A la même aune

Je ne me souviens pas de toutes les salles de classe mais de celle-ci, oui. De cette table sur laquelle Mme L. a fait monter Maria-Luisa P., pour que nous voyions tous bien la fessée déculottée qu’elle allait lui administrer, ajoutant l’humiliation à la violence physique. De ce carré de tables sous lequel Éric, qui courait si vite dans la cour, de peur de demander d’aller aux toilettes, avait uriné. Et de cette table isolée, dos à la classe, où la maîtresse avait relégué Mathias. De la gifle qu’elle lui avait collée. Nous avions 7 ans, dans cette école publique, si laïque en cette année 1983. Son comportement était connu de tous, collègues et parents. On ne disait pas qu’elle était violente, on disait qu’elle était sévère. Il fallait passer l’année. Ce n’est pas par choix idéologique que j’évoque une école publique, c’est par la force des choses : j’y étais.

Certes, une expérience personnelle n’est pas un rapport d’enquête. Mais c’est avec elle que je lis les développements récents. C’est avec le souvenir de mes camarades que je lis dans les auditions de la commission d’enquête parlementaire les propos d’Antoine Garapon, ancien membre de la CIASE, qui évoque la bombe à fragmentation de la violence subie à l’enfance, hypothéquant des vies entières, jusque dans le grand âge. La CIASE par laquelle j’avais été auditionné, dans une remise en cause nécessaire et violente, à la fois trahi et complice. Mon expérience est donc aussi faite de la honte, la colère et le dégoût de ce que l’Eglise a pu, elle, laisser se produire en son sein.

Or la République, qui semble témoigner d’une préférence pour la mise en accusation de l’Eglise catholique est plus timorée dans l’introspection. L’Eglise n’est apparemment pas la seule à sacrifier au réflexe de protection de l’institution. Car si l’enseignement privé catholique connaît une prévalence supérieure de faits de violence scolaire, cela s’explique aussi par le nombre d’internats en son sein, rares dans le secteur public. Sur une durée bien plus courte de présence des enfants, les colonies de vacances ont recelé une fréquence comparable de commission de ces actes. Ensemble, ces éléments soulignent que les facteurs d’opportunité et de structures prennent toute leur part dans l’explication – plus peut-être que la doctrine. Or on relèvera, avec Jean-Marc Sauvé (Challenges, 19 mai 2025), que malgré ses appels pressants depuis 4 ans, l’Etat n’a mis en place ni commission indépendante, ni enquête parlementaire, ni comité de réparation, ni cellule d’écoute. On parle pourtant de 191.000 victimes dans l’enseignement public, 495.000 dans les institutions publiques d’accueil de mineurs. Rien de ceci n’exonère l’Eglise de son devoir vital d’être à la hauteur de son enseignement. Mais sauf à verser ouvertement dans une médiocre instrumentalisation, on conviendra qu’un enfant violenté dans le public ne peut être aujourd’hui une victime de seconde zone.


Photo par « Ivan »


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3 commentaires

  • Merci M.Le Morhedec, merci KOz. Continuez de parler le plus fort possible de ces différences de traitement de l’information dans ce domaine de la violence faites aux enfants ….et des plus vieux dans d’autres circonstances, entre les écoles privées et les écoles publiques.
    Moi (j’ai 83 ans) j’ai eu la chance, dans une école catholique, de ne pas connaître d’abus de « sévérité », Je peux même dire aujourd’hui tout ce que j’ai reçu de positif des religieuses qui étaient nos maîtresses que je trouve même modernes avant l’heure : théâtre, chants, danse, beaucoup de littérature (sans oublier les maths quand même !!) Et ne croyez pas que c’était une école de riches. Nous étions toutes des filles de simples ouvriers. Je pense que d’autres pourraient dire la même chose. Mais j’ai su qu’il y avait bien des souffrances chez mes petits copains dans l’école publique.
    Il faut que toutes les institutions qui touchent à l’éducation des enfants fassent leur méa culpa. C’est quand même l’Eglise Catholique qui la première a accepté d’ouvrir les yeux sur ces horreurs et il faut qu’elle continue à être l’aiguillon pour que les yeux ne se referment pas trop tôt.
    Merci Koz d’être la voix qui participe à ce refus de l’oubli et qui fait bouger au-delà du monde catholique.

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  • En suivant l’affaire, ce que j’ai retenu c’est l’absence de réponse adéquate des autorités, à tout niveau. Du surveillant bourreau, au directeur complice, a l’inspecteur qui a fermé les yeux, le procureur, et même le ministre de l’éducation d’alors. D’ailleurs les médias ne parlent presque jamais, dans cette affaire de la responsabilité de l’église et de ses responsables. Eveque, cardinal, personne (et c’est bien normal) ne leur a jeté la pierre.

    Les établissement privés sont visés, et à juste titre, pour le régime d’exception, dont ils bénéficient, surtout du point de vue des inspections. Mais l’écrasante majorité des recommandations de la commission concerne tous les établissements.

    Si les établissement catholiques sont visés, ce n’est pas tant en raison de la religion, mais plutôt car ils servent de ghettos tradis pour les notables, protégé par les riches et les puissants. C’est plus la vieille france qui est visé que la religion.

    Enfin, il y a l’affaire dans l’affaire : les mensonges éhontés du premier ministre devant les députés et les journalistes, qu’il maintient et appuie même confronté aux preuves. Et là par contre, cela abime l’Eglise, car il semblerait que sa gestion du dossier en tant que ministre de l’éducation nationale soit en bonne partie du à ses convictions religieuses.

    Bref cette affaire ne vise que accessoirement l’Eglise et la religion, et dans les médias, et dans l’arène politique.

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    • Nous n’avons en effet pas la même lecture. Cette affaire a été très visiblement instrumentalisée pour mettre l’enseignement privé catholique, impliquant des propositions fort éloignées du sujet mais relevant de l’effet d’opportunité dans une guerre scolaire jamais éteinte

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