Nous sommes tous des frontistes

Ou comment Le Monde manipule l’opinion.

Votre regard a probablement été attiré, comme le mien, sur ces unes proclamant la nouvelle attraction du Front National pour les français. Ainsi en tout premier lieu du Monde, qui titrait hier, sans ambages, “les idées du Front national s’imposent dans l’opinion“. A nouveau, ce matin, dans mon RER de banlieusard, la Une de 20 Minutes, qui vient populariser ce que le journal de l’élite a révélé à la face des français.

De quoi être inquiet… Et puis, un billet de René Poujol, “les valeurs traditionnelles“, m’a fortement incité à prendre connaissance du panel sur lequel s’est fondé Le Monde, ce qui réserve quelques surprises ainsi qu’une certaine inquiétude sur la présentation plus que tendancieuse de cette étude par LE journal de référence.

Car, Le Monde nous enseigne (car Le Monde enseigne) la chose suivante :

Les français “ne sont plus que 39 % à (…) trouver “inacceptables” [les positions de Jean-Marie Le Pen ]en 2005, soit 5 points de moins qu’en 2004 et 9 de moins qu’en 1997. Ils préfèrent à 43 % les qualifier d’”excessives”, alors qu’ils étaient 37 % à le faire l’an passé. La hausse s’élève à 6 points en un an.
De même, on observe, depuis 2002, une baisse régulière du nombre de Français qui pensent que le FN et son président “représentent un danger pour la démocratie en France” : 66 % en 2005, contre 70 % il y a trois ans.
Parallèlement à cette banalisation, le sondage montre un réel enracinement des thèmes du Front national. Près d’une personne sur quatre (24 %) se dit en effet “tout à fait d’accord” ou “assez d’accord” avec “les idées défendues par Jean-Marie Le Pen“.

Or, si vous avez la curiosité de vous pencher sur le panel en question, vous trouverez à peu près autant de raisons de conclure que le Front National et ses idées ne progressent pas dans l’opinion, voire sont en perte de vitesse.

Ainsi, si comme le dit Le Monde, 24% des français se disent en accord avec les idées de JMLP, “un chiffre identique à celui de 2004, mais en progression de 2 points par rapport à 2003“, il oublie de préciser qu’ils étaient 28% en mai 2002 soit, tout de même, après le choc des présidentielles (page 27 du panel).

Et si, effectivemment, il y a un glissement dans la désapprobation, les français étant plus nombreux à ne qualifier ces positions que d’”excessives” plutôt qu’”inacceptables“, ils ne sont que 14% à les trouver justes, contre 16% en mars 2004 (page 44 du panel) !

Surtout, il faut se pencher sur un certain nombre de thèmes nettement identifiés par les français comme traduisant les positions du FN, et qui sont massivement rejetés par les français et, en premier lieu, la préférence nationale :

(i) en matière d’emplois : les français sont 79% à penser qu’il n’y a pas de raison de faire de différence entre une français et un étranger en situation régulière. Soit 6 points de plus qu’en 2003, 4 points de plus qu’en 2002 et +11+ de plus qu’en 1998 ! (page 18 et19)

(ii) en matière de prestations sociales (un sujet sensible, tout de même) : 76% des français sont opposés à la préférence nationale, soit 5 points de plus qu’en 2003, 4 de plus qu’en 2002, et 9 de plus qu’en 98 !

En matière de proximité avec les idées du Front National, on a vu mieux. Commentaire du Monde ? “Le thème de la préférence nationale semble un peu moins faire recette“… C’est le moins que l’on puisse dire.

Le rétablissement de la peine de mort ? 34% sont pour, soit 6 points de moins qu’en 2003, 2 de moins qu’en 2002, et +11+ de moins qu’en 2000. Nous nous situons pourtant après quelques remous en matière de libération de récidivistes…

Il faut donner beaucoup plus de pouvoir à la police ? 49 % sont d’accord, contre 53% en 2003, 76% en 2002 et 64% en 2000.

Alors, certes, 48% des français (ou plutôt des personnes interrogées) estiment que “l’on ne sent plus vraiment chez soi en France – soit 4 point de plus qu’en 2003 et 2002, mais seulement 1 point de plus qu’en 2000 – et 63% des français (ou plutôt des personnes interrogées) estiment qu’il y a trop d’immigrés en France, soit 4 points de plus qu’en 2003, 2002 et 2000. Mais il y a déjà matière à s’interroger sur ce traitement de l’information par Le Monde !

René Poujol écrit :

“Le “ponpon” me semble être la proposition qui arrive en tête du sondage : “La défense des valeurs traditionnelles”. Il me semble assez gonflé, pour ne pas écrire plus, de considérer que défendre les valeurs traditionnelles (famille, travail, effort, respect, autorité, patrie, solidarité…) soit un comportement d’extrême droite à la limite du facho.”

Et je suis parfaitement d’accord avec lui. On remarquera déjà que le terme de “valeurs traditionnelles” est on ne peut plus flou : quelles sont, pour vous, les valeurs traditionnelles ? Et pour votre voisin ? Evidemment, certaines se recoupent mais on peut tout à fait penser que les définitions varient selon les personnes.

Surtout, à sa suite, j’estime qu’en déduire qu’il s’agit d’une adhésion aux idées d’extrème-droite est non seulement inacceptable mais surtout d’une rare malhonnêté intellectuelle. Car, si l’on se penche sur le détail des réponses (page 11), la gauche a de quoi frémir. Elle se trouve en effet en très grande proximité avec le Front National : 76% des “communistes” considèrent que l’on ne défend pas assez les valeurs traditionnelles, et 62% des “socialistes” ! D’ailleurs, 64% des “gens de gauche” estiment qu’il y a trop d’immigrés en France et que la justice n’est pas assez sévère avec les petits délinquants… Ca laisse songeur…

Les plus indulgents diront que Le Monde a fait la présentation la plus vendeuse possible de cette étude. Une fois commandée et payée une étude sur l’adhésion des français aux idées du FN, il ne s’agit pas de ne présenter l’étude qu’en subtiles nuances (à supposer que 77% de français opposés à la préférence nationale relève de la nuance). Dans ce cas, c’est tout de même la réputation de quotidien de référence du Monde qui souffre. Car ce serait une attitude racoleuse et profondément irresponsable.

Or, nous ne pouvons imaginer un seul instant qu’un quotidien aussi sérieux que Le Monde ait une attitude racoleuse et irresponsable, pas plus que nous ne pouvons penser que Jean-Marie Colombani ne lise les sondages que d’un oeil, ou n’en lise qu’une page sur deux, voire quatre. Qu’imaginons-nous dès lors ?

Eh bien, que Le Monde a une idée derrière la tête. Ce dont on peut déjà s’inquiéter de la part d’un media censé informer, et non faire de la propagande. J’ai tendance à penser que Le Monde s’est chargé de fournir la matière nécessaire aux réactions politiques qui s’en sont suivies. Ainsi, Le Pen exulte mais déclare également :

“Dans une certaine mesure, le gouvernement est obligé de courir après (nos) analyses puisque les événements les corroborent. Il contribue, volens nolens, à nous dédiaboliser”

Noël Mamère :

“Il y a une certaine forme de crapulerie politique à exploiter les thèmes de l’immigration, de l’insécurité, des banlieues, pour préempter les idées de Le Pen et les banaliser”

Alain Bocquet :

“ne s’étonne pas que ces idées puissent être diffusées largement dès l’instant où Nicolas Sarkozy a chaussé le costume de Le Pen du point de vue des idées et qu’il officialise et institutionnalise ses idées”

Celui-ci devrait prendre connaissance du score des idées prétendument d’extrème-droite au sein des sympathisants communistes…

Moi-même, je recueillais mes déclarations ce matin dans mon RER de banlieusard en me disant qu’après tout, certains avaient peut-être raison de penser que l’on banalisait les idées du Front National. Faut-il penser que c’est précisément l’idée – fausse, comme ce sondage le démontre par ailleurs – que Le Monde souhaitait faire passer ?

Il y a donc là non seulement une certaine manipulation de l’opinion, voire une manipulation certaine de l’opinion, mais surtout un comportement incroyablement irresponsable. Ne parlons pas de l’image de la France à l’étranger (qui, bien souvent, ne lit que Le Monde). Mais concluons, avec René Poujol :

Asséner de telles absurdités est le plus sûr moyen de convaincre des millions de braves citoyens, légitimement attachés à ces “valeurs traditionnelles” qu’elles ne seraient revendiquées en France, que par le Front National et que là serait donc leur formation politique de prédilection. Comme aurait dit ma grand-mère : “les bras m’en tombent” !