Vae Victis ?

« La politique est la continuation de la guerre par d’autres moyens », comme disait ma tata. Et, de fait, malheur aux vaincus Le vaincu… est un vaincu. Il a perdu, loosé. Il s’est planté. Qui s’intéresse à lui ? Collectivement, tous, nous l’oublions. Ne reste que la bonne tête de vainqueur, couronnée de lauriers.

Et pourtant… parfois, la figure du politique battu révèle aussi de belles choses sur l’engagement des hommes en politique.

Et pourtant… parmi les vaincus, il y a nécessairement des hommes et des femmes à l’engagement profond, sincère, même intime. Je voudrais les évoquer au travers de deux visages : celui d’Alain Lambert, celui de Jo Spiegel.

J’ai eu le plaisir et, disons-le, l’honneur de rencontrer Alain Lambert, lors d’une soirée Politique 2.0 il y a plus de deux ans. Alain Lambert, qui est le seul politique avec lequel j »ai pu avoir un échange (e-epistolaire) sincère et profond. Alain Lambert, dont je partage nombre de convictions (même s’il faudrait que je bosse un peu Mounier).

Aussi ai-je sursauté, dimanche, lorsque j’ai entendu qu’Alençon était une des villes remportées par la gauche.

Hier, Alain Lambert partageait avec nous sa réaction à cette défaite en Alençon. Pas d’amertume, pas de rancœur, pas de rancune. Il ne prend personne à témoin de l’injustice qu’il doit ressentir, mais il reprend un texte (pdf – 2 pages – à lire), celui de l’installation du Conseil Municipal lors de son premier mandat, il y a 18 ans.

S’adressant à l’ancien maire, il souligne

« (…) à l’échelle de l’histoire d’Alençon, il ne restera de notre rencontre, au mieux ce que nous aurons su bâtir ensemble, de nos divergences ou de nos différences, il ne restera rien« 

Plus loin, il souligne ce que nous pourrions tous méditer :

« Les élections opposent inévitablement les hommes, mais la démocratie doit les rassembler« 

Je serais tenté de dire : que s’achève enfin le temps des élections, que chacun retourne à la raison.

« Les grands desseins que nous devrons ensemble former pour cet avenir ne doivent pas nous faire, un seul instant, oublier ceux qui n’ont pas la force de porter aussi loin leur regard tant le quotidien les accable et les exclut de toute espérance.

Il faut, de toutes notre force et de toute notre foi, trouver ensemble, minorité et majorité, trouver tous ensemble, pour eux, les voies de l’insertion et de l’espérance. Le niveau de ces objectifs que nous partageons, car ces objectifs nous les partageons tous, le niveau justifie que nous nous accordions le plus souvent possible aussi sur les moyens pour les atteindre. Cela commandera aux uns et aux autres de savoir dépasser les clivages usés qui nous divisent encore souvent, les clivages si souvent dérisoires par rapport à l’enjeu humain de nos fonctions »

Aujourd’hui, nous dit-il, c’est bien le même message qu’il adresserait. Il pourrait en tout état de cause, être relu, repris, unanimement.

Outre ce message de rassemblement, je me permets de voir aussi dans ce discours une réponse à ceux qui se sentent peut-être confortés dans leurs convictions en croyant – comme il m’a été écrit ici – que « la droite » a pour finalité l’augmentation des inégalités. C’est aussi le témoignage de ce qu’il n’a pas fallu attendre 2007 pour que nombreux soient ceux qui entendent, à partir de convictions personnelles affirmées, dépasser les clivages politiques.

Pourtant, et malgré un bilan très favorable, Alain Lambert a été battu dimanche… Battu, écris-je ? C’est à tout le moins ceux que j’ai cru dimanche, et ce que j’ai encore cru à la lecture de son billet d’hier. Or, non, Alain Lambert n’étais pas candidat à la Mairie d’Alençon. Sénateur de l’Orne et Président du Conseil Général, il ne pouvait ni ne voulait être candidat aux municipales. Alors, pourquoi ce billet ? Parce qu’il restait le chef de la majorité municipale, tout en ne siégeant pas. Et parce qu’il est de ceux qui assument toute leur part, sans craindre de s’associer aux dits vaincus, sans même mentionner dans son billet qu’il n’était pas le candidat de la majorité municipale à la mairie.

Voilà pour moi un premier visage de l’engagement politique que j’estime, et qui existe, même si un certain cynisme diffuse davantage la vision de politiques mûs par le seul attrait du pouvoir.

Je garde aussi en mémoire une rencontre, que j’avais déjà évoquée ici.

C’était à l’issue d’une rencontre sur les « chrétiens en politique ». Lorsque le temps des questions est venu, j’ai voulu interroger Jo Spiegel, maire socialiste de Kingersheim, qui m’avait impressionné par le sens visiblement sincère et profond de l’engagement au service de ses « administrés » qui était le sien. J’ai voulu lui demander comment, lorsque l’on est à ce point investi, lorsqu’un mandat devient une vocation, comment on gère l’échec électoral.

Il m’a remercié de lui poser cette question1. Visiblement, il était profondément ému à ce souvenir (puisqu’il avait été battu aux législatives). Du fait de la distance qu’il y avait entre lui et moi, je ne peux pas jurer qu’il avait les larmes aux yeux, mais c’est ce qui m’a semblé.

Ce n’était pas l’émotion due à une blessure d’orgueil, mais celle d’un homme qui aime sa mission, qui aimait aussi probablement ses « administrés » et qui avait souffert de ce revers. Et il a évoqué, effectivement, ces lendemains de défaite, seuls avec cette responsabilité, la déprime voire la dépression qui peut en découler.

Je garde cette émotion sincère présente, comme une face de la dignité et de la grandeur de l’engagement politique.

Jo Spiegel a été largement réélu dimanche et je ne pense pas que ce soit seulement dû à un certain climat.

En tout état de cause, il y a en France, depuis dimanche – et il y en aura davantage encore dimanche – des maires d’une profonde qualité humaine, des maires à l’engagement sincère, à l’engagement entier, des maires qui ont, aussi, un bon bilan, et qui seront les vaincus de ce scrutin. Peut-être le vainqueur sera-t-il un maire de la même trempe…

En tout cas, comme ça, hier, en lisant le texte d’Alain Lambert, j’avais envie d’avoir une pensée pour tous ces maires – d’un bout à l’autre du spectre politique – dont le sort n’émouvra personne, parce qu’il y a pire, que c’est « le jeu », et qu’il faut bien de toutes façons un vainqueur et un vaincu, mais qui restent porteurs de la grandeur de l’engagement politique.


  1. je ne pense pas que c’est été un remerciement formel []

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25 commentaires

  • Bonjour,

    Félicitations pour votre billet et merci pour le lien.

    Je crois en effet que ce sont des rappels utiles en ces temps de ferveur électorale.

  • Tu vois Koz, tu te modemises !!! Je plaisante, mais c’est bien de faire un billet montrant que, au delà des clivages partisans, il existe des personnes engagées en politique parce que, pour eux, l’intérêt général, ça veut encore dire quelque chose. La bêtise, le cynisme, existent de tous les côtés et notre devoir de citoyen, d’électeur, c’est de sanctionner, par le vote, les comportements politiciens qui ne font pas honneur à la politique.

    Pour t’en mettre une petite couche, je dirai que ce weblog est vraiment un lieu très intéressant pour la démocratie, qui permet le dialogue avec des personnes (parfois) ouvertes au delà des clivages. Et là, c’est un bonheur de pouvoir discuter, échanger, même lorsque les points de vue sont opposés.

  • Bon, maintenant que les bonnes excuses justifiant de faire des « pauses dans les réformes sont faites », quand est-ce que l’UMP commencera à gouverner, et notamment, réformer le pays ?

    Parce que, bon, neuf mois de perdus ne se rattrappent jamais : à moins qu’il ne s’agisse de laisser l’inspiration chiraquienne infliger un troisième quinquénat d’immobilisme à la France ?

  • J’aimerais ajouter une autre pensée amicale pour cette femme, maire de Strasbourg et lui apporter tout mon soutien dans la difficile situation qu’elle doit affronter en ce moment.

    http://www.france-info.com/spip.php?article108505&theme=9&sous_theme=239

    Confortablement installés dans nos fauteuils devant notre clavier nous oublions souvent le travail, le stress, l’injustice d’opposants sectaires et parfois les insultes d’ignares que doivent supporter ceux qui se présentent à une élection, ont été ou pas elus.

    Je pense aussi à Nicolas Sarkozy dont le visage a pris quelques années en 9 mois ou Bertrand Delanoë, qui me paraissait très, très marqué par la fatigue lors de son face à face avec Panafieu…

  • Koz, encore une fois, bravo ; en ce qui me concerne, je préférerais que nos maires ne soient pas politisés dans un camp où dans un autre et que les conseils municipaux soient composés de personnes compétentes de tous horizons, sans que les affres de l’idéologie ne viennent ternir les rapports, car ces gens là représentent les intérêts de TOUTE une population, d’opinions, de culture et de religion différentes.
    Cela éviterait bien des dérives comme il s’en passe actuellement.
    Mais, voyez-vous, quand on entend S. Royal, comme hier à Valence ou à Romans ne parler que de Sarkozy, Sarkozy (elle en est obsédée !), uniquement pour déverser du fiel et remâcher sa rancoeur de n’avoir pas été élue, on a vraiment envie de lui dire qu’elle s’arrête, parce qu’à ce point là, la phrase qui vient à l’esprit la concernant est la suivante :
    « Cette femme a un véritable problème »

  • observons tout de même qu’alain lambert, tout à son souci de réconciliation:
    -a fait paraître son billet le mercredi soir,
    -donne un texte où il est question de « notre mandat »
    -oublie de citer le nom du vainqueur à alençon,
    -et à fortiori de le féliciter et de souhaiter pleine réussite à la nouvelle équipe, pour la ville…

    pour la hauteur de vue, la défaite « fair play »,
    il me semble qu’on peut mieux faire…

  • Scoop :
    La tata de Koz s’appelle Clausewitz ! Elle est allemande et est morte au XIXème siècle !

    Bon sinon, Koz, je te consacre un billet ENTIER, juste pour toi, et je n’ai même pas eu une réaction : c’est scan-da-leux !

  • Erratum :

    Pas de scoop. En fait, la Tata de Koz avait juste lu Clausewitz, puisqu’elle a détourné sa célèbre phrase. J’ai lu trop vite.
    Dommage, cela aurait conféré un coté immortel au personnage.

  • Dommage, francis, de rester à ce point partisan. J’imagine qu’il en fallait un.

    Praxis, non, non, non, je ne me modémise pas 😉 C’est une autre face de mes réserves avec le Modem : je n’ai pas besoin d’un parti pour considérer qu’il y a des gens de valeur dans tous les camps (tiens, sans partager leurs convictions, et sans imaginer voter pour eux, je n’ai pas de mal à penser qu’il y a des gens de valeur chez les communistes), ni pour être « ouvert ». Mais je préfère le faire sur la base de convictions établies et claires.

    MarieC, je dois avouer que je n’ai pas spécialement le sentiment qu’elle mette toute son énergie à « élever le débat » comme elle appelle les autres à le faire quand ils lui posent une question qui l’indispose. Mais là aussi, à vrai dire, chaque « camp » a ses « phénomènes ».

    [Oui, la modération est passée par là]

    Toréador : comment, cette phrase n’est pas de ma tata ? Mais comment se fait-ce ? On m’aurait menti ?

    Sinon, j’ai vu ton billet, j’ai commencé plusieurs réponses mais il se trouve qu’au boulot, y’a des gens qui semblent considérer que je dois faire passer les réunions et les dossiers avant… 😉

  • dommage qu’alain lambert reste, malgré tout, malgré ses efforts, aussi partisan
    j’imagine qu’il ne peut s’en empêcher
    il est déçu et doit se sentir en difficulté:
    soit ses amis pourraient dire que sa défection à alençon
    a fait perdre son camp,
    soit ses ennemis pourraient dire qu’il a préféré la communauté urbaine par crainte d’une défaite….

  • Quand on fait le bilan qualitatif de cette campagne animée par les états majors des « grands » partis avec la complicité de médias perroquets, rappeler la grandeur de l’engagement politique et la sincérité de nombre d’élus n’est effectivement pas superflu. Merci pour cela.

    Le regard croisé dans la rue des électeurs d’une humble bourgade est un juge de paix autrement plus exigeant que les courbes des sondeurs ou autre audimat des prestations télévisuels de nos « champions » nationaux de la politique.

  • j’ai beaucoup aimé ce billet.
    superbe !

    néanmoins, plus prosaïquement, aux dernières élections ( à confirmer demain ) il n’y a eu ni gagnant ni perdant
    La droite doit tenir son cap:

    Eric Branca, le 14-03-2008 :
    « Même affaiblie, la droite ne sortira pas les bras cassés des élections. À condition de poursuivre ses réformes, elle pourrait même profiter bientôt des divisions du PS
    Un score de 49,4 % pour la droite, toutes tendances confondues (y compris MoDem et FN) ; 49,4 % pour la gauche (PS, PC, extrême gauche)… Où sont les vainqueurs ? Où sont les vaincus ? Malgré l’effet de loupe des déroutes parisienne et lyonnaise mais aussi des villes perdues à quelques voix près par l’UMP, le rapport de force national est loin d’être catastrophique pour la droite. Au moment même où la polémique sur la personnalité de Nicolas Sarkozy battait son plein, les Français sont partis aux urnes avec la ferme intention de ne pas se tromper d’élection.Transformer les municipales et les cantonales en tests nationaux : c’était la grande peur de la droite et l’espoir secret de la gauche. L’UMP, qui recule de 1,4 point par rapport au score du RPR et de l’UDF en 2001, s’en sort moins mal que prévu, et le PS moins bien, même s’il a enregistré,dès le premier tour,une progression de 2,9 points, ce qui est, somme toute, assez faible, compte tenu de l’échec qu’avaient représenté pour lui les municipales de 2001 »

  • @Pauline,

    Monsieur Alain Lambert est sénateur de l’Orne, Président du CG de ce département et ancien ministre.
    Il tient un blog, extrêmement intéressant, intelligent, tolérant.
    On apprend énormément en le lisant. Je vous le conseille.

  • Il me semble aussi qu’Alain Lambert est à l’origine, avec Didier Migaud (PS), de la réforme de la loi de finances française, devenue la LOLF et qui introduit la performance et l’évaluation dans les finances publiques, une révolution pour l’État et les parlementaires !

  • Effectivement. Et il a ainsi démontré, dans les faits, comment travailler à l’intérêt national avec quelqu’un du « camp d’en face ».

  • @koz
    jesuis déçu par votre réaction
    qui passe de l’argumentation
    à l’invective…
    Alain lambert n’est pas de marbre,
    et réagit difficilement à un échec dans « sa » ville d’alençon…
    par ailleurs son blog est intéressant,
    même si lui-même réagit peu aux commentaires…

  • Que voulez-vous, francis, tout ne mérite pas d’être argumenté. En l’occurrence, je maintiens.
    Et en matière de déception, rassurez-vous, je vous ai connu plus inspiré.

  • Pingback: MonNanterre

  • Cher Koz, bon billet sur Alain Lambert qui y sera certainement sensible.

    Pour résumer, Alain Lambert nous dit que tout élu, une fois élu, doit de temps à autre mettre ses convictions sous son chapeau, pour pouvoir faire avancer les choses.
    Ca doit être parfois vrai. Encore que ?
    Certainement plus au niveau local qu’ailleurs, où la cohabitation est presque inévitable.
    Mais, cette élection était une sorte de revanche pour la gauche, après les revers qu’ils ont pris au niveau national.
    Enfin, il était dans leur intention de faire des municipales un règlement de compte électoral.
    Leur attitude sur les plateaux télé du dimanche soir était assez révélatrice et hilarante.
    A entendre Hollande, Fabius et la Madone, on aurait pu croire qu’ils avaient déterré le saint Gral, ou qu’ils étaient allé en finale et avaient décroché la coupe.
    C’était à hurler de rire.
    Ils se voyaient déjà les rois du monde, et commençaient à dicter leurs conditions, alors que quand il y a 35% d’abstention, il suffit de moins du tiers des électeurs pour être majoritaire.
    Alors qu’ils auraient du la jouer plus modeste, eux, n’avaient pas mis leurs convictions sous leur chapeau.

    En fait, ceux qui se sont dotés de municipalités de gauche, voulaient sanctionner quelqu’un, sans véritablement le nommer.
    Ils n’y ont peut être pas réfléchi avant de voter, mais malgré eux, ils ont atteint leur objectif sans s’en rendre compte, puisqu’en se dotant de municipalités de gauche, ils sanctionnaient quelqu’un : EUX !
    En faisant basculer des municipalités à gauche, ils décidaient, qu’ils allaient payer « EUX » plus d’impôts locaux.
    Finalement la politique a quelque chose de très moral.

  • Blogosphère : Et si la blogosphère se mobilisait pour Alain Lambert ? Les Sénateurs nous prennent pour des marginaux. Nous les prenons pour des gâteux. Et si nous nous rapprochions pour trouver un candidat qui nous convienne à eux comme à nous ? Et dans ce cas, Alain Lambert est à l’évidence celui qui est raccord. On s’y met tous ?

  • Candidat à quoi ? Si c’est à la Présidence du Sénat, il faudrait encore qu’Alain Lambert la brigue. Je n’ai rien entendu de ce côté-là.

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