Convoqués au champ d’horreur

« Il faut toujours dire ce que l’on voit ; surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit ». Que faire de cette injonction de Charles Péguy lorsque l’on n’en peut plus de voir ? Lorsque l’on en a trop vu ? Lorsqu’on a lu qu’un garçon de quatorze ans, caché pendant six heures avec sa sœur de neuf ans, a vu la plus petite de 4 ans, enlevée par le Hamas ? Qu’on l’a retrouvée brûlée et pendue ? Que faire de cet appel à voir lorsqu’on lit qu’une famille a été abattue, les mains liées derrière le dos, après que les parents ont été mutilés devant les enfants – ou étaient-ce les enfants devant leurs parents ? Que ce corps brûlé et méconnaissable cachait en réalité une mère serrant son enfant contre elle dans la mort ? Devons-nous, pouvons-nous, garder les yeux ouverts sur tant d’atrocité ? Les temps y obligent. La négation des horreurs du 7 octobre 2023, ici et dans les pays arabes, impose de retourner se soumettre au récit du pire, et le journaliste qui témoignait depuis la morgue militaire a aussi dû en publier une vidéo parce qu’un internaute anonyme préférait encore dénoncer l’absence d’images. Que faudrait-il de plus pour abattre le mur du déni ? Ouvrir les sacs mortuaires ? Filmer les corps ? Donner à voir ? Et quand bien même ils auront vu, croiront-ils pour autant ?

Voir et dire ce que l’on voit est une chose, il faudrait aussi savoir que l’on ignore. Parce que nos médias sont plus facilement présents en Israël, parce que certains Israéliens sont Français aussi, leur souffrance se fait plus proche quand l’angoisse et la mort qui se vivent aujourd’hui dans Gaza restent moins palpables. Des amis, et le monde arabe, nous reprochent de ne rien voir le reste du temps. Ni la politique d’Israël, brutale, « imbécile » a même écrit Elie Barnavi, ni le désespoir de la population gazaouie, ni les spoliations des Palestiniens, des Bédouins, des Arabes israéliens, ni leur harcèlement violent par des colons que protège l’armée d’Israël, ni l’instrumentalisation assumée du Hamas par Benjamin Netanyahou, ni son alliance avec des suprémacistes juifs, ni Itamar Ben-Gvir, hier membre d’une organisation terroriste interdite par Israël elle-même et aujourd’hui rien moins que ministre de la Sécurité nationale. Si c’est écrit ici, c’est qu’on l’a pourtant vu.

Alors certes, nous essayons de dire ce que nous croyons voir. Qu’une fois de plus les extrémismes et populismes mêlés se sont emparés des clés du monde. Que ce qui se produit sur cette terre est aussi notre histoire et que la déflagration qui se produit là-bas projette son souffle jusqu’à Arras. Et qu’une porte s’est de nouveau ouverte sur la haine et la douleur pour les années à venir, là-bas et ici aussi. Mais après nous être efforcés de répondre à l’injonction, et de voir, la dernière vision qui s’étale devant nos yeux saturés d’horreur reste notre radicale et désespérante impuissance.


Photo de CHUTTERSNAP sur Unsplash

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4 commentaires

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  • Pas grand chose à rajouter. Ma confession de croyante : prier les yeux grands ouverts ! notre seule vraie puissance est là… continuer de crier, dénoncer… refuser de toutes nos forces que la parole dernière soit à l’horreur … « aimer et servir ». Merci de votre parole. Alix

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  • Aimez-vous les uns les autres, ça devient de jour en jour plus compliqué, quelle désolation, et pourtant, s’il reste une espérance, moi aussi, je la saisie !

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  • Merci pour ces mots, qui cherchent à voir ce que l’on voit, partout.
    Au fond, le hamas , au prix d’une innommable barbarie, a obtenu ce qu’il cherchait, une réaction d’Israel tellement énergique qu’elle en est, ou semble être, parfois disproportionnée.
    Heureusement la Force de Défense d’Israël reste assez civilisée, malgré les horreurs commises par l’agresseur, et malgré un pouvoir politique pas toujours honnête.
    Puisse le Seigneur inspirer aux deux camps un vrai désir de réduction des violences, voire de paix. Il y a du travail.

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  • Mon effarement est tel face à de semblables horreurs que je ne puis que prier pour que les dirigeants de chaque camp, éternels antagonistes, redeviennent simplement des être humains, lesquels sont dotés d’un esprit, donc d’une conscience.
    Comment ces individus peuvent-ils se regarder dans une glace ?…
    Pierre

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