Et nous « débattrons » jusqu’à la mort

Cent quarante caractères, et pourtant ce tweet d’Yves Jégo est incroyablement riche : « il est indispensable d’ouvrir un vrai débat national sur le droit à mourir dans la dignité afin d’avancer sur ce sujet de société majeur ». En quelques mots, un condensé de la novlangue actuelle et de son art de la dissimulation. 

Inutile de rappeler une fois encore l’inconvenance et l’insulte que constitue la préemption de la dignité par les partisans de l’euthanasie, sauf pour souligner que son emploi actuel par Yves Jégo porte à son paroxysme la duplicité du procédé. Car la périphrase a le dos large. Par « mourir dans la dignité », on a d’abord désigné les soins palliatifs, au plus fort de l’épidémie de SIDA, avant qu’elle soit confisquée par des militants qui en ont dénaturé le sens. D’une pratique globale de soulagement de la souffrance psychique et physique jusqu’à une mort naturelle, la « mort dans la dignité » en est venue à désigner le suicide assisté. Souvenons-nous pourtant que, lors de l’affaire Chantal Sébire, son propre avocat et vice-président de l’ADMD, avait démissionné pour ne pas cautionner le suicide assisté. Or, dépourvue de ses scories rhétoriques, c’est bel et bien ce que réclame Yves Jégo, sans l’assumer : répondre au cas d’Anne Bert en « avançant », c’est légaliser le suicide assisté. C’est passer de l’accompagnement par le soin à la mort instantanée. Du soulagement des souffrances au risque de la mort à la mort injectée. Au droit d’exiger d’un tiers qu’il vous l’injecte. Aujourd’hui soumis à des critères vagues, on ne peut oublier que l’ « euthanasie » n’est plus réservée à des malades en fin de vie, et que nous sommes à un pas – ailleurs franchi – de donner la mort à des dépressifs. Comment mieux souligner l’escroquerie constitutive de cette périphrase, quand les mêmes mots hébergent des traductions concrètes si radicalement contraires ?

Yves Jégo veut « un vrai débat national ». N’avons-nous donc jamais débattu de la question, au sein de la société ou au parlement et ce, sous des majorités différentes ? La loi Leonetti en 2005 n’a-t-elle pas fait l’objet de longs débats parlementaires, et d’un vote unanime ? N’avons-nous pas assisté à une grande « conférence » mise en place par le Comité Consultatif National d’Ethique, au cours d’Etats Généraux sur la fin de vie en 2013 ? La loi Clayes-Leonetti, qui a à peine fêté son premier anniversaire, n’a-t-elle pas donné lieu à un débat national ? De quoi s’agissait-il alors ? N’étaient-ce pas des débats, et des débats nationaux ? Ou s’agissait-il de faux débats nationaux, faux pour la seule et unique raison qu’ils n’ont pas consacré les opinions de Monsieur Jégo ? On apprend encore que la révision des lois bioéthiques en 2018 portera aussi sur l’euthanasie ou, plutôt, sur le suicide assisté. Ainsi la loi n’est ni appliquée ni évaluée que l’on débattra de la réformer.

Les fondamentaux du sujet ont-ils donc changé pour que l’on en débatte encore ? La vie, la mort, la maladie, la souffrance, le rôle des soignants, seraient des notions si versatiles qu’elles changent en deux ans ? La conception que nous en avons doit-elle impérativement être différente en 2018 par rapport à 2016, 2013 ou 2005 ?

Ou faut-il imaginer que l’issue du « débat » est fixée d’avance ? Car, vous l’aurez noté : outre le contexte, Monsieur Jégo assigne un objectif au débat. Il ne s’agit pas de débattre pour dégager un consensus, il ne s’agit pas de débattre pour discerner ensemble une vérité ou ce qui s’en rapproche, il s’agit « d’ouvrir un débat (…) afin d’avancer ». Et ici, « avancer », c’est bien « aller plus loin ».

Il ne s’agit, en réalité, pas de débattre.

Monsieur Jégo est un archétype, le débat Jego pourrait en devenir un. La question plus fondamentale que pose cette disposition d’esprit a trait à notre vie de société, et à notre vie démocratique. Doit-on en l’occurrence débattre jusqu’à la mort, jusqu’à sa victoire, jusqu’au suicide assisté à chaque étape de la vie ?

Au-delà de ce seul sujet, débattre, est-ce remettre sans cesse la question sur le tapis jusqu’à ce que la réponse attendue soit apportée ? Est-ce harceler de remises en cause jusqu’à épuisement ? Où passe le respect dû aux précédents débats, dû à la représentation nationale, dû au travail parlementaire, aux multiples contributions philosophiques, spirituelles, scientifiques, praticiennes quand tout ceci est balayé de la main d’un « recommencez » ? Sous les atours avantageux du débat, c’est en vérité un profond mépris pour notre vie démocratique qui s’affiche. Quelle est la considération que l’on accorde à l’autre, celui avec lequel nous vivons nécessairement dans une société ? Celui qui, au demeurant, a parfois accepté une issue qu’il ne souhaitait pas aux débats précédents ?

La vie démocratique n’a pas à être un terrain d’affrontement permanent, sans cesse renouvelé sur des bases identiques. La société mérite aussi la paix et le respect de ses choix. 

« Avancer », ce n’est pas débattre sans cesse.

Auteur

Monoépoux, multipère, fidèle à plus d’un titre.

Avocat (associé fondateur BeLeM Avocats), auteur de Ca ira mieux demain (Sept. 2015) et de Identitaire – Le mauvais génie du christianisme (Janv. 2017)

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20 commentaires

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  • Bonjour Koz
    Et merci pour ce mot.
    Avez-vous une idée « d’à qui le crime profite » ?
    Je veux dire : les militants homosexuels luttent pour des changements de la loi : je le comprends.
    Mais là, qui est à la manoeuvre et pourquoi ?
    Est-ce juste un « marqueur » politique qui fournirait à tel ou tel une posture (commode et peu chère) ?
    S’agit-il d’une manifestation de l’anti-cléricalisme ambiant ? (Dans les médias) ?
    Je reste perplexe , je l’avoue …
    a+
    Bigben

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  • On peut conseiller à Mr Jégo de lire « Philosophie et fin de vie » de Jacques Ricot publié en 2003 aux éditions de l’Ecole Nationale de la Santé Publique.
    Il n’y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.
    En temps que parlementaire a t il entendu parlé d’une Loi Jean Léonetti?

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  • @ Bigben:
    Je n’ai pas d’indulgence pour ces revendications, vous vous en doutez bien, surtout pas de la part de ceux qui ne sont pas personnellement concernés. Mais je ne suis pas certain qu’il faille certain qu’il faille le voir en terme de « profit ». L’idéologie suffit. En l’occurrence, oui, ceux qui ne voient guère au-delà du bout de leur nez et des affrontements idéologiques réagissent aussi par antichristianisme ou anticléricalisme, parfois nourri par d’autres dispositions personnelles.

    Mais il y a aussi une idéologie derrière tout cela, que certains qualifient de libertaire, qui récuse toute forme d’appréciation morale sur les comportements et voit l’Homme comme intégralement maître de lui-même.

    J’ai tendance à considérer que cela conduit à une forme poussée d’individualisme, d’égocentrisme, et d’éclatement de la société.

    Ce n’est qu’une hypothèse rapidement jetée, ça n’a pas l’ambition d’une analyse poussée.

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  • Certaines personnes sont effrayées par la fin de vie d’un proche qu’elles ont ressenti douloureusement et ne veulent pas pour elle ce qu’elles ont vécu alors. Certaines personnes ont toujours décidé toute leur vie de tout pour elle et les leurs. Elles veulent décider de leur mort ou plutôt que les autres fassent ce qu’elles auront décidé de leur vivant mais pas fait quand elles pouvaient encore le faire. Elles veulent une fois encore commander et exiger d’autres le geste qu’elles ne feront pas seules. Je crois que s’il y a une loi de votée autorisant l’euthanasie il y aura une grande inégalité devant la mort car certaines personnes pourront mourir dans la dignité et d’autres pas. Je veux dire par là que certaines personnes pourront se payer des soins palliatifs et un accompagnement humain de fin de vie et d’autres non et ils passeront par la case injection fatale bon débarras au suivant. Mais peut-être que je vois trop noir. Je pense trop sans doute au film « Soleil vert ». Il y a aussi des situations comme celles exposées sur les liens suivants: http://media.blogs.la-croix.com/sauve-moi/2016/07/23/ et http://media.blogs.la-croix.com/le-probleme-moral-de-leuthanasie-1/2016/07/19/

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  • L’expression « il faut ouvrir le débat » est une figure rhétorique hypocrite devenue courante dans les années 2000, pour mettre en avant une opinion, jamais originale, dans un débat qui existe depuis longtemps. Quand, l’an dernier, Bruno Le Maire voulait « ouvrir le débat sur les signes religieux », ou, en 2012 quand Mme Dati se déclarait « favorable à un débat sur le mariage homosexuel » (on n’avait pas encore inventé le terme « mariage pour tous »), la position qu’il défendaient était évidente pour tout le monde. L’expression est tellement dévoyée qu’on peut même la retourner, comme M.Solère déclarant qu’il est « criminel de vouloir ouvrir le débat sur le cannabis », prouvant ainsi que le ridicule ne tue pas.

    Le sommet en la matière a été atteint (s’en souvient-on? c’était en 2009) lorsque c’est le gouvernement lui-même qui a « ouvert », tout ce qu’il y a de plus officiellement et en mobilisant les moyens de l’État, le « débat sur l’identité nationale ». Là aussi, la position du gouvernement dans le soi-disant « débat » était une évidence pour tous ceux qui disposaient d’yeux et d’oreilles en bon état de marche.

    En ce qui concerne le débat sur l’euthanasie, il a été ouvert avec une large audience pour la première fois en France dans les années 80 par le Pr Schwartzenberg, autant que je me souvienne, mais il existait certainement déjà avant. Le sujet est très loin d’être neuf, c’est le moins qu’on puisse dire. Il est bien plus ancien que celui du mariage de même sexe, par exemple.

    La figure de rhétorique est hypocrite, et M.Jégo le montre bien, qui fournit sa conclusion avant d’arriver à la limite de 140 caractères: un « débat » bien vite tranché.

    Je tombe entièrement d’accord avec toi, Koz, sur l’ensemble du billet… à l’exception cependant de cette conclusion:

    La vie démocratique n’a pas à être un terrain d’affrontement permanent, sans cesse renouvelé sur des bases identiques. La société mérite aussi la paix et le respect de ses choix.

    La société mérite la paix, mais… elle n’en veut pas. Nous restons, irrémédiablement, le village gaulois aux interminables disputes, toujours sur les mêmes sujets: l’emblématique poisson d’Ordralfabétix… La vie démocratique est, par définition, l’affrontement permanent des idées. Que ce soient souvent les mêmes vieilles idées qui reviennent est certes dommageable, mais cela fait partie de notre culture. Nous n’avons toujours pas tranché définitivement le débat sur la guerre coloniale menée il y a plus de 50 ans; sur l’union de L’Europe, notion lancée dans le champ politique en 1929; sur la révolution que nous avons faite il y a plus de deux siècles; etc, etc. Peut-être est-ce un peu ridicule. Mais nous ne sommes pas les seuls : les Américains n’ont pas avancé d’un pouce – je veux dire par là qu’ils sont toujours divisés, sur exactement les mêmes lignes de fracture – sur quelque débat politique que ce soit, depuis au moins trente ans.

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  • A tous ceux qui veulent « débattre » : votre belle-mère est-elle si invivable que cela ?
    Plus sérieusement, j’ai entendu Monsieur Leonetti jeudi dernier sur Radio Classique et il a juste rappelé :  » les lois françaises sont faites pour ceux qui vont mourir et non pour ceux qui veulent mourir »… ou encore « la loi promet à celui qui va mourir qu’il ne mourra pas seul, qu’il sera accompagné et que ses souffrances seront prises en charge ».
    Appliquons la loi, tout simplement et arrêtons de « débattre » ! Merci Koz !!

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  • @ Gwynfrid : je comprends ton objection finale mais il y a des sujets sur lesquels nous pourrions faire l’économie de l’affrontement permanent. Les débats historiques que tu cites sont une chose, les débats politiques aussi. De fait, il existe encore des débats d’idées sur les périodes antiques.

    Mais lorsque, en dix ans, on a adopté trois lois, mené autant de débats, que l’encre de la dernière loi n’est pas encore sèche, loi pourtant adoptée sous une majorité parlementaire favorable aux « avancées » alléguées, le tout sur des fondamentaux assez invariants (on ne fera pas de découverte majeure remettant en cause le droit de précipiter la mort ou non), la situation est tout de même un peu différente.

    Ma Brunotte a écrit :

    » les lois françaises sont faites pour ceux qui vont mourir et non pour ceux qui veulent mourir »

    C’est en effet une formule éclairante.

    Comme je l’ai dit, je ne veux pas ici, traiter de nouveau du cas personnel d’Anne Bert – c’était l’objet de ce précédent billet mais le fait est que la loi répondait assez largement à sa situation. Dans le cadre accepté par la société française.

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  • @ Jean-Luc : objection recevable. Pour beaucoup, il signifie aussi un ras-le-bol de l’ « effet cliquet » : sur les questions dites sociétales, les lois seraient par nature irréversibles. Il y a un certain agacement à constater que, par nature, certaines lois devraient être incontestables quand d’autres sont remises immédiatement sur le tapis. Que n’a-t-on d’ailleurs entendu sur le mode : « la loi est votée, il est antidémocratique de continuer de la contester » ?

    Mais vous noterez que précisément, chaque loi a été immédiatement perçue comme une simple étape vers un objectif final, et que toute loi qui n’y fait pas intégralement droit est illégitime.

    Je n’ai jamais été un grand fan du ONLRJJJ. Mais on peut néanmoins observer que cette loi a été un changement brusque et soudain, imposé avec une certaine brutalité, et qu’elle n’a certainement pas bénéficié des débats nationaux successifs et institutionnalisés dont les lois sur la fin de vie ont bénéficié.

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  • Et notre premier ministre a « évolué » sur la PMA.

    Il ne faut pas se leurrer sur ce qui nous attend. Comment trouver les moyens et le courage de continuer à porter, sans grandiloquence ni violence mais sans faiblir, le témoignage d’une autre vision de la vie humaine dans une société où celle-ci sera minoritaire ?

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  • Aristote a écrit :

    le témoignage d’une autre vision de la vie humaine

    On peut noter que certains chrétiens n’hésitent pas à diffuser, en guise d’argument anti-euthanasie, des affiches « La vie appartient au Seigneur ».

    Je crains pourtant que cela n’agisse comme un repoussoir, d’une part en étant ressenti comme la mainmise d’une idéologie sur la vie d’autrui, et d’autre part en mettant le sujet sur le terrain religieux, au détriment des questions de « contagion » ou d’abus, qui paraissent des arguments plus audibles.

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    • Ça, Jean-Luc, chest un peu la version moderne de « qui veut tuer son chien l’accuse de la rage ». Qui ne veut pas entendre les arguments de fond trouvera toujours un repoussoir. Si ce n’est pas #lafachosphère, ce sera Christine Boutin. On trouvera toujours quelqu’un pour dire une connerie dans un coin et l’instrumentaliser pour discréditer l’ensemble.

      Et soit dit en passant, j’ai beau être un peu sensibilisé la question et un peu informé, je n’ai jamais vu de telles affiches (dont le propos n’est au demeurant pas absurde, même s’il ne peut être utilisé dans un débat législatif).

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  • @Bigben : pour avoir discuté avec des personnes que l’euthanasie ne choquait pas, je pense qu’il y a un autre paramètre qui joue – un dégoût qu’inspire la faiblesse humaine. Nous préférons tous spontanément un corps jeune et sain à un corps vieux et malade – mais parfois cette préférence se transforme en rejet complet de tout ce qui rappelle notre caractère fini. C’est une vision un peu hygiéniste du monde : et c’est un point commun, je pense, à celui qui préférerait que les malades demandent à disparaître, que les personnes handicapées ne naissent pas ou que la chirurgie parviennent à masquer le vieillissement. C’est une autre facette de « l’homme maître de lui-même ».

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  • @ Leonowens:

    J’ai eu la même réaction que vous à la lecture du premier commentaire. J’en ai un peu sursauté.

    Puis je l’ai relu et il faut prendre en compte aussi la tonalité. Ce commentateur disait comprendre la mobilisation des homosexuels pour des sujets qui les touchent personnellement.

    Les autres commentaires portent surtout sur la question du débat, pas vraiment sur l’homosexualité.

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  • @ Leonowens:

    J’en fais partie, puisque j’ai évoqué Édouard Philippe et la PMA.

    Mais mon propos ne visait pas la PMA en tant que telle, mais la façon dont un homme politique de premier plan déguise un changement d’avis motivé par des considérations de tactique politique en « évolution » raisonnée de ses convictions. J’aurais pu en dire autant des positions de Le Maire sur la CSG, mais le cas Philippe est plus frais dans l’actualité !

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  • Cela me fais penser à ce qui se passe en Catalogne. Il y a des jusqu’au-boutiste qui reposeront la question jusqu’à obtenir gain de cause quitte à aller droit devant vers la catastrophe….. ils sont tellement « extremisé » qu’ils ne sont pas capable d’envisager les dégâts que cela peut provoquer

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  • « … afin d’avancer sur ce sujet de société majeur « 

    Tout est là, il faut avancer !
    Synonyme à la mode, il faut marcher !

    En marche ! est le slogan qui guide l’action publique. On le savait, désormais c’est dit.

    Vers où ? question venue de « l’ancien monde » et donc invalide, non pertinente.

    Le vent, le courant, le sens de l’histoire nous entraînent. Pourquoi résister ?

    Écoutons Macron et la PMA : il ne veut choquer personne, il veut prendre son temps, expliquer… mais il n’a manifestement aucune intention de s’y opposer.

    Et l’euthanasie suivra.

    « En marche ! » on vous dit !

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