Le vrai pouvoir des catholiques

Cela se passe en Allemagne, durant les années marquant le début du nazisme. Un jeune homme juif rencontre dans un café un ami qui lit le journal antisémite « Der Sturmer ».

– Mais comment, tu lis cette horreur ?

– Bien sûr ! Quand je lis de la presse juive, il n’y a que des mauvaises nouvelles, des persécutions, de l’antisémitisme partout… alors que dans ce journal, il est écrit que nous sommes les maîtres du monde et contrôlons tout, c’est quand même plus réconfortant !1

Les catholiques ne sont certes pas des juifs persécutés, et l’Obs n’est pas un journal anticatholique, quoique pas philocatho non plus. Mais l’on retrouve ce paradoxe dans les angoisses de notre presse et leur réception par les catholiques. Après Libé et sa « primaire communion», le plus subtil dossier de L’Express, L’Obs consacre sa Une au « pouvoir des catholiques», sous le regard perplexe des catholiques eux-mêmes.

Perplexe car les journaux précités sont bien en peine de citer une illustration concrète de ce pouvoir. Ils évoquent certaines mobilisations catholiques, mais il faut bien convenir qu’elles se sont toutes soldées par des échecs. L’euthanasie, la pornographie, le travail dominical, la Manif Pour Tous, le délit d’entrave à l’IVG ? Qu’on me présente les victoires de ces puissants catholiques ! Quand des centaines de milliers de catholiques se rassemblent, quand le président de la Conférence des Evêques de France prend de façon très exceptionnelle la plume, leurs interventions sont balayées. Sans égard. Quel est donc leur pouvoir ? Le vote Fillon ? Oui, incontestablement, il a remporté un succès certain auprès des électeurs catholiques de droite. Pour autant, cet électorat est estimé à 15% de l’électorat de la primaire, dont François Fillon n’a pas intégralement bénéficié… et l’écart final est de 33 points.

Perplexe donc devant la propension de cette presse à jouer à se faire peur. Ressort habituel dont l’intérêt est surtout de mobiliser les siens face à la menace fantôme. Perplexe car il n’est pas non plus déplaisant ou inutile de se voir attribuer un pouvoir. L’apparence d’un pouvoir est parfois déjà un pouvoir. Elle réserve pourtant de cruelles désillusions, notamment quand des catholiques d’une certaine frange entreprennent de se présenter comme tels pour se compter… et que de fait ils se comptent.

Perplexe car ce n’est pas le premier retour du retour des catholiques qui reviennent prenez garde. Ainsi L’Express publiait en 2008 un dossier sur « le grand retour des cathos», dont je m’amusais dans ces mêmes colonnes il y a huit ans. Et, en 2011, sous le même angle toujours, L’Express évoquait »le nouveau pouvoir des cathos». Nous lisions déjà dans chacun d’entre eux des considérations similaires sur le réveil paradoxal, mais effectif, des minoritaires. C’est vrai que, depuis quelque temps, chaque catholique est susceptible de se dire que personne ne fera à sa place ce qu’il ne fait pas lui-même. Mais si quelqu’un a tenu la liste des victoires cathos depuis 2008 ou 2011, qu’il me l’adresse.

Et perplexe aussi parce que le catho aime rarement que l’on parle de son pouvoir supposé, par discrétion ou parce qu’il n’en sort jamais rien de bon.

Il y aurait bien des choses à dire sur ces dossiers et notamment celui de l’Obs. Sur leur façon implicite de considérer que l’intervention des « cathos de gauche» était légitime, et celle des « cathos de droite» préoccupante. Sur l’invocation de chants en latin, dont on aimerait savoir s’ils dépassent l’Agnus Dei, sur des témoignages unilatéraux et sur les qualificatifs de « réac» qui les parsèment.

Est-ce l’essentiel ?

A brûle-pourpoint, à votre avis, que devrait être le vrai « pouvoir des catholiques » ? Sortons délibérément un temps de la logique médiatique, de la logique de l’Obs, logique politique d’un hebdo non catholique, pour les besoins de l’exercice. Dans une perspective catholique, il y aurait déjà lieu de questionner ce pouvoir alors que « déployant la force de son bras, il disperse les superbes. Il renverse les puissants de leur trône, il élève les humbles» (Lc 1, 52). Mettons alors, en lieu et place du pouvoir, l’influence. Doit-elle être nécessairement politique, ou culturelle, artistique, éducative ? Indirectement, le reproche qui nous est fait2 est d’occuper la visibilité des acteurs véritables. Soit. Cela dit, chacun son talent et nous avons besoin de porte-voix. Pourtant, si l’on consent à s’éloigner de l’agitation politique et médiatique, il est vrai que l’influence des catholiques devrait se trouver dans leur capacité à aimer Dieu et leur prochain comme eux-mêmes (Mt 22, 37Lc 10, 26Mc 12, 29 « Il n’y a pas de commandement plus grand que ceux-là»), et à en témoigner pour le monde. Dans leur faculté à être des « artisans de paix» et des « assoiffés de la justice». Passent alors d’autres visages devant nos yeux. Le sourire d’une jeune soeur consacrée, le visage d’un moine anonyme ou de ceux de là-bas, à Tibhirine, celui de Jean Vanier pour L’Arche, celui d’Etienne et des autres gars de Fratello, celui d’Anne, religieuse et médecin en prison, celui de ce prêtre qui s’occupe des prostituées, le visage des bénévoles d’Aux captifs la libération  ou celui de Jean-Marc qui a besoin de vous, ceux de Faraj-Benoît et Laurence pour Fraternité en Irak, celui de Pierre et ceux des pères Jacques, Pascal et Yannick, les visages de ceux qui vont chercher les personnes âgées pour les amener à la messe, les visages de ceux qui refuseront tous les bouc-émissaires, ceux qui ne chercheront pas la vengeance, ceux qui tendent une main ou s’assoient un moment. Qui sourient, tout simplement. Tous ceux qui se sont mis au service, qui ont les mains dans le cambouis. Les anonymes. Bien sûr, il y a des échecs, des erreurs, des fautes, mais il y a aussi toute cette litanie des bienfaisants. Eh bien oui, nous le savons, c’est là qu’il devrait être et c’est là qu’il est, souvent, le vrai pouvoir des cathos ou leur influence, diffuse, sur le monde. Probablement ce « pouvoir » de panser les blessures.

Et parce que je ne suis pas certain de vous écrire d’ici là, c’est avec leurs visages devant les yeux que je voudrais, parce que cela nous élève vers l’essentiel, vous souhaiter d’arriver sereins pour célébrer la naissance de celui que l’on appelle aussi le Prince de la paix, cette paix qui vacille ces derniers temps. Nous sommes partis bien loin des dossiers de la presse mais, à chacun, donc, avec un peu d’avance, Joyeux Noël.


  1. Merci Karim-Pierre []
  2. qui n’est pas exempt de reproche lui-même, mais passons []

Auteur

Monoépoux, multipère, fidèle à plusieurs titres. Avocat (associé fondateur BeLeM Avocats), auteur de Ca ira mieux demain (Sept. 2015) et de Identitaire - Le mauvais génie du christianisme (Janv. 2017)

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17 comments

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    au-delà du fond qui est très souvent stimulant sans susciter l adhésion bref qui laisse place à la liberté de jugement tout en la nourrissant, j apprécie dans le partage de vos propos quelque chose de fraternel, toujours, indépendamment de ce qui rapproche ou pas sûr un sujet donné. m e r c i

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    Le retour des cathos ?

    Dans le métier, on appelle cela un « marronnier ». Chose amusante, nous partageons cette distinction avec les francs-maçons.

    Mais cela veut quand même dire que les cathos intriguent. Certes, Dieu est mort, Nietzsche l’a dit ma bonne dame, et Freud, et Marx, et Darwin, et Changeux, et combien d’autres.

    Pourtant, le cadavre bouge encore. C’est suspect. Alors on s’interroge.

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    Merci infiniment, Koz, pour ce magnifique article (je cherche un mot plus évocateur : plaidoyer, homélie, réflexion philosophique ?…..) sur le « pouvoir catho ». Vous avez parfaitement raison. C’est notre vie de chrétien (de droite) qui est notre seul pouvoir. Mais, quand même, comment faire pour que « les autres » y croient aussi ?? Merci encore et, surtout, kozer toujours.

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    Pourtant, si l’on consent à s’éloigner de l’agitation politique et médiatique, il est vrai que l’influence des catholiques devrait se trouver dans leur capacité à aimer Dieu et leur prochain comme eux-mêmes (Mt 22, 37; Lc 10, 26; Mc 12, 29 « Il n’y a pas de commandement plus grand que ceux-là»), et à en témoigner pour le monde. Dans leur faculté à être des « artisans de paix» et des « assoiffés de la justice».

    oui mais il y a aussi un autre pouvoir de certains catholiques qui surfent sur la peur , la haine ….

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    Jacotte a écrit :

    Mais, quand même, comment faire pour que « les autres » y croient aussi ??

    Notre seule possibilité est d’en être les témoins et les acteurs. De répondre à l’appel à aimer notre prochain dans une action concrète. C’est compliqué, pas infaillible, et quoi que l’on fasse, il y aura toujours des braillards qui saperont tous ces efforts, mais je ne vois pas tellement d’autre possibilité.

    Le pape François parle de « partir du bas » et « panser les blessures », et je crois que c’est très juste. Cela ne peut donner que des résultats à long terme mais c’est probablement l’attitude à la fois la plus juste et la plus efficace.

    @ claudine onfray:

    Et il y a aussi des catholiques qui sont dans l’aigreur et la critique systématique de « ceux d’en face » quand on leur donne l’occasion d’être positifs et c’est bien regrettable.

    Laurence a écrit :

    Si ça se trouve, quand ils parlent de « chants en latin », c’est même pas le gloria, c’est le Kyrie qu’ils ont en tête.

    J’ai eu un échange dans un dîner à cet égard, avec un gars qui n’était pas particulièrement revendicatif ou rebelle. Il évoquait une messe où tous les chants étaient en latin et, en « creusant », il s’est avéré que ce n’était que l’Agnus Dei. J’aurais aimé vérifier ce que l’interlocuteur de l’Obs a présenté comme des « chants en latin ». Et comme tu le dis, si ça se trouve, c’est même le Kyrie :))

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    Merci de pointer l’essentiel de ce que devrait être notre « pouvoir ». L’exemple cité de l’Agnus Dei illustre bien ce qui me semble à la racine du regard biaisé de l’époque sur les chrétiens: une ignorance crasse des journalistes, de la plupart des politiques contemporains et de l’époque en général de ce qu’est le christianisme et le catholicisme en particulier. Je ne sais plus qui évoquait récemment cette ignorance pour expliquer la différence de traitement par le pouvoir des manifs de 1984 et de 2013. Il y a trente ans la culture religieuse et la connaissance de la réalité de l’Eglise restait forte alors qu’aujourd’hui elle est réduite à quelques poncifs. On exagère à peine en disant qu’une foi affirmée vous range dans la catégorie tradi et qu’un col romain vous enferme chez les intégristes. Seuls ont droit de cité les catholiques revendiqués comme agnostiques … sans que personne ne crie à l’oxymore (je ne sais pas si on crie jamais à l’oxymore:)!) Pour contrer cette ignorance votre action, et celle de beaucoup d’autres, est précieuse car elle complète, en expliquant son sens, ce que donne à voir tous les témoins de l’Amour que vous avez cités.

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    Saint et joyeux Noël à vous, Koz ! Merci pour tous vos articles que je lis en totalité depuis bientôt 2 ans. Nous sommes certainement nombreux à faire notre miel des discussions souvent passionnantes que vous suscitez, sans pour autant nous manifester – ou très rarement. Du boulot pour vous, c’est sûr, mais du bon boulot ! Encore merci.

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    Je crois surtout que face à la crise économique de la presse papier, c’est toujours la recherche du commercial.C’est toujours le même problème: comment survivre face à internet, à la radio et à la « télé »?!

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    Bonjour, je crois n’avoir jamais commenté sur votre blog. Ce que j’expérimente comme « pouvoir des catholiques » dans mon entourage proche, c’est celui de susciter la haine de l’Eglise chez ceux qui se disent partisans de la laïcité. C’est la même virulence que j’entendais dans mon enfance dans les années 50-60. Comment interpréter l’interdiction qui m’est faite de lire la Bible à mes petites filles ? ignorance , mépris, peur (de la contagion ?) intolérance ? un peu de tout cela sans doute.

    Et si nos évêques parlaient davantage d’ascèse, de lectio divina ( d’accord c’est du latin) et de la Doctrine Sociale de l’Eglise alors nous entendrions VRAIMENT Lc 1, 52 . Protéger la Vie n’est pas seulement défiler contre ….. mais aussi s’insurger contre les fermetures d’usines et les augmentations de dividende et tant d’autres motifs pour une parole chrétienne.

    Que l’Esprit de Noël nous donne la joie et la paix.

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    @ camille-madeleine: »On est en train de châtier la Terre,les peuples et les personnes de façon presque sauvage.Et derrière tant de douleur,tant de mort et de destruction,se sent l’odeur de ce que l’un des premiers théologiens,Basile de Césarée,appelait « le fumier du diable »,l’ambition sans retenue de l’argent qui commande.Le voilà le fumier du diable.Le service du bien commun est relégué à l’arrière-plan.Quand le capital est érigé en idole et commande toutes les options des êtres humains,quand l’avidité pour l’argent oriente tout le système socio-économique,cela ruine la société,cela condamne l’homme,le transforme en esclave,détruit la fraternité entre les hommes,oppose les peuples les uns aux autres,et comme nous le voyons ,met même en danger notre maison commune.Notre soeur et mère la Terre….(…) La première tâche est de mettre l’économie au service des peuples : les êtres humains et la nature ne doivent pas être au service de l’argent.Disons NON à une économie d’exclusion et d’injustice où l’argent règne au lieu de servir.Cette économie tue.Cette économie exclut. Cette économie détruit la Mère Terre…(…) L’avenir de l’humanité n’est pas uniquement entre les mains des grands dirigeants,des grandes puissances et des élites.Il est fondamentalement dans les mains des peuples;dans leur capacité à s’organiser et aussi dans vos mains qui arrosent avec humilité et conviction ce processus de Changement » Pape François à Santa Cruz de la Sierra(Bolovie) 9 juillet 2015.

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    Merci de nous ramener à notre véritable vocation de chrétien, d’aimer en acte et non uniquement de défenseur d’idées. Ces élans d’amour ont montré leurs pouvoir comme en Pologne ou en Allemagne pour faire tomber le mur, bien plus que de nombreuses divisions d’armée. Que l’Amour de Dieu vienne en nos coeur et guide nos actions.

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