... avocat, auteur (Ca ira mieux demain, 2015; Identitaire - Le mauvais génie du christianisme 2017), et chroniqueur à La Vie.

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8 commentaires

  • Merci pour cette parole de vérité qui vient déranger le microcosme trépident dans ce monde matérialiste

  • Merci pour ces mots qui disent si bien les maux de notre époque. Puissent ceux qui ont le pouvoir et l’argent retrouver encore un semblant d’âme et de conscience avant d’influer le cours des choses…

  • trés juste.
    Le débat sur l’euthanasie repose en régle générale sur deux escroqueries .
    La premiére est le l’expression « mourir dans la dignité » , la dignité est une qualité intrinséque de l’être humain , elle lui est consubstantielle , ce n’est pas le regard de l’autre qui decide de ma dignité ( ou pas), en quoi être atteint d’une maladie d’Alhzeimer me rendrait indigne ? Les nazis avaient décidé que les juifs n’etaient pas dignes ……
    La deuxiéme escroquerie est le  » je suis libre » ,.Mais un homme qui souffre est-il libre ? un malade psychique qui demande l’euthanasie est-il libre ? ou « chacun fait ce qu’il veut » en particulier de sa vie et de son corps : non car chaque acte que je pose engage aussi tout ou partie de mon entourage , de la société.
    Par ailleurs les demandes véritables d’euthanasie sont trés rares.
    J’accompagné pendant 40 ans des centaines hommes et des femmes dans leur chemin de maladie et de vie , et en definitive, je n’ai pas été confronté trés souvent ( on peut même dire que cela a été trés rarement ) à ce désir de mort volontaire.On l’a déjà dit et je ne veux pas enfoncer des portes ouvertes , mais à partir du moment ou le malade est pris en charge efficacement , ou l’on peut soulager ses douleurs physiques et psychiques , ce type de demandes disparait. Et au contraire à ce moment là, on peut offrir au mourant une fin de vie réellement digne , n’est-il pas plus digne de mourir apaisé , entouré de sa famille (et de ses amis) que d’aller dans un mouroir se faire piquer comme un clébard ?
    De plus il y a une grande différence , entre dire : quand je serais malade ,vous me ferez une piqure ,et quand on se trouve dans cette situation refaire cette demande ! ( c’est à peu prés du 99/1)
    l’euthanasie est une revendication de gens bien portants.

    • Merci Vorilhon de ce témoignage. Il est plus facile de discuter autour de la question de l’euthanasie que de répondre aux demandes de moyen tant humain que matériel nécessaire un bon accompagnement.
      C’est la maladie de notre temps que de croire que faire des lois sans s’occuper des moyens de les mettre en œuvre permet d’améliorer la situation.
      Cordialement,

  • Mais on sait que ce qui sous tend actuellement cette campagne n ‘a rien a voir avec le soulagement des malades et l’amour ….

  • « en ce temps la les hommes chercheront la mort et ne la trouveront pas, ils souhaiteront mourir et la mort les fuira ». Apocalypse ch.9 v.6. J’avais trouve cette phrase il y a quelques années, qui n’a jamais cessé de m’interroger. Vous en livrez une analyse intéressante. Merci.

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