Souverains et frères

Des centaines de soldats couchés dans les couloirs du Capitole, attendant l’assaut derrière de hauts murs de protection, comme en un fort retranché. Une semaine après les scènes d’insurrection à Washington, et dans l’attente de l’investiture, s’imprime l’image d’une démocratie en état de siège. L’échec de la société américaine, violemment fracturée, s’étale sous nos yeux. Existe-t-il encore une nation américaine, ou n’est-elle plus que l’adjonction d’identités hermétiques et hostiles ?

Car ce qui se manifeste, c’est aussi l’échec de toute approche identitaire, dans ses dimensions les plus blâmables et dans ses manifestations les moins soupçonnables. Le 6 janvier, ce fut l’assaut antidémocratique d’un identitarisme blanc, suprémaciste, païen et chrétien sans souci de la contradiction. Mais l’Amérique, c’est aussi l’invocation constante de toutes les identités, raciales ou sexuelles, dans une parenté lointaine avec la revendication des droits civiques. C’est, aussi, Joe Biden bâtissant un gouvernement ouvertement composé de toutes les identités, ou énumérant les diverses origines ethniques des petits commerçants que son gouvernement viendra soutenir par son plan de relance.  

Tout identitarisme est à rejeter absolument. Quel qu’il soit. Même si l’un tend à conforter une majorité quand l’autre entend défendre les minorités. L’identitarisme est une escroquerie : il vante l’identité qui, initialement, rapproche deux réalités mais il vit de l’ipséité, qui rend l’une irréductiblement étrangère à l’autre. Il porte en germe la confrontation. Il est le conflit et il l’appelle.

Tout ceci nous commande de larguer les amarres avec le débat d’outre-Atlantique. Le désastre américain doit mettre un point final à la fascination infantile qu’il exerce sur nous. Cessons d’importer les pratiques politiques et les catégories intellectuelles propres à leur réalité nationale… et leur faillite. Car ce que nous lègue aussi Trump, c’est l’occasion pressante de revendiquer notre souveraineté intellectuelle. Cela ne nous empêchera pas de combattre les discriminations, le racisme, l’exclusion. Mais, chez nous, cela se fait au nom de l’égalité et de la fraternité. La fraternité n’est jamais acquise. Elle est une ambition. A l’image de la Nation, que Renan définissait comme un « plébiscite de tous les jours », la fraternité est un volontarisme, une conquête de chaque instant. C’est notre défi, et c’est notre remède.

Auteur

Père, époux, fidèle à divers titres, je suis aussi... avocat, auteur (Ca ira mieux demain, 2015; Identitaire - Le mauvais génie du christianisme 2017), et chroniqueur à La Vie.

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8 commentaires

  • Voilà qui me rappelle une blague de Francis Blanche à la TSF: « N’achetez plus de tissu écossais! Ecossez-le vous-même! » N’allez pas chercher votre identitarisme chez les « étazuniens », cultivez le vôtre!

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      • Merci pour votre réponse.
        Sans abuser, j’espère, il me semble que votre propos, dans cette chronique de « La Vie », est teinté d’un réflexe national – « restons Français, que diable! » – très naturel, mais dont l’efficacité contre les tendances qui vous inquiètent est douteuse. Les débats traversent les frontières et les cultures (est-ce si nouveau?). Le national-populisme trumpien « parle » aux nationaux-populistes d’ici, et la cancel-culture des campus américains y a été semée par des idéologues français.

      • Je sais, on m’a même fait la réflexion avant que je ne rédige la chronique, sous un statut « exploratoire ». Je vois d’ailleurs que l’idée revient via un article du NYT ces jours-ci. Mais je crois néanmoins que l’aller et le retour au-dessus de l’Atlantique ne laissent pas nécessairement la « French theory » indemne et que, si elle n’a pas produit ici les effets qu’elle produit là-bas, ce n’est pas sans raison.

  • Assurément, la fraternité est plus une ambition qu’un acquis. On le constate à chaque instant, lorsque cette fraternité est ignorée, piétinée, moquée, au nom, précisément, de l’identité, nationale, religieuse… Mais pour la mettre en œuvre et en action, pour la défendre, il me semble bon et nécessaire de la croiser avec les autres identités, les autres nations. Ainsi, l’heureuse chute de Trump permet de renouer avec la démocratie, la culture, oui l’identité, américaines, tellement différentes des nôtres – et cependant si familières. Tout débat n’est pas une fascination, ou une querelle. En fin de compte, il s’agit (toujours) moins de juger (sauf cas extrême, comme celui de Donald) que d’entendre, d’écouter. D’apprendre de l’autre. Mais j’enfonce des portes ouvertes…

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    • Sur la fascination, il me semble toutefois que l’on est regarde souvent les débats américains comme s’ils devaient inexorablement parvenir en France, comme s’ils devaient nécessairement être anticipés. Alors, on donne un peu dans leur « cancel culture », on passe à la lutte contre la discrimination des transgenres (non que je sois pour, mais que je doute que ce soit une problématique très présente, au regard notamment de la part qu’ils représentent dans la population) et nos banlieues « s’enflamment » quand un policier blanc maltraite un homme noir à Portland.

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  • Hélas Koz,nous sommes américains depuis si longtemps ( relire Debray à ce propos)!
    Sinon je suis définitivement d’accord avec vous,mais Les 3/4 des gens de ce pays se fichent de ces problèmes,ce sont des problèmes d’intellectuels,et de gens avertis si je puis dire….

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  • Vous : « Le désastre américain doit mettre un point final à la fascination infantile qu’il exerce sur nous. »
    Pour peu que nous comprenions les racines du désastre, que nous ne voyions pas seulement l’incapacité de D. Trump à assumer la fonction de chef d’une démocratie comme le revendiquent l’être les États-Unis et sans croire que Joe Biden va incarner un changement qui va satisfaire tout le monde parce qu’il entretient des contradictions entre des convictions et des exigences que la société impose. Ne faut-il pas voir aussi que le monde est conduit par ces exigences sociétales auxquelles sont incapables de résister les gouvernements qui font passer des lois qui contredisent de plus en plus souvent une anthropologie dont on a oublié quelles sont ses racines.

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