Appelés à être ! 🔖

C’est un livre, et c’est un malentendu personnel. Ils étaient rangés ensemble, dans la bibliothèque, avec les livres que j’ai plaisir à recevoir et pas toujours le temps de lire. Et puis, ce soir-là, je me saisis « Devenir enfin soi-même. A la suite des grands hommes du premier testament », du père Dominique Janthial (éd. Emmanuel). Le livre est fin, il y a un dessin en couverture, c’est du développement personnel, je devrais bien dormir. Là était l’erreur, ce livre, c’est celui d’un exégète et, s’il vous entraîne à devenir vous-même, c’est à la manière dont la Bible invite un homme à devenir qui il est vraiment. Quand il existe, sous le regard de Dieu, tel que la Bible le dessine.

Ce livre est aussi une découverte de ce premier testament qui laisse perplexe, lui qui semble dépeindre un Dieu vengeur, qui multiplie les récits de batailles ou dépeint un roi tutélaire et prophétique, qui s’arrange pourtant pour faire mourir au combat le mari de la femme qu’il a séduite.

Certes, on nous a toujours assuré de son lien profond avec le Nouveau Testament et l’on s’en remet à plus expert que soi. D’autant que lui, il a une chasuble et pas toi. Mais on reste réservé. L’évidence, renforcée par cette lecture, est que l’on ne peut pas lire le premier testament sans accompagnement, sans éclairage. Et l’éclairage du père Dominique Janthial enthousiasme – au sens commun comme au sens propre.


Le père Dominique Janthial part du début. C’est-à-dire le commencement. Dominique Janthial souligne comme l’être humain est co-responsable de la Création, y compris de la sienne propre. Ainsi explique-t-il, en reprenant des traductions littérales, en se référant au texte en hébreu, comme « dans le cas de l’être humain, la réalisation ne correspond pas exactement à l’intention divine initiale. Autrement dit, dans la création de l’humain, Dieu ne réalise que la moitié de son projet« , alors que toutes les créatures créées correspondent exactement à la volonté de Dieu. A nous d’accomplir ce projet, spécialement pour nous-mêmes : car « si l’image est là, mais pas encore la ressemblance, la part que l’humain devra réaliser consistera justement à atteindre cette ressemblance de Dieu. »

D’ailleurs, au septième jour, Dieu shabbate. Pas uniquement pour se reposer et instituer le repos dominical, mais pour laisser être. En somme, Dieu s’efface pour que l’Homme existe. Et c’est aussi, ici, la manifestation de la liberté que Dieu laisse à l’Homme.

Le serpent, lui, introduit en l’être humain le manque et la convoitise qui l’accompagne. Là où Dieu avait dit qu’Adam et Eve mangeront de tous les arbres du jardin, mais pas « du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin », le serpent ignore délibérément la première partie pour ne plus parler que du manque, pour n’évoquer que le seul arbre dont il n’est pas permis de manger. Dans notre vie, ne voyons-nous pas comme nous focalisons sur nos manques, et convoitons ce qui semble pouvoir les combler ? Ce manque et cette convoitise ne s’appliquent pas qu’aux choses, aux biens : on cherche aussi à s’approprier l’autre, à mettre la main sur lui, le résumer, le classer ou encore à être comme cet autre, au mépris de notre être propre.

Avec Abraham, commence le cycle des prophètes, envoyés par Dieu pour témoigner d’un autre genre de vie, pour réparer l’être humain, « restaurer la bonté du fonctionnement originel. » Ainsi viennent les prophètes.

A rebours d’un Moïse tout-puissant, capable de faire fondre sept plaies sur l’Egypte et de séparer les eaux de la Mer Rouge (certes pas tout seul), le père Dominique Janthial souligne son humilité, celle d’un homme qui accepte de se tenir tout entier dans la main de Dieu. Quitte à confesser mon ignorance, je n’ai jamais bien compris la dureté de Dieu à son égard. Pourquoi lui faire reproche de s’être présenté en sandales devant le buisson ardent, et pourquoi lui interdire de voir la Terre Promise ? Mais ce n’est pas ainsi qu’il nous le présente. Il souligne comme YWHW ne lui dit pas « le lieu où Je me tiens » est saint mais « le lieu où tu te tiens » est saint. Quant au fait qu’il puisse voir la Terre Promise mais n’y entre pas, c’est le fait d’un homme à qui, contrairement au peuple des Hébreux qui a « récriminé contre Dieu« , Dieu seul suffit. Eux ont affirmé préféré mourir en Egypte que de dépendre de Dieu, lui « meurt au désert, mais dans une communion totale avec Dieu. »

Plus haut, le père Janthial écrit ceci, que j’aime à garder en note ici :

On découvre que de même que la convoitise est contagieuse, de même quiconque est libéré de la jalousie entre dans un mode d’existence qui attire des disciples. En effet, s’il est vrai que l’homme est attiré par ce qui lui manque chez l’autre, alors celui à qui il ne manque rien, parce qu’il accepte sa pauvreté et reçoit avec gratitude ce qui lui est donné, est suprêmement attirant.

Et c’est bien la convoitise qui se trouve au centre du livre, dont l’auteur dit qu’elle pourrait même rassembler l’ensemble des commandements divins. C’est la rivalité, la jalousie, l’envie d’ « être comme » , que l’on peut retrouver, dans le langage de la Bible, dans le fait de « manger l’autre » – symboliquement.1

Et Samuel, « me voici ! » ? Son histoire dit aussi de grandes choses sur nous et sur l’écoute de Dieu. Une fois encore, le passage par l’hébreu rend sa richesse au texte. Samuel ne retourne pas se coucher « à sa place habituelle » , comme nous le dit malheureusement la Bible de la liturgie. Non, après deux appels, Samuel retourne se coucher « en son lieu » – ce lieu saint, comme l’est celui où se tenait Moïse. Et c’est grâce à l’enseignement d’Eli qu’à la troisième fois, il se tient « en son lieu« , là où il peut se tenir avec Dieu, en lui-même. Un deuxième épisode est particulièrement éclairant : celui dans lequel les Israélites, combattant les Philistins, vont chercher l’arche d’alliance pour emmener Dieu au combat avec eux. Et ils se prennent une grosse pilée. Pourquoi ? C’est qu’ils ont franchi l’étape « entre l’idolâtrie et le culte du Dieu vivant« . Ils ont voulu se mettre Dieu dans la poche, lui mettre la main dessus, l’enrôler dans leurs propres combats.

David est l’homme de la liberté, celui qui s’échappe, celui qui danse, virevolte, laisse entrevoir une nudité dont il n’a pas honte – contrairement à Adam – car il est sous le regard de Dieu. Goliath, nous dit l’auteur, est à l’image de ce que fait l’homme depuis le péché originel : « sans cesse il se fabrique une armure pour couvrir sa vulnérabilité, mais en fin de compte cette armure l’emprisonne et l’empêche d’être libre de ses mouvements. »

Le livre d’Isaïe permet encore de suivre cette pente de la convoitise, de la volonté d' »être comme » et de l’orgueil placé dans une volonté d’exister devant les autres. L’échange entre Isaïe et Ezéchias le souligne : visité par une ambassade de Babylone, au lieu de leur montrer la maison de Dieu, Ezéchias a voulu leur montrer la sienne et toutes ses richesses. « Ainsi, la cause de l’échec de la dynastie est identifiée : rien ne sert d’être pieux si l’on continue à « vouloir exister » aux yeux des autres. La recherche de la vaine gloire qui vient des hommes a rendu Ezéchias aveugle au signe que Dieu lui envoyait. »

Honte sur moi qui succombe à la tentation d’afficher Bethsabée pour retenir votre attention.

Mais David lui-même sombre dans la convoitise, celle de Betshabée femme d’Urie, qui se baignait par là. Au moyen d’une parabole, Nathan lui fait comprendre son péché. Comme le riche de la parabole, « David tombe dans le panneau du désir mimétique : il n’est capable de désirer que ce qu’un autre désire déjà. Vouloir « être comme » : telle est la loi de la pesanteur du comportement humain ! ».

Job, lui, est une figure de l’abandon, dans l’adversité et peut-être revenons-nous ici au point de départ de ce parcours, avec Moïse. La question du livre de Job est ainsi résumée par le père Dominique Janthial : « Est-il raisonnable de renoncer à vouloir exister par nous-mêmes ? Dieu est-il bien là pour donner d’être à celui qui se confie en lui ? »

Et l’on rejoint même Adam et Eve car le fait est que le secret de l’intégrité de Job est dans son ignorance du bien et du mal (cf le texte en illustration). Il loue Dieu dans le bonheur et dans le malheur, qu’il se refuse à juger par lui-même. « Contrairement à la femme trompée par le serpent dans le jardin, il s’était refusé à considérer le malheur ou la limite dont il pâtit comme un indice de ce que Dieu était contre lui, l’avait jugé ou condamné à mort.« 

L’histoire de Job, c’est sans doute celle du « triomphe de la foi dans le dénuement complet du moi (Pierre Assouline, Vies de Job, Gallimard, 2011 p. 370); mais l’on peut dire que c’est aussi celle du triomphe du vrai moi contre toute forme d’ego, dans le dénuement complet de la foi ! »

Si vous êtes ici, je fais le pari que vous ne vous offusquerez pas de ce dernier extrait, qu’il serait inutile que je reformule : « lorsque l’homme, marqué par le péché originel, est confronté à la limite, à la souffrance et à la mort, il est sans cesse tenté de chercher à exister de toutes les mauvaises façons que lui suggère le Satan. Le propre de Job est de n’accepter d’autre consolation que la parole de Dieu, car elle seule peut authentiquement appeler à l’être, et à être. »


Ce livre du père Dominique Janthial sonne pour moi comme une invitation à relire ce testament, que nous avons en héritage avec, certes l’humanité, mais singulièrement les Juifs. Il m’invite à découvrir ce qui relève chez moi du peuple hébreu et son histoire, à me libérer de l’esclavage du moi, de la convoitise, de l’orgueil, de la volonté d’exister aux yeux des autres, qui m’étreint si souvent, de toute logique de rétribution, pour « faire sa volonté » dans la confiance et la liberté intérieure qui permettent de poursuivre en nous l’œuvre de Création.

  1. Et tout en écrivant, je pense soudain à la communion : antidote à notre volonté de nous approprier l’autre, de le manger : manger le corps du Christ. S’il y a bien quelqu’un dont nous devrions espérer « être comme. » []

Auteur

Père, époux, fidèle à divers titres, je suis aussi... avocat, auteur (Ca ira mieux demain, 2015; Identitaire - Le mauvais génie du christianisme 2017), et chroniqueur à La Vie.

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5 commentaires

  • Erwan, je vous rejoins lorsque vous reconnaissez que ce que nous appelons, nous chrétiens, Ancien Testament, n’est pas d’une lecture immédiate. Les propositions du père Dominique Janthial sont heureuses et suggestives, et vous n’en livrez qu’une partie. Vous m’avez mis l’eau à la bouche, et je vous en remercie.

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  • La lecture du Père Janthial est très riche, le texte est si riche qu’il en permet d’autres, pas contradictoires d’ailleurs. Ainsi on peut lire le chapitre 3 de la Genèse, comme un récit de perte de la foi : à la fin du chapitre 2, Adam et Ève font confiance à Dieu (en latin fides signifie à la fois confiance et foi), à Dieu qui les a quand même installés au paradis (!), et interprètent comme un bon conseil l’injonction de ne pas manger du fruit de l’arbre. Après le discours du serpent au chapitre 3, ils considèrent Dieu comme un rival, n’ont plus confiance en lui et désirent donc ce que le rival veut garder pour lui (et pourtant, les rédacteurs du chapitre 3 n’avaient pas lu René Girard !)

    Abraham, c’est le symétrique : il a tellement confiance en Dieu qu’il est prêt à lui sacrifier Isaac, certain que quoi qu’il en soit, Dieu accomplira la promesse qu’il lui a faite d’une descendance légitime. Notre sensibilité est horrifiée. Mais le point des rédacteurs du texte, c’est que même quand nous n’y comprenons plus rien, que Dieu semble faire et demander n’importe quoi, il faut continuer à lui faire confiance car il est toujours fidèle à sa promesse.

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    • Parfaitement, et plus tard Job n’affirme-t-il pas
      « le Seigneur me l’a donné, le Seigneur me l’a repris:Vive le Seigneur »‘

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  • Merci pour ce recensement. Je me procurerai ce livre avec plaisir.

    Petite correction du texte : c’est 10 plaies d’Egypte, comme les / en miroir des 10 commandements!

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  • Merci pour ce billet qui donne effectivement l’envie de mieux se plonger dans l’Ancien Testament. J’avoue avoir du mal aussi parfois et ne pas toujours voir la cohérence avec le message évangélique.
    Je m’étais fait cette réflexion en relisant l’histoire de Moîse et le passage « Du désert à la terre promise ». Il n’est pas seulement le récit « historique » du peuple hébreu, c’est aussi l’histoire de nos chemins intérieurs, un appel à accéder à notre terre promise, réalisée dans le Christ , Pessah= passage, libération du peuple juif, Résurrection: faire jaillir, se lever, passage de la mort vers la vie…Toute forme de vie, toute forme de Résurrection, comme ce « Lève toi et marche » que Jésus adresse au paralytique ( il peut être question là aussi de nos paralysies intérieures) après lui avoir demandé « Veux-tu guérir ? »…
    Immense richesse que tout cela que je redécouvre petit à petit après avoir déserté la « religion »…

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