Le Joker de Poutine ?

La visite d’Alexis II à Paris, précédée de son discours au Conseil de l’Europe à Strasbourg, est un événement de première importance qui n’a peut-être pas reçu toute la couverture médiatique qu’il méritait.

Certes ce n’est pas la première fois qu’un haut dignitaire orthodoxe russe voyage à l’étranger. Alexis II lui-même a visité plusieurs diocèses orthodoxes hors de Russie, et déjà au temps du communisme l’archevêque de Leningrad, Mgr Nicodème, voyageait beaucoup, toujours en première classe disait-on. Il mourut dans les bras de Jean-Paul I à qui il venait présenter les compliments de l’Eglise Orthodoxe russe. Auparavant, en pleine glaciation, le patriarche Alexis I avait accepté une invitation des anglicans et avait séjourné à Londres.

La nouveauté c’est que le patriarche de Russie vient à Paris à l’invitation de la hiérarchie catholique française et non pas dans le cadre d’une quelconque visite de politesse à l’un des organismes œcuméniques dont l’église orthodoxe est membre.

Quand on sait la méfiance des orthodoxes à l’égard de l’église catholique, méfiance accentuée si cela était possible sous le pontificat de Jean-Paul II à la suite de nombreux malentendus, cette visite revêt une originalité exceptionnelle.

Le voyage d’Alexis peut être interprété de différentes façons.

On peut par exemple estimer que face aux problèmes de société qui se sont abattus sur la Russie depuis la chute du communisme les orthodoxes souhaitent resserrer les liens avec d’autres chrétiens confrontés aux mêmes problèmes.

C’est possible mais sûrement pas primordial.

Benoît XVI, pape allemand qui souhaite sincèrement un rapprochement avec les orthodoxes fait probablement moins peur au patriarcat qu’un Jean-Paul II qui voulait tout aussi ardemment ce rapprochement mais qui avait le tort d’être slave et était par conséquent soupçonné de vouloir faire du prosélytisme.

L’arrivée de Benoît XVI pourrait avoir entraîné un dégel des relations mais pas un revirement aussi surprenant.

Quelle est donc la motivation profonde d’Alexis II ?

Il faut peut-être la rechercher dans son passé.

Estonien russophone d’origine allemande, Alexis Ridiger, né en 1929, est devenu évêque à 32 ans. Il fut consacré par un évêque du même âge, Mgr Nicodème. L’ascension rapide de ces deux hommes aux plus hautes fonctions épiscopales laisse perplexe dans le contexte de l’époque.

Beaucoup ne se gênaient pas dans la diaspora russe pour voir la main du KGB derrière ces promotions d’autant plus surprenantes que les étrangers qui avaient eu affaire au futur Alexis II voyaient en lui un homme plus religieux que capable.

Il faut tout de suite ajouter à la décharge des prélats consacrés à l’époque qu’il était impossible de ne pas avoir l’assentiment des autorités pour devenir évêque et qu’on rejetait les personnalités trop fortes ou trop indépendantes.

La hiérarchie à l’époque soviétique était donc totalement aux ordres, avide de confort moral et matériel, sans grande envergure et incapable de s’opposer au régime.

Les rares prêtres qui critiquaient le régime étaient sanctionnés par leurs évêques.

Il serait parfaitement injuste toutefois de blâmer sommairement la hiérarchie du temps du communisme.

L’ Eglise orthodoxe était exsangue, prêtres et fidèles vivaient dans la crainte. Cette Eglise avait failli disparaître pendant la révolution, elle avait été décimée au-delà de ce que l’on peut imaginer, totalisant plus de martyrs que toute la chrétienté pendant les vingt siècles précédents. Au moins six cents évêques et plus de cent soixante mille prêtres et religieux avaient été liquidés ou envoyés au goulag.

Une relative tranquillité lui avait été accordée dans les années d’après guerre car les chrétiens s’étaient fort bien comportés pendant le conflit mondial et jamais leur patriotisme n’avait connu de fléchissement.

Cette accalmie avait un coût : il ne fallait pas se faire remarquer et à tout moment, comme au début des années 60, les persécutions pouvaient recommencer.

Ces compromissions permirent au moins de sauvegarder la mémoire de l’essentiel, notamment la magnifique liturgie byzantine, si importante pour les orthodoxes.

La chute du communisme qui coïncida plus ou moins avec l’élection d’Alexis II au patriarcat redonna une vigueur inespérée à ces communautés de croyants. Les défis n’en étaient pas moins immenses. Les vieux prêtres étaient souvent déconsidérés. Des plus jeunes s’étaient pourtant fait connaître comme le père Alexandre Men, prêtre au charisme exceptionnel et penseur d’une grande profondeur. Le KGB l’avait fait assassiner peu avant la fin de l’ère bolchevique, donnant ainsi un avertissement au nouveau clergé.

La soif de spiritualité des jeunes générations, souvent mélangée de superstition, avait ensuite imposé la formation hâtive de nouveaux pasteurs qui aujourd’hui encore ont parfois plus de foi et d’enthousiasme que de connaissances.

Ajoutons l’arrivée en force des protestants évangéliques et, disent les russes, des catholiques, et on voit bien les immenses défis auxquels Alexis, dont on disait qu’il était un personnage falot, créature du KGB, a été confronté.

Et si ce prélat formé dans le moule du passé soviétique avait un grand dessein ?

Celui de se rapprocher des catholiques par exemple.

Après tout, les différences sont moins doctrinales qu’historiques. Jean-Paul II avait déjà déclaré aux orthodoxes que l’Eglise catholique saurait reconnaître ses erreurs. Et le patriarche a montré dans son discours de Strasbourg une grande élévation d’esprit.

Peut-être laissera-t-il son nom à une politique de rapprochement avec le monde catholique de bonne volonté.

On peut imaginer une autre motivation qui n’est d’ailleurs pas incompatible avec les autres hypothèses.

Alexis II fut habitué à prendre des ordres au Kremlin lorsqu’il était jeune. Rien ne permet de penser qu’il a rompu avec cette pratique.

Poutine ne perd pas une occasion de se montrer avec le patriarche pour signifier l’attachement du régime à une Russie nationaliste, éternelle, orthodoxe, slavophile, anti-occidentale.

Il semble peu probable que le voyage n’ait pas eu l’aval du président.

Déjà, lors de la guerre des Balkans, Alexis II s’était déplacé en Serbie pour y visiter une église sœur en guerre, mais tout le monde avait compris qu’en étant reçu par Milosevic c’était le soutien de toute la Russie qu’il apportait.

Quel intérêt Poutine peut-il tirer du déplacement d’Alexis à Strasbourg et Paris ? Une bonne image du patriarche en Europe, imposée par la profondeur de son discours à Strasbourg et son ouverture envers les catholiques français, voire une promesse de rencontre avec le pape, ne peut que servir Poutine.

A un moment où l’étoile du président pâlit quelque peu à l’ouest, il était temps de lui redonner un certain lustre par patriarche interposé.

Finalement peu importe les objectifs de l’un ou de l’autre. Si Alexis II accepte de prendre la main qui lui est tendue depuis si longtemps par les catholiques il faut s’en réjouir. Cela fait 1000 ans que l’évènement est attendu.

12 comments

  • Ah oui alors! You made my day Koz! Je crois ne m’être pas encore remise de ma stupéfaction quand, au lycée, on m’a expliqué l’histoire du filioque. Tout ça pour ça? (dans ma grande pureté, s’pas, ne souhaitant tenir compte que de l’absolu amour divin, je tiens pour négligeables les aspects politiques de cet histoire)

  • merci Dang pour ce nouveau billet interessant. Ne peut-on pas aussi imaginer que l’intérêt d’alexis II en s’adressant à l’Europe, s’adresse à tous les ex de l’empire russe, orthodoxes, maintenant européens de cette Europe à 27 ! pour des raisons religieuses ou politiques. Faire un pont entre l’est et l’ouest. Mais tu as raison gardons l’idée de la main tendue…

  • C’est vrai qu’il y a très peu de différences de fond entre catholiques et orthodoxes… rien à voir avec le trou abyssal catholiques-protestants! J’ai bien l’impression que s’ils se sont séparés, c’ets surtout parce que le monde grec en avait assez de subir la domination romaine et occidentale. Dang, je n’ai en revanche pas bien compris, dans votre raisonnement, en quoi Alexis II peut redorer le blason de Poutine et des Russes. Vous pouvez préciser? Il vient parler de religion, pas de tchétchénie!

  • heu : correction : you made my day, Dang! (et en plus, ça fait une super allitération). N’y -a-t-il pas un moyen de différencier plus nettement les articles écris par les invités? Le site continue à s’appeler Koztoujours, et pour le moment Koz reste le contributeur le plus important.

  • Le nom de l’auteur est indiqué sous le titre et à la fin du billet… Ca devient difficile de différencier davantage. Je vais peut-être changer la couleur pour la mention du nom de l’auteur sous le titre.

  • Un lecteur (le chafouin) me demande de péciser ma pensée sur l’intérêt que Poutine pourrait avoir à instrumentaliser le Patriarche. Le voyage réussi d’Alexis II ne peut que faire oublier les reproches que l’on fait à Poutine, sur les droits de l’homme notamment, mais aussi sur les libertés qu’il prend avec l’esprit de la constitution. L’image de la Russie ne peut qu’ être dégradée par les critiques du monde occidental,d’où l’intérêt que Poutine avait à la réussite de ce voyage. Si un ami du président « passe » bien dans les médias en Europe cela ne peut qu’être profitable au président lui-même. Poutine est un homme intelligent et pragmatique. Il se dit croyant, voire pratiquant (il y a des messes officielles au Kremlin), ce qui vaut son pesant de caramels mous de la part d’un ancien chef du KGB. Il a surtout compris qu’il était impossible d’éradiquer la religion en Russie. Les russes ont un tempérament religieux et mystique. L’orthodoxie est un fait national et culturel. C’est dans la religion que beaucoup de russes déroutés par les soubresauts de la chute du communisme ont retrouvé leurs racines. Des dizaines de milliers d’adultes se sont fait baptiser dans les années 90. Un grand nombre n’étaient pas et ne sont toujours pas des croyants mais retrouver l’orthodoxie était pour eux retrouver un équilibre. Poutine a parfaitement compris tout le parti qu’il pouvait tirer de ce mouvement et de l’appui de l’Eglise. Si comme certains le pensent Alexis II était un jeune évêque aux ordres du KGB (ce qui ne veut pas dire qu’il n’était pas un croyant sincère) il y a fort à parier pour qu’il comprenne bien le jeune président lui-même ancien colonel du KGB. Il ne fait que renouer avec une tradition qui remonte aux tzars. Le Patriarche a toujours été très lié avec le sommet de l’état. Même sous les soviétiques le Patriarche était honoré ce qui assurait au pouvoir la neutralité des vingt ou trente millions de croyants encore recensés à l’époque. J’en veux pour preuve qu’Alexis I fut décoré trois fois de l’ordre du drapeau rouge. Alexis II est-il donc le faire valoir de Poutine? Dans une certaine mesure oui. La bonne impression donnée par l’un ne peut qu’atténuer la mauvaise impression donnée par l’autre. Comment un président qui a des amis aussi présentables pourrait-il être un tyran moderne en puissance? N’oublions pas le voyage d’Alexis II dans l’ancienne Yougoslavie de Milosevic. Poutine ne pouvait aller appuyer les serbes sur place, il a envoyé Alexis.

  • @Lisette : le site est et restera celui de Koz. Il m’a fait l’honneur de me proposer, ainsi qu’à Libéral, une participation épisodique mais il reste le « grand patron » de son site.

  • Oui, un code couleur, j’aime bien les codes couleurs. C’est bien parce que le site est celui de Koz que la réaction naturelle est de penser que c’est lui l’auteur de l’article. Dans les aggrégateurs, le nom de l’auteur n’apparaît pas. Comme le flux ne renvoie qu’une partie de l’article, on va sur le site, mais le mal est déjà fait 😉 … sauf si une jolie couleur _ ou une police _ ou une mise en page particulière vient le porter à notre attention _ ceci en toute discrétion et élégance, naturellement. Mais ce n’est pas le sujet, je ne veux pas polluer.

    Cela ne fait pas très longtemps qu’on a arrêté de se lancer des anathèmes de chaque côté de l’Oural non? Ca remonte plus ou moins à la rencontre d’Assise (ou juste de la chute du mur)? Ceci pour aider à mesurer le chemin parcouru!

  • @Lisette : il me semble que la levée des excommunications réciproques date du pontificat de Paul VI, mais cela ne fait pas longtemps si on songe à la durée du schisme. Mgr Nicodème auquel je fais allusion aurait paraît-il joué un rôle important dans la levée de ces excommunications. Lui qui avait si mauvaise réputation (agent du KGB vautré dans le luxe des palaces occidentaux selon ses nombreux détracteurs) aurait finalement été une personnalité d’envergure. Comme quoi l’Esprit Saint peut réserver des surprises. S’il n’avait pas succombé à une crise cardiaque dans les bras de Jean-Paul I, il ne fait aucun doute qu’il serait devenu Patriarche à la mort de Mgr Pimène.

  • @Thaïs : il est exact qu’Alexis II profite de tous ses voyages pour reprendre en main les Eglises orthodoxes de la diaspora. Il ya peu d’orthodoxes en fait en Europe sauf en Roumanie et en Bulgarie. Ces deux communautés à elles seules justifieraient une présence plus active des orthodoxes russes dans la Communauté européenne. Le patriarche veut en profiter pour mettre au pas les autres petites églises orthodoxes, et jusqu’à maintenant sa stratégie semble efficace. Sa décision de construire une nouvelle église orthodoxe à Paris, plus grande que la cathédrale Saint Alexandre Newski de la rue Daru, ressemble à s’y méprendre, à une tentative de court-circuiter les autorités orthodoxes françaises. Partout où l’église orthodoxe russe aura une quelconque influence et partout l’mage de la Russie et celle de Poutine seront confortées. Le conflit qui couve depuis longtemps avec le Patriarche Bartholomée d’Istanboul, pro-occidental, explique aussi l’activisme du patriarcat de Moscou. Le Vatican va-t-il renoncer à ses excellentes relations avec Bartholomée pour favoriser une rencontre avec Alexis? Ce ne sera pas suffisant. Il faudra lâcher (un peu) les gréco-catholiques d’Ukraine (c’est déjà commencé, on a renoncé-provisoirement- à ériger en patriarcat l’archevêché gréco-catholique d’Ukraine), il faudra mettre un frein à l’expansion catholique en Russie (le mouvement est engagé avec le déplacement à Minsk,en Biélorussie, du très actif évêque catholique de Moscou). Comme on le voit une rencontre entre Benoît XVI et Alexis vaut bien pour le Vatican une messe byzantine! Benoît XVI de toute évidence pratique la real-politik. Alexis II est bien disposé, il veut en profiter. Quel est son intérêt? Juste un rapprochement. Mais si un petit pas aujourd’hui était le prélude à de grandes choses demain?

  • Comme d’hab… la politique et le pouvoir ne font qu’utiliser la Religion.

    C’est d’ailleurs pour ça qu’il y a eu le schisme il y a quelques siècles : des intérêts profondèment divergents. Après c’était facile de trouver des prétextes religieux.

Les commentaires sont fermés