Le soin ou l’esquive

Si, en toutes choses, il faut trouver du bon, alors voilà : il y a plus neurasthénique que moi. Il faut l’être pour juger que le roman de Lionel Shriver, A prendre ou à laisser, est un « livre hilarant (…) qui file la pêche » (Le Masque et la Plume, France Inter, 23 avril 2023). Un couple britannique, Kay et Cyril, conclut un pacte au tournant de la cinquantaine : aux 80 ans révolus de la plus jeune, prendre la solution stockée dans le réfrigérateur et mourir ensemble. S’ensuit une dizaine de chapitres explorant autant de fins possibles, d’une fin de vie censément heureuse mais grotesque à l’internement d’office dans une maison de retraite outrageusement carcérale. J’ai, 240 pages durant, cherché la pêche avec application, n’abandonnant l’espoir qu’à la table des matières. Le seul et unique chapitre sage et serein voit partir ensemble ce couple toujours amoureux, épargné par la déchéance – Kay, « avant de fermer les yeux et d’embrasser les cheveux soyeux sur le front de son mari, vida son verre d’un trait ». Et, diable, c’est convaincant.

Redoutablement convaincant pour celui qui, dans un studio de radio, s’est vu répondre sur le ton de l’évidence par une médecin belge, à propos d’une femme de 90 ans perdant la vue qu’elle avait euthanasiée : « la proposition de la société, c’est quoi ? L’envoyer en maison de repos, alors qu’elle n’y voit plus rien ? » A la lecture de cette réplique comme à celle de Lionel Shriver, nous devrions tous avoir la rage de répondre qu’il doit bien y avoir autre chose. Que notre humanité ne s’est pas déployée jusqu’à ce jour pour n’offrir d’autre alternative à nos parents et à nous-mêmes que de déchoir, abandonnés, ou de se foutre en l’air.

Avec passion et détermination, nous devrions fonder une société du soin appelant à la solidarité et la fraternité conjointe de tous, des aides-soignants aux enfants, aux voisins, aux aidants. Nous pourrions alors véritablement parler de progrès social.

Au lieu de cela, une petite musique favorable au suicide se fait entendre dans nos sociétés. Le voilà responsable, courageux, stoïque. La réalité, c’est que sa mise en avant pue l’esquive. Esquive personnelle, puisque chacun peut se figurer que le grand âge l’épargnera, qu’il prendra le jour venu la porte dérobée. Esquive politique puisque, ce faisant, le citoyen renonce aujourd’hui à rien exiger pour demain. Le suicide des vieux est l’opium du peuple.

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Un commentaire

  • J’ai ri jaune en lisant votre billet; Tellement la réalité des gens autour de moi qui pensent qu’à leur pomme quand je parle de la mort et de la fin de vie.

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