Mennel, ou les identitarismes en fête.


L’émission de télé-crochet « The Voice » connaît en France sa première polémique nationale. Le voile affiché de la candidate Mennel Ibtissem, ses paroles en arabe, ont motivé les archéologues du web à exhumer ses idées passées. Un like à Tariq Ramadan, une vidéo avec l’association Lallab, une chanson pro-palestinienne et, surtout, deux messages sur les attentats. L’un pour ironiser sur le fait que les terroristes oublient leurs papiers derrière eux, l’autre, pour juger que les vrais terroristes seraient au gouvernement. Est-ce justifié ? Évidemment pas. Intelligent ? Non plus. Mais elle n’est pas la seule à s’être interrogée ainsi. J’ai entendu, en studio radio, les mêmes propos d’intellectuels reconnus.

Fallait-il voir dans des statuts de réseaux sociaux les positions dangereuses d’une idéologue, d’une islamiste, ou ceux, immatures, d’une jeune musulmane de l’époque ? On évoque, sur le web, un « droit à l’oubli ». Plutôt que de traquer la rectitude politique d’une jeune chanteuse, reconnaissons un droit à la bêtise – avec parcimonie.

Mennel, radicale ? Le scenario a ses failles. Une faille de principe : une islamiste qui chante, et sur un plateau TV, c’est une première. Et, avec cela, un voile chatoyant, des lèvres et des yeux maquillés. Sa chanson ? Hallelujah, d’un compositeur indubitablement juif, Leonard Cohen, connu pour son soutien à Israël. Mennel, islamiste ? Elle chante « Souris, Palestine » voilée. Mais après avoir chanté Cohen, elle y vante une Palestine, « terre du Salaam et de Yom Kippour » – la paix et le grand pardon.

La présence de Mennel pouvait être une chance, une occasion d’apaisement. Les crispations du pays ajoutées à la délicatesse d’une machine à cash en ont décidé autrement. La présence au casting d’Alliel, jeune juif orthodoxe à barbe et au chapeau noir, chantant Am Yisrael Chai (« Le peuple juif est vivant ») révèle une saison scénarisée. Sélectionner une musulmane voilée et un juif orthodoxe, c’était quoi, l’idée ? S’il s’agissait – hypothèse bienveillante – de présenter un tableau réconcilié, le gâchis est total : une talentueuse jeune femme sacrifiée, des réseaux qui crient au(x) complot(s), des musulmans qui se pensent encore discriminés – terreau de la radicalité.

Les braillards et identitaires de tous poils, s’en moquent pas mal : ils célèbrent une victoire. Je regarde notre vie commune, c’est elle la vraie victime.

 

 

Paru en ligne le 9 février, version papier le 15 février

Auteur

Père, époux, fidèle à divers titres, je suis aussi... avocat, auteur (Ca ira mieux demain, 2015; Identitaire - Le mauvais génie du christianisme 2017), et chroniqueur à La Vie.

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20 commentaires

  • Oui les braillards et identitaires de tous poils célèbrent ce qu’ils croient être une victoire et qui est une défaite de nos valeurs républicaines et de ce qui les concrétise: la laîcité garante de la diversité des croyances et de leur libre expression dans le cadre de notre contrat social .
    Certes ce ne sont pas des braillards et ils distillent leur message avec toute la rondeur requise par l’onction écclésiastique ; mais quand nos évêques dont Ph barbarin ont prétendu que leur vision de la Genèse devait s’imposer à la loi de la République lors du mariage pour tous , ils ont aussi contribué , sans doute sans en mesurer les conséquences à cette fragilisation de la laïcité , cadre indispensable de notre liberté religieuse , à cette abaissement irresponsable de la République ; cette « gueuse  » qu’ils n’acceptent dans le fond que du bout des lèvres, et rarement dans leurs actes .

    Voici venu le temps des apprentis sorciers . Comme chrétien catholique , y reconnaitre aussi certains catholiques , m’attriste profondément;

    • Je n’ai pas souvenir que le cardinal Barbarin ait jamais prétendu que « sa vision de la Genèse » devrait s’imposer à la loi de la République. Qu’il ait en revanche participé au débat à partir de ses convictions religieuses, à sa façon, oui. Mais depuis quand participer au débat revient à imposer ses conceptions ?

      Si c’est ma mémoire qui flanche, il va me falloir une source précise pour y remédier.

      • Participer au débat n’est pas seulement une liberté de l’église , mais aussi son devoir . encore faut il le faire en respectant une certaine déontologie, sans la condescendance des propriétaires exclusifs de la vérité

        – Interview de Philippe Barabrin à RCF le 24/10/2012:  » C’est (la loi Taubira) une rupture de société . …Après ça a des quantités de conséquences qui sont innombrables . Après ils vont vouloir des couples à trois ou quatre. Après un jour peut être l’interdiction de l’inceste tombera .. la loi ne peut aller à l’encontre de l’ordre voulu par Dieu « .
        – prière du cardinal XXIII le 12 janvier 2013 à saint Sulpice :  » Ne permettez pas que la loi détruise l’ordre établi par Dieu au nom d’une prétendue théorie du genre et d’un mariage contre nature  » ( source : le journal « Famille chrétienne »
        – Interview de Ph barbarin au Figaro le 24 /12/2015: « les responsables politiques n’ont pas pour mission de changer la société , ni la civilisation, encore moins la nature humaine » .

        – Marc Aillet cité par le journal Valeurs actuelles du 7 /02 /2013 pour expliquer son opposition au mariage pour tous ;  » c’est inscrit en particulier dans la Genèse, homme et femme il les créa  »

        mais c’est peut être pensez vous qu’il ne s’agit là pour la hiérarchie de l’Eglise qui est en France que d’une « manière de participer à sa façon au débat « ?

      • Ce n’est pas tellement ce que je pense , mais ce que c’est. C’est une manière de participer au débat. Qu’elle vous déplaise ne le change pas. Les évêques et cardinaux participent à partir de ce qu’ils sont, je ne vois pas qu’ils devraient faire semblant de ne pas fonder leur vision de la société, de l’Homme, sur la Bible.

        Libre à d’autres de réfuter leur parole, de la juger inopportune. Mais rien ici ne relève du fait de vouloir « imposer » ses idées.

        Ceci étant dit, je n’ai pas le sentiment que la prise de parole des évêques et cardinaux pendant le débat sur la loi Taubira soit le sujet de ce billet, quels que soient les détours empruntés.

  • Quand la peur irrationnelle prend le dessus et se drape de vertu « républicaine ». Oui, c’est un énième recul de la rationnalité vers l’émotionnel. Comme si le débat public avait encore besoin de cela.

    Après, l’Islam est quand même un énorme point d’interrogation sur l’avenir de la France, qui requiert lucidité et Espérance pour regarder les choses sans angélisme, ni diabolisation. Constructivement. Parce que oui, l’Islam heurte la culture occidentale et ce qui nous reste de Foi. Parce que non, nous ne pouvons pas fermer les frontières et « renvoyer chez eux » une foule de citoyens qui sont, que cela nous plaise ou non, français.
    Alors, il nous faudra un jour discuter. Et inventer ensemble un futur qui soit possible pour tous.

    • Je suis pleinement d’accord avec vous, autant sur le défi que représente l’islam, sur le fait qu’il heurte notre culture et est même susceptible selon ses expressions d’en contredire des fondements, mais également sur le fait qu’il faut être lucide sur le fait que nous avons des concitoyens musulmans, qu’ils sont là, ils sont une part de notre destin commun. Le fantasme qu’entretiennent les identitaires et extrémistes sur une remigration, outre son caractère inhumain et impossible, n’est qu’une facilité de l’esprit, une façon d’éviter d’appréhender concrètement la difficulté.

  • A Koz
    – D’accord avec vous si l’on considère que le débat consiste simplement à dire « sa vérité  » , à la mettre sur la table pour tous en prennent connaissance ; mais le débat n’a t il pas aussi pour fonction de nous conduire à questionner notre propre position par la confrontation à celle de l’autre et évoluer ainsi vers un consensus possible ou a tout le moins là progresser dans l’identification des dissensus?

    D’accord avec vous aussi pour dire que la loi Taubira n’est pas le sujet . Mais il n’aura pas échappé à votre sagacité qu’indépendamment du sujet ( on le constate aussi sur la bioéthique ) la méthode du magistère de l’Eglise pour faire connaître à la société sa position relève de ce que vous dénoncez à juste titre dans votre billet : une affirmation identitaire qui participe de la communautarisation de notre société ,un refus revendiqué d’en appeler à l’éthique de responsabilité .

    • Manifestement si, tout cela m’échappe, comme votre conception de la notion d’affirmation identitaire, d’autant plus appliquée à la bioéthique. Si parler à partir de ce que l’on est, à partir d’une certaine qualité, est une affirmation identitaire, alors je vous laisserai à votre goût de l’effacement et de la disparition. Et je trouve assez creuses certaines de vos affirmations pourtant catégoriques, comme ce prétendus « refus revendiqué d’en appeler à l’éthique de responsabilité ».

  • Bon si Koz et Castelnau sont d’accord….

    Les braillards se sont tirés une balle dans le pied et malheureusement, ils n’ont pas touché que leur pied.

  • Il y a tout de même quelque chose qui me perturbe dans ta position.

    Le 14 juillet 2016, on a tous été horrifiés. Tous les Français, quelles que soient leur ethnie ou religion. La plupart des gens des autres pays également. On a vu ce sillage de sang, ces corps détruits, ce meurtre aveugle et on a été pris d’effroi.

    Je ne connais personne, ni homme ni femme, ni jeune ni vieux, ni chrétien ni musulman, ni noir ni blanc qui n’ait pas partagé ce sentiment d’horreur.

    Les tweets de Mennel Ibtissem (écrits le lendemain même) ne sont pas « normaux ». Ils sont extrémistes. Ils traduisent qu’au moment où nous étions tous horrifiés, cette jeune femme ne l’était pas.

    Qu’il y ait des extrémistes dans toutes les catégories humaines ne me choque pas. Ce qui m’inquiète c’est quand on commence à considérer l’extrême comme la norme.

    Non, Mennel Ibtissem n’est pas « une jeune musulmane de l’époque » normale. Car les musulmans normaux de l’époque sont épouvantés par cette violence. Comme nous. D’ailleurs ils font partie de « nous ».

    La réaction normale quand un jeune extrémiste fait ce genre de commentaires au moment d’un drame humain est l’opprobre sociale. C’est sain. Ca veut dire « pas de ça chez nous, on n’a rien à voir avec ça, on n’en veut pas ». C’est ce qui est arrivé à cette jeune femme et c’est mérité, quel que soit son talent.

    Mais peut-être ai-je tort. Peut-être ce comportement est-il « normal » pour une jeune musulmane de l’époque. Peut-être que la « norme » chez les musulmans français c’est de ne pas être choqué par l’islamisme, par le meurtre de masse.

    Peut-être que quand on critique les propos extrémistes d’une jeune femme musulmane, les « musulmans se pensent encore discriminés ». Peut-être que la proximité qu’ils ressentent envers une coreligionnaire est plus forte que la répulsion qu’ils éprouvent envers son comportement odieux.

    J’espère que je ne me trompe pas.

    • J’aime assez la tonalité « pile tu perds, face je gagne » de ton commentaire. Soit ma position est erronée, soit un musulman aujourd’hui est un soutien de l’islamisme sanguinaire (ce que tu n’exclus pas, et qui éclaire assez tes propres positions). Je suis sûr qu’il y a un nom à ce procédé rhétorique.

      Je te propose autre chose : prendre en compte l’humain. Ne pas croire, ou faire semblant de croire, qu’une personne – jeune de surcroît – est structurée politiquement, que ses tweets ou statuts sont des communiqués officiels. Il suffit de fréquenter un peu les réseaux sociaux, de comparer un peu l’expression de nos connaissances – même moins jeunes – sur les réseaux et ce qu’elles disent en face à face.

      Peux-tu vraiment exclure qu’elle ait été, aussi, horrifiée ? As-tu cherché à savoir si elle a tweeté autre chose ces jours-là ? Publié autre chose sur Twitter ?

      Si tu ne fais pas une confiance bien excessive à ceux qui se sont empressés de dépouiller ses publications dans une quête exclusivement à charge, parce qu’ils avaient vu un turban – alors que certains tweets semblent avoir été opportunément interprétés pour lui nuire ? Car personne n’a fait de recherche à décharge. Ce serait pourtant la base.

      Je ne peux pas exclure non plus qu’il y ait aussi tempête sous un crâne chez un jeune musulman et français, qui constate lors d’un attentat qu’il est à la fois victime et accusé ? Que cela produise des tweets pas bien malins chez des jeunes, non, ça ne m’horrifie pas nécessairement.

      Alors, oui, je fais peut-être un trop confiance – la confiance est toujours un risque. Je suis peut-être trop indulgent, sur la base de ce que j’ai vu, et lu. Peut-être parce que la hargne et la violence de ceux qui sont partis à la chasse de ses publications potentiellement déviantes m’a édifié aussi. Peut-être parce qu’à la place, il m’a semblé qu’il y avait un moyen d’écrire une autre histoire, orientée vers l’avenir.

  • Ce qui doit nous horrifier c’est l’attentat, pas le tweet.

    Qu’un jeune tienne des propos extrémistes, ce n’est pas la fin du monde, ça arrive tout le temps. Si on ne le connait pas, on traite ça par un mépris un peu agacé et on oublie aussi vite. Si c’est ton gamin ou un proche, tu le remets à sa place plus ou moins gentiment. Bien sûr, si le jeune devient célèbre ça lui revient dans la gueule multiplié par sa notoriété. Pour le coup, là c’est l’époque qui veut ça. C’est arrivé à PewDiePie et à pas mal d’autres Youtubers.

    A titre perso je trouve par exemple que ce qu’avait écrit Rayan Nezzar est moins choquant que les tweets de Mennel, pour une sanction plus lourde. Pourtant je ne me souviens pas que son sort ait suscité autant d’articles de soutien.

    Bien sûr, Nezzar est beaucoup moins agréable à regarder que Mennel et, bien que l’époque soit au post-modernisme, beaucoup d’hommes ont toujours un coeur de chevalier blanc. Je ne leur jette pas la pierre.

    Mais ce qui me gêne ici, je le répète, ce n’est pas l’indulgence, c’est la banalisation. C’est cette acceptation tacite de l’identity politics. Ca m’inquiète.

    Après, je vois bien que ton billet est en grande partie une réaction aux torrents de haine qui lui sont tombés sur la tête. Et elle-même a plutôt bien réagi en faisant amende honorable et en se distançant de ses propos.

    En fait, elle-même ne les a pas banalisés. C’est ses défenseurs qui s’en sont chargé. Je trouve ça encourageant de sa part et dommage de la tienne 🙂

    • A dire vrai, les procédés que tu emploies commencent objectivement à être lassants, et je ne vais pas perdre mon temps à répondre à tes insinuations. Je te remercie de nous avoir fait savoir que c’était « l’attentat qui devait nous horrifier, pas le tweet ». Nous voilà édifiés.

  • Bon, je vais essayer autrement puisque manifestement j’ai échoué jusqu’à présent.

    Il y a des gens qui nous ressemblent, ils sont blancs, catholiques, de droite… Pourtant ils professent des idées qui nous révulsent d’autant plus qu’elles peuvent apparaître comme une variante des nôtres. Nous sommes assez intransigeants dans ces cas-là; nous expliquons avec force pourquoi ces idées sont une perversion des nôtres et sont donc leur contraire et non leur corolaire. Nous faisons ça pour deux raisons, éviter à des gens bien intentionnés de se fourvoyer et éviter à d’autres, qui le sont moins, de nous amalgamer avec ces extrémistes. J’imagine que je ne t’apprends rien, tu as écrit un bouquin sur ce sujet précis.

    Nos compatriotes musulmans ont le même problème. Seulement le leur est plus grave car la perversion de leur foi se traduit dans quelques cas très rares par des massacres horribles. Il me semble que le besoin de clarification dont je parle plus haut est encore plus important.

    Bref, si un jour on découvre qu’un candidat à The Voice, jeune catholique pratiquant, a écrit des tweets au lendemain d’Utoya suggérant qu’il s’agit d’un complot judeo-maçonnique (analogie bancale mais je ne trouve pas mieux) , alors (i) il en prendrait plein la gueule et (ii) si tu devais le défendre, je pense que ce serait sur le mode « oui c’est une grosse connerie d’ailleurs il a renié ses propos » et non « bof, c’est les propos un peu vifs d’un jeune catho de l’époque ; avec tout ce qu’ils se prennent dans la gueule sur les curés pédophiles et autre, faut comprendre qu’ils dérapent ».

    Et la deuxième approche me semblerait de nature à renforcer plutôt que dissiper la confusion entre les catholiques et leurs extrémistes. Les extrémistes seraient encouragés à croire qu’il n’y a qu’une différence de degré et non de nature. Et le reste du monde aussi.

    Voila. Il n’y a pas d’insinuation ou quoi que ce soit.

    • « Fallait-il contraindre Mennel à quitter The Voice, au risque de la jeter définitivement dans les bras des islamistes? Ou lui laisser une chance d’intégration par le succès, au nom du droit à l’erreur? Je penche pour la deuxième option ».

      Tu ajouteras Alain Finkielkraut à la liste des gens qui banalisent l’islamisme.

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