Panser la société

« There is no society. » Ces derniers temps, cette phrase de Margaret Thatcher m’obsédait. Peut-on nier l’existence de la société ? Vérification faite, elle fustigeait surtout le réflexe consistant à attendre les solutions de la société, de l’État : « Ce que vous appelez société n’existe pas. Il y a des hommes et des femmes individuels, et il/ y a des familles. » J’assume d’y lire paradoxalement un appel à former une société, contre les héritiers proclamés de Thatcher et contre ses adversaires assumés. Contre ceux qui, au nom de la responsabilité individuelle, laissent chacun à son sort. Contre une gauche qui a scindé notre société en autant d’identités, de communautés et de minorités créancières. Contre ceux qui renvoient nos rapports, et jusqu’à la notion même de justice, à des échanges de consentements, résumant notre vie commune à un agrégat d’arrangements individuels.

C’est largement à cause d’eux que nous sommes aujourd’hui aux prises avec ces fractures que notre fin d’année a crûment exposées. C’est, à Strasbourg, la présence en notre sein de Français qui rejettent les fondements mêmes de notre culture et aspirent à sa destruction. Et pour sa part, la mobilisation des « gilets jaunes » a jeté une lumière brutale sur un divorce social, voire culturel, français. Il y aurait matière à dresser cette fois ce constat empirique : « There is no society » en France.

Pourtant, sur les ronds-points, davantage bien sûr que dans ses trop sinistres « actes » successifs, cette mobilisation a rappelé le besoin d’être, de consister, de vivre un projet, et a réveillé une fraternité oubliée. Il ne s’agit pas ici de trouver à toute force des raisons d’espérer. Les vents les plus forts sont contraires. Mais nous, chrétiens, avons baissé les yeux et la voix – parfois contraints par le poids de nos fautes. Les temps sont trop sérieux pour être silencieux. Nous devons contribuer. La France a une culture que nous avons irriguée. Nous avons une doctrine sociale qui transcende les impasses partisanes. Quand le monde parle taux de croissance, elle parle de l’Homme. Quand il crie capital, elle jure dignité par le travail. Quand il glorifie la réussite, elle soutient l’affligé. Quand il promeut l’individu, elle répond bien commun. Quand il ne voit que liberté, elle réveille la fraternité.

Il faut faire un vœu ? Pour 2019, celui de garder la flamme, donner de la voix et panser la société.


unsplash-logoJOSHUA COLEMAN

Auteur

Père, époux, fidèle à divers titres, je suis aussi... avocat, auteur (Ca ira mieux demain, 2015; Identitaire - Le mauvais génie du christianisme 2017), et chroniqueur à La Vie.

3 commentaires

  • Je me souviens d’une discussion ici-même il y a peut-être 5 ans? Je m’étais un peu engueulé avec Gwynfrid. Je défendais en substance la thèse selon laquelle l’Etat avait systématiquement écrasé les solidarités naturelles qui ne passaient pas par lui (famille, travail, église…) et que cela construisait une société inhumaine, désincarnée.

    Comme toi et comme beaucoup de gens, j’ai naturellement tendance à considérer que les faits confirment mon analyse. Les gens sont devenus totalement dépendants de l’Etat. Leur job dépend de l’Etat, leur salaire, leur retraite, leur loyer, leur école, leurs transports, leur santé… dépendent de l’Etat. Ils ne peuvent pas faire grand chose pour améliorer leur sort, leurs solidarités locales n’y peuvent pas grand chose non plus. Alors quand les choses vont mal, que leur reste-t-il d’autre que de s’en prendre à l’Etat?

    Paradoxalement (en fait je ne suis pas surpris), nos conclusions convergent néanmoins. L’homme est un animal grégaire et la société renaît spontanément. Chacun de nous peut y contribuer.

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  • Rimbaud quant à lui écrivait à son professeur Georges Izambard : « C’est faux de dire : je pense : on devrait dire : On me pense. — Pardon du jeu de mots. — »

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