Est-ce que la France est une fête ?

C’est bête à dire, mais il faut craindre que la privation de BigMac et de doudounes Uniqlo ne suffise pas à amener les Russes à résipiscence. Il y a de fait quelque chose d’irréel à voir égrener le retrait de Russie de ces si dispensables marques de notre univers ordinaire. Ainsi le peuple russe devra remettre des chandails en laine et sacrifier ses nuggets au rêve de puissance impériale de son président et à ses propres espoirs de rétablissement d’une grandeur passée ? Plus pauvres mais plus fiers, la gloire plus que le confort, être plutôt qu’avoir : sommairement résumé, le jeu en vaudrait la chandelle.

Certes cette agression abjecte et fratricide de l’Ukraine par la Russie illustre une nouvelle fois les conséquences ultimes des nostalgies nationalistes et identitaires. Rapportée à notre pays et notre actualité, elle en disqualifie les tenants et renforce mécaniquement la probabilité d’une réélection d’un Emmanuel Macron dont l’ethos s’y oppose frontalement. Mais allons-nous sombrer dans la contradiction binaire ? Le confort plutôt que la gloire ? Allons-nous, comme en 2015, face à une autre agression, boire des coups en terrasse et placarder dans le pays, comme hier dans Paris, que « la France est une fête » ? Persister dans un « progressisme » qui place le progrès dans une continuelle émancipation de la personne, mais dont la réalité vire davantage à l’isolement de chacun – auquel ne réchappent que les mieux armés dans la vie, les « premiers de cordée » ? Allons-nous vivre en monades anxieuses de leurs micro-agressions ? Continuer de croire qu’il n’y a pas de vérité, que le bien est relatif, qu’il est ce que chacun en dit pour lui-même, et que le juste émane de la rencontre de deux consentements ?

Dans la douleur, les évènements de ces deux dernières années nous ont rappelé que nous étions une société, les uns dépendants des autres. Le plus probable est que nous l’oubliions tout aussi vite. Nous avons pourtant besoin de retrouver le chemin d’un bien commun, de la centralité et sacralité de la personne humaine, pas de son efficacité, de son utilité. Nous avons besoin que la France, comme les autres pays d’ailleurs, retrouve une âme ou la recherche, qu’elle ait à cœur de la faire vivre et rayonner dans l’ambition présomptueuse mais fertile de contribuer collectivement à l’élévation de l’humanité. Que les Français soient davantage que des électrons, libres mais seuls.

Chronique du 11 avril 2022

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8 commentaires

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  • Bien envoyé, vraiment!
    Une seule chose à ajouter: l’urgence de l’évangélisation. Il n’y a que le christianisme (un christianisme ardent, joyeux et fraternel, pas une nostalgie pseudo-chrétienne) pour nous restituer enfin une âme collective.

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    • Merci à vous pour cette parole pleine de vérité et je dirais de fraîcheur, dans une société où parler de Dieu, du Christ, de l’évangile est pour le moins incongru , au pire suspect de complaisance avec la droite catholique zemmourienne. Vous montrez par là que ces pseudos chrétiens identitaires qui vendent leur âme aux apôtres des régimes forts, amoureux de celui de Poutine, Bolsonaro Trump et autres ne sont pas habilités à parler de catholiscisme, c’est-à-dire d’universalisme.

      Cela ne m’étonne pas de vous, qui avez lutté contre les déclarations anti-chrétiennes de Michel Onfray, jérôme Prieur et Gérard Mordillat. Moi-même quand je vois l’état du monde, je me dis que l’Homme a oublié Dieu. je le crois de toutes mes forces.

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  • Vous écrivez que l’invasion russe est l’illustration « des conséquences ultimes des nostalgies nationalistes et identitaires », mais vous devriez remarquer que la résistance ukrainienne est exactement de cette nature. Poutine avait précisément parié sur l’absence d’une identité nationale ukrainienne assez forte pour rallier la population dans la défense du pays. Au contraire, non seulement il a trouvé une nation en face de lui, mais il en a renforcé les fondements identitaires.

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    • Il en a renforcé le sentiment patriotique, le sentiment national, oui. Identitaire, c’est moins certain. C’est l’ambivalence du terme « identitaire », choisi par certains pour son innocuité apparente mais qui renvoie politiquement à bien autre chose que la seule existence d’une identité.

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  • Je n’ai pas eu l’impression, en regardant les réactions françaises, que l’humeur du pays était à la défense de ses traditions festives, réflexe un peu naïf qu’on avait pu voir lors des attentats de 2015. Cette fois-ci, le sentiment collectif est de plusieurs ordres: l’horreur et la pitié bien sûr, immédiatement ensuite, la peur: l’Ukraine c’est en Europe, l’ennemi est puissant et déterminé, le déroulement des attaques russes sur les pays voisins nous rappelle de mauvais souvenirs… et ça pourrait même finir chez nous la prochaine fois. Logiquement, il s’ensuit une réaction défensive: il va falloir réarmer. En filigrane, on peut aussi percevoir une petite impression de honte chez certains, sur la différence de traitement entre les réfugiés Ukrainiens et d’autres victimes d’agressions similaires tels que les Afghans ou Syriens. Un mélange de sentiments que je trouve justifié, pour ma part.

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    • Mon propos n’est pas de dire que l’on a stricto sensu mis en avant nos traditions festives. C’est davantage de pointer le manque de consistance de nos réponses. En 2015, cette réaction « festive » était en effet assez naïve, et l’est un peu restée peut-être. Aujourd’hui, je reste encore un peu perplexe sur le « Qui sommes-nous ? Que portons-nous ? », à supposer que nous portons encore quelque chose collectivement.

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  • Que porter collectivement dans la « société des individus »? Comme l’ exprime Pascal Ferri » le TPMG  » tout pour ma gueule est aussi une société de la lâcheté »

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  • Les réactions à cette agression, autour de moi, montrent que le progressisme et les monades inquiètes de micro-agressions conduisent à la solidarité qui méprise la gloire. Qui considère que attaquer militairement un autre pays c’est mal, mais que ça n’a rien à voir avec une quelconque âme française. Nos sociétés individualistes portent des « citoyens du monde ». Je sais que cela heurte certains, mais ce n’est pas seulement un affichage. C’est aussi une expérience (celle des voyages, de la mixité, de la pratique des langues étrangères, de l’engagement humanitaire…), et une réelle conviction porteuse d’engagement. Y compris d’un engagement humanitaire pour les Ukrainiens et militaire contre Poutine, soigneusement distingué des Russes, car les russes sont nombreux et chacun d’eux est considéré pour lui-même : certains pro-guerre (et donc condamnables) et d’autres pas. Pas d’amalgame. Cet engagement s’accompagne de cette révolte profonde contre le traitement différencié des Ukrainiens par rapport aux autres migrants, étant entendu que l’idée est que tout le monde soit traité comme les Ukrainiens. L’idée même qu’il y aurait un sens particulièrement français à cet engagement est inexistante.
    Quelques jours après le résultat des élections, j’évoque ces échanges, et j’évoque aussi d’autres échanges avec des votants de MLP convaincus, et qui, silencieusement, considèrent qu’on en fait trop aussi pour les Ukrainiens, et commencent à s’inquiéter « qu’ils vont vouloir rester après cette guerre ». Je ne sais pas comment ces deux France peuvent un jour dialoguer (elles se rencontrent de toute façon assez peu), et quand je lis votre texte, je me dis que partager un même refus de l’agression russe n’est vraiment pas suffisant pour dire qu’on est « d’accord », au contraire, quels univers intellectuels si différents…

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