Ce qui subsiste 🔖

In necessariis unitas, in dubiis libertas, in omnibus caritas.

Ou, pour les rares qui ne maîtrisent pas le latin : « Dans les choses nécessaires, l’unité; dans les choses douteuses, la liberté; en toutes circonstances, la charité. »

Je retiendrai désormais cette parole de saint Augustin, que cite le père Cédric Burgun en fin de son livre1. Elle pourrait aussi présider à la réception de son ouvrage, que je trouve tout à fait courageux, tant il y manie des notions particulièrement inflammables ces derniers temps : autorité, obéissance, paternité.

Ces mots sont aujourd’hui devenus inaudibles à certains. Je confesse d’ailleurs ne plus recevoir aucune d’elles avec la clarté de l’évidence. Que cela soit juste ou non, c’est ainsi : la parole des clercs doit franchir une barrière critique supplémentaire, et pourtant inexistante il y a peu.

C’est aussi l’un des intérêts que j’ai trouvé au livre de Cédric Burgun : offrir un contrepoint à notre colère. A chaque nouvelle révélation (hier encore), à chaque nouveau témoignage d’infidélité, d’ignorance opposée aux victimes, de déficience dans le traitement de ces affaires, je me demande ce qui me retient encore dans l’Église – la foi, peut-être. D’ailleurs, Cédric Burgun, que je connais assez bien, n’ignore rien de tout cela, puisque ses fonctions de canoniste le conduisent à avoir tout spécialement connaissance de la fange. Ne croyez pas qu’il la relativise en aucune manière, ou qu’il ne soit pas atterré par certains traitements. Mais il cherche le fondement de l’autorité spirituelle du prêtre. Pourquoi l’écouterions-nous, et au nom de quoi le prêtre s’exprime-t-il ?

La révulsion que suscitent en moi tant les faits que leur mauvais traitement pourrait me conduire à jeter le bébé prêtre avec l’eau du bain clérical. Elle pourrait nous conduire à adopter par principe les positions inverses des positions traditionnelles. Mais je garde en tête ceci : « il ne suffit pas de refuser l’erreur pour penser juste. La vérité est autre chose que la négation d’une négation » (j’avais relevé cette phrase dans un billet d’actualité, après sa canonisation : Tu devrais lire Newman). Je ne veux pas exclure par principe que certaines choses soient à remettre en question radicalement dans l’Église mais je ne peux pas non plus exclure que cela puisse aussi être une erreur fatale de le faire.

Évidemment, l’autorité et l’obéissance qu’évoque Cédric Burgun ne sont pas celles d’un troufion et de son adjudant dans la tranchée. L’obéissance est donnée à la volonté divine avant tout. Quant à son évocation de l’autorité dans la paternité, elle m’évoque cette phrase bien connue de Camus : « un homme, ça s’empêche« . De même, un père s’efface, se retire. Un père guide vers la liberté :

La vraie paternité et la vraie éducation [loin de nier la liberté] sont celles qui apprennent à l’enfant à le quitter : « L’homme quittera son père et sa mère (voir Genèse 1). C’est toute la complexité et la délicatesse du « curseur » sacerdotal : à la fois dans l’autorité et à la fois en laissant émerger la liberté de la maturité des fidèles. Et ce qui est vrai des fidèles est vrai de l’évêque à l’égard de ses prêtres.

Nous sommes donc loin d’une autorité ou d’une paternité déviant en emprise spirituelle.

Sur le célibat, les développements de Cédric Burgun sont couillus (si vous me passez cette métaphore triviale et masculiniste). Car sur ce sujet aussi, mon interrogation actuelle est plutôt de savoir si l’on ferait vraiment plus de dégâts en y faisant exception que l’on en fait en le maintenant. Cédric Burgun le conçoit notamment, pour le prêtre, comme « l’expérience de son inutilité, de son renoncement à faire naître en l’autre quoi que ce soit : je ne peux rien apporter à l’autre, personnellement« . J’imagine, pour concilier cette perspective avec la paternité évoquée préalablement, qu’il s’agit alors pour le prêtre de discerner ce que peut être la volonté divine pour le fidèle.

En somme, Cédric Burgun semble vouloir refonder des approches malmenées dans la crise actuelle. Je ne suis pas convaincu d’être en mesure de recevoir pleinement tout son propos, mais je trouve nécessaire de l’entendre. Comme je trouve indispensable de réinvestir une perspective un peu oubliée (quoique de nouveau frémissante) sur laquelle il revient en fin d’ouvrage : le salut. Je ne crois d’ailleurs pas trahir sa pensée en disant que, si l’Église avait moins parlé de morale récemment et davantage de salut, nous n’en serions [peut-être ?] pas là.

Et n’oubliez pas saint Augustin !

  1. Son attribution est apparemment débattue, je m’en tiendrai ici à ce que dit l’auteur []

Auteur

Père, époux, fidèle à divers titres, je suis aussi... avocat, auteur (Ca ira mieux demain, 2015; Identitaire - Le mauvais génie du christianisme 2017), et chroniqueur à La Vie.

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15 commentaires

  • Pas sûr que la phrase soit de St Augustin, si j’en crois les gens qui ont un peu cherché… mais elle n’en reste pas moins belle et juste !
    « Saint Jean XXIII, dans l’encyclique « Ad Petri Cathedram » (1959), utilise une célèbre phrase, d’origine incertaine, mais à jamais d’actualité: « In necessariis unitas, in dubiis libertas, in omnibus vero caritas » » Cf. http://www.cantalamessa.org/?p=2742&lang=fr
    http://faculty.georgetown.edu/jod/augustine/quote.html

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  • Désolée, mais je ne comprends pas du tout le sens du paragraphe concernant le célibat « l’expérience de son inutilité, de son renoncement à faire naître en l’autre quoi que ce soit : je ne peux rien apporter à l’autre, personnellement ».
    Claudon

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  • Merci Erwan pour cette recession du livre du père Cédric…. Ce qui me pousse à aller le lire.
    Merci de prier pour les prêtres et de nous encourager à être de bons pères au service du salut de tous.
    J’en profite ici pour t’exprimer mon souhait de pouvoir reprendre le dialogue avec toi sur les réseaux sociaux. Bien fraternellement,
    Père Louis de Villoutreys.

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  • « je me demande ce qui me retient encore dans l’Église – la foi, peut-être.  » J’ai connu des communistes qui disaient la même chose par rapport à ce qui les liait au Parti.

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    • J’ai souvent pensé à cette analogie mais je crois, précisément, que si mon rapport à l’Église était celle d’un adhérent à un parti, j’aurais rendu ma carte.

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  • Ce qui me retient à l’Église ? Mais c’est l’Église du Christ, il n’y en a pas d’autre ! La crise des abus est très grave, mais enfin, un peu de perspective historique. Et pour un prêtre défaillant il y en a 10 ou 20 qui forcent mon admiration.

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    • S’il n’y avait que cela, Aristote… Au risque de te faire bondir, « l’Eglise du Christ », ça ne me dit absolument rien. Le Christ n’a pas instauré d’Eglise, et pas avec la somme de règles, normes et traditions que nous connaissons. Mais ce n’est pas un sujet pour moi : je suis catholique, et c’est ainsi.

      Je n’ai aucune envie de détailler, aucune envie d’enfoncer l’Eglise, aucun plaisir malsain à dénoncer ses errements. Mais lorsque Mgr de Moulins Beaufort évoque le caractère systémique des abus dans l’Eglise, je vois assez bien ce dont il parle et, plus j’en parle avec des personnes au fait de ces affaires plus j’ai l’impression de tirer le fil d’une bobine désespérante. Bien sûr, cela n’enlève rien à ce que tu dis sur des prêtres fidèles à leur vocation, bien sûr ce n’est pas toujours de la complaisance ou de la complicité mais parfois simplement la misère des moyens de cette Eglise que l’on croit puissante. Mais il faut parfois être sacrément enracinés pour ne pas tirer sa révérence.

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      • Si vous attendez que les successeurs de la bande de bras casés qu’étaient les apôtres de vienet majoritairement des êtres parfaits ou quasi je crins que vous n’attendiez longtemps encore…
        Oui, cent fois oui le passé de l’Eglise-institution n’est pas très glorieux qui pourrait le nier, pour la simple raison c’est , qu’hélas , elle est constituée d’hommes comme vous et moi et qui ne sont pas toujours branchés sur le Saint Esorit sauf exception bien sûr.

        Quitter l’Eglise?Mais pour quoi faire, en construire une autre?
        iL Y A 500 ans d’autres ont eu , bon gré mal gré recours à cette solution.Il ne me semble pas, au vu des difficultés qu’ils connaissent (les mêmes que nous), que cela leur ait servi à grand chose.

  • Si vous lisez l’anglais, le témoignage d’une des victimes de MCCarrick.

    Si cela ne vous redonne pas de l’espoir, je ne sais pas quoi faire pour vous.

    Koz : si tu es catholique, c’est parce que depuis vingt siècles, l’Église, avec toutes ses faiblesses documentées ad nauseam dans son histoire, eh bien cette Église c’était l’Église du Christ.

    https://essayforthefaithful.com

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    • Aristote, je suis catholique et c’est parfait comme ça. Mais, dans la situation actuelle, je n’entends pas me rassurer, à mon sens à bon compte, avec des formules. Oui, certes, si je suis catholique, c’est grâce à l’Église. Et les protestants, s’ils sont protestants aujourd’hui, c’est grâce à … ?

      Entends-moi bien : je n’entends pas non plus accabler l’Église, battre ma coulpe sur son dos. Mais le temps n’est pas encore venu de se rassurer, y compris en songeant au fait que les turpitudes ne sont pas nouvelles dans l’Église. Tout en le gardant en arrière-plan, nous devons prendre bien conscience de l’ampleur et de la nature des problèmes, et ne pas oublier que l’Histoire n’est pas linéaire, pas plus qu’elle ne se répète : nous ne vivons pas aux mêmes époques, celles où l’existence de Dieu n’était pas en débat, et l’appartenance à l’Eglise, pas une question. En certains lieux, comme au Chili aujourd’hui (peut-être en Irlande et qui sait, demain en Pologne et en Espagne ?), elle est pratiquement rayée de la carte. Nous devons, d’abord aux victimes, à l’Eglise et à l’Evangile aussi, de regarder tout cela clairement en face et de nous retrousser les manches.

      Une fois encore, je n’ai pas l’intention de « batailler » à coup d’exemples. Je suis ravi que ce témoignage donne de l’espoir. Tu ne m’en voudras pas de ne pas étaler ce que j’apprends et qui le combat terriblement.

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  • Ce début sur « les rares qui ne maitrisent pas le latin » renvoie à la distinction Église institution tant elles se sont éloignées l’une de l’autre.
    La distinction attribuée à Augustin entre nécessaire et douteux est aussi folle que l’énigme sur les eunuques de Jésus selon Mathieu. La liberté douteuse est la drogue qui justifie de maîtres tout-puissants qui ignorent la responsabilité et la charité, usent de la force et asservissent. La phrase sur les eunuques s’adressait au monde méditerranéen de la fin du 1er siècle pour lequel cet être « à part » était plus ou moins confusément et tout à la fois conseiller discret et sur des puissants car obéissant et soumis, prêtre de religions orientales anciennes remisent en selle par les empereurs pour « unifier » l’empire (Cybèle/Cérès en particulier) et gardien du gynécée (temple de la filiation).
    A propos de morale et salut, il est probable que le salut du clergé se trouve non dans un « sacré »qui éloigne, sépare, met sur un piédestal comme fait l’usage du latin, mais dans l’immersion au sein d’une humanité qui a déserté les cultes sans pour autant s’éloigner de la charité, et sans l’objectif, même discret, de « retour au culte ».

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    • L’opposition « culte » vs. « charité », c’est de la réthorique.

      Quant à dire que l’humanité ne s’éloigne jamais de la charité, ouvrez-vous parfois un journal ? Les « salauds », ce ne sont pas toujours « les autres ».

      Pour tenir la charité dans la durée, pour aller au bout de ses exigences, il est présomptueux de compter sur ses propres forces. Et pour un catholique, la source de la force requise, c’est la pratique sacramentelle et donc quelque part « le culte ».

      Ce qui ne veut pas dire que les non-catholiques sont incapables de charité. Mais un catholique cohérent avec sa foi ne peut pas opposer « charité » et « culte ».

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      • Il me semble qu’en matière de charité un Chrétien doit avant tout compter sur l »aide de l’Esprit sinon il n’y arrivera que rarement.
        Ce qui e veut évidement pas dire que seul un chrétien peut accomplir un acte de charité bien sûr

      • Votre foi et la mienne diffèrent. Dont acte.
        Sans culte, vous vous sentez sans force; or il n’est qu’à observer autour de soi pour saisir que nous ne sommes pas tous logés à la même enseigne à cet égard. Quand par contre vous trouvez incohérents ceux dont la charité se passe de culte en préjugeant que ces personnes ne comptent que sur leur propres forces, vous vous faites complice des rares personnes qui, dans l’Église cherchent à construire une forteresse, une sorte de secte de purs. Votre pseudo symbolise le préjugé qui a fait que, dès les premiers siècles, l’institution s’est comportée en élite chargée d’enseigner, guider du troupeau, distribuer la grâce, construire un édifice intellectuel en ligne avec les religions précédentes, païennes et juive.

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