L'Homme pressé

Nous avons parlé blog1, nous avons parlé Europe à la maison de Jean Monnet avec les Conversations Essentielles, en prévision d’une grande rencontre le 9 décembre prochain, dont nous en reparlerons. Nous y avons parlé « sens« , aussi.

Ghislain d’Alançon, le président de l’assoce, rappelait qu’on avait opposé à ses créateurs que les jeunes ne s’intéresseraient pas à ces questions. Prédiction de vieux évidemment démentie par le succès des Conversations. Faut-il attendre le soir de nos vies pour nous interroger et finalement, peut-être, pour regretter ?

La quête de sens est partout. On la croise dans un détail, dans une considération fugace. On la croise aussi dans un étonnant, bien étonnant, développement dans un catalogue de Noël. Est-ce la crise qui plane encore, avant de s’abattre, qui explique cette idée insolite dans le catalogue en ligne du Figaro Madame ? Une constipation passagère de l’auteur de ces lignes ? Une rancune contre un ex-mec ? Plutôt que la constipation, j’ai privilégié l’hypothèse de la quête de sens.

Après le baroudeur, après l’esthète, après le branché, après l’écolo à talons hauts, le businessman. Et, dans ce publi-reportage plus publi que reportage, c’est le portrait du businessman, l’homme pressé, que l’on reconnaît :

Sur une table basse, des revues éparses : Challenge, Capital, Business Week et un numéro d’Automobiles classiques. La radio est branchée sur France Info. Il émerge de la salle de bains rasé de près. Costume sombre et chemise blanche. Son élégance vise à donner, dès le premier regard, une image nette de lui-même.

Et là, en bas de la page, ceci :

Il ne s’attarde sur rien ni sur personne – surtout pas sur lui-même – car il lui faudrait alors se demander pourquoi il court tout le temps alors qu’il a si peur d’arriver.

On pourrait s’arrêter sur le fait que seul le businessman écope d’une considération amère dans son portrait, quand l’écolo inconséquente s’en sort indemne et que le branché superficiel, lui, se voit accorder expressément du temps : « La vie en transit, entre deux mondes, deux jobs, deux virées, deux aéroports, a des côtés planants. Tu as bien le temps d’atterrir« …

Le titre de la page businessman est en capitales. On ne saura pas s’il s’agit de l’homme pressé. Ou de l’Homme pressé. Ces quelques lignes ceuillies de bon matin – présence insolite dans un étourdissant catalogue – sont pourtant bien loin de ne concerner que le businessman.


  1. les Conversations refondent intégralement leur(s) site(s) []

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22 commentaires

  • Question intéressante.
    L’homme qui court tout le temps n’est-il pas le pur produit du système dominant ? A la recherche permanente de l’augmentation de son capitale économique, les autres questions de la vie lui importe peu. Le travail, une vocation.

  • C’est bien possible. L’homme se croit sur un vélo. S’il s’arrête, il tombe. Mais d’où vient le « système dominant » ? De l’appât du gain ? Du matérialisme ? De l’ambition forcenée ? D’une angoisse inhérente à l’Homme ? D’une désespérance ? Sous réserve de vérification, il me semble que Jean-Claude Guillebaud, dans son dernier ouvrage, Le commencement d’un monde, le trouverait même dans les Lumières et cette idée de progrès (certes majoritairement positive) qu’elles ont instauré.

  • La question est intéressante surtout par son omniprésence. Beaucoup de gens semblent se demander pourquoi les autres courent. Surtout les autres d’ailleurs, rarement soi-même.

    A ce titre, le texte que tu cites est caractéristique : il crée un archétype, le businessman pressé. Plus ou moins subtilement, on dresse un portrait négatif. Un homme superficiel, antipathique, qu’on plaindrait presque.

    Mais ainsi que tu l’as bien compris dans ta conclusion, il ne s’agit là que d’un artifice pour se rassurer par comparaison. Ce businessman pressé est tellement pire que moi, finalement je ne suis pas si mal.

    Et il faut se rassurer car la quete du temps masque celle du sens. Combien sont incapables de répondre à la question : « Pourquoi? A quoi bon? » Alors que la réponse est ou devrait être très simple : « Pour rendre service ».

    Si, à la fin de la journée, on est capable de mettre un nom et un visage sur une personne qu’on a aidée, en sachant comment on l’a aidée et en êtant sûr de l’avoir aidée, alors on n’a pas de problème de sens.

  • « L’unique bien des hommes consiste donc à être divertis de penser à leur condition ou par une occupation qui les en détourne, ou par quelque passion agréable et nouvelle qui les occupe, ou par le jeu, la chasse, quelque spectacle attachant, et enfin par ce qu’on appelle divertissement. »

    Pascal, bien avant les Lumières et le système capitaliste. Je réponds donc « angoisse inhérente à l’Homme ».

  • Nous voulons le sens, mais nous savons bien que le sens nous dérangera, alors nous faisons semblant de le chercher. Mais pourquoi le chercher ? Lui ne se dérobe pas.

    Bien à vous.

  • Etonnant de coïncidence ton bilet Koz! Je viens justement de rajouter dans ma bibliothèque « l’homme pressé » de Paul Morand que je n’ai pas encore lu mais ça ne saurait tarder.

    J’ai tendance à penser que l’homme court car il a peur de mourir. Et en effet, la question du rapport au temps me paraît essentielle et dificile à éluder, que l’on soit bizness man ou paysan.
    On en reparle après lecture de Morand si tu veux ;-p

    PS: pour avoir vécu quelques années au Proche Orient, il me semble que ce « problème » du rapport au temps est assez « occidental »…

  • Liberal a écrit:

    il ne s’agit là que d’un artifice pour se rassurer par comparaison. Ce businessman pressé est tellement pire que moi, finalement je ne suis pas si mal.

    Effectivement. Car le businessman, au moins, gère des entreprises. Après quoi court le fêtard ? Mais il est plus facile de tacler le businessman que de s’en prendre au clubber… qui ne fait rien de mal, lui.

    Liberal a écrit:

    Et il faut se rassurer car la quete du temps masque celle du sens. Combien sont incapables de répondre à la question : “Pourquoi? A quoi bon?” Alors que la réponse est ou devrait être très simple : “Pour rendre service”.

    Si, à la fin de la journée, on est capable de mettre un nom et un visage sur une personne qu’on a aidée, en sachant comment on l’a aidée et en êtant sûr de l’avoir aidée, alors on n’a pas de problème de sens.

    Mais combien d’activités permettent réellement de « rendre service », d’aider ? Parlons de nous : si je me retourne sur ma journée et que je lui applique ton critère, je ne suis pas sûr de ne pas la trouver absurde. Tu me diras : à toi de changer d’activité…

    xerbias a écrit:

    Je réponds donc “angoisse inhérente à l’Homme”.

    Pas mal, effectivement, comme extrait.

    Angoisse inhérente à l’Homme, probablement. Et que l’on comble de différentes manières selon les époques. Nous avons seulement ajouté la consommation.

    Mais il faudrait aussi que je retrouve mon passage de Guillebaud.

    Aristote a écrit:

    Nous voulons le sens, mais nous savons bien que le sens nous dérangera, alors nous faisons semblant de le chercher. Mais pourquoi le chercher ? Lui ne se dérobe pas.

    C’est possible, Aristote. Possible que le sens ne soit pas « rentable », et dérangeant.

    Lennob a écrit:

    J’ai tendance à penser que l’homme court car il a peur de mourir.

    Et pourtant, s’arrêter, prendre le temps d’apprécier un reflet, un nuage, le vent, est-ce que cela ne le ferait pas durer, le temps ?

  • Le catalogue en ligne du Figaro Madame propose des archétypes masculins et féminins.

    Le businessman pressé en fait partie, il faut donc croire qu’il fait fantasmer les femmes cet homme de pouvoir toujours entre deux rendez-vous.

    Parce que la dernière phrase me semble juste là pour résonner auprès des superwomen, pour leur donner l’impression que cet homme si craquant, un peu à la dérive, a une fêlure et cherche son port d’attache, là où il a si peur d’arriver…ELLE ! celle qui lit et qui va éventuellement passer commande d’un cadeau dans le catalogue.

    Ce qui est remarquable chez les Hommes pressés ou non, c’est leur aptitude à chercher du sens au delà du chemin tout traçé vers lequel les poussent subrepticement les publicistes et autres communicants.

    Je trouve tout à fait réconfortante cette capacité à s’extraire d’un catalogue destiné à susciter le désir d’objets pour appareiller vers le désir de sens.

  • Voilà à quoi sert un blog. Une sensibilité féminine s’exprimer et la lumière se fait. Les hommes, ci-dessus, n’avaient pas saisi la fêlure de ce businessman, et son côté attachant.

  • carredas a écrit:

    Parce que la dernière phrase me semble juste là pour résonner auprès des superwomen, pour leur donner l’impression que cet homme si craquant, un peu à la dérive, a une fêlure et cherche son port d’attache, là où il a si peur d’arriver…ELLE ! celle qui lit et qui va éventuellement passer commande d’un cadeau dans le catalogue.

    Waow, bien vu ! Cette étrange dissonance, dans cette liste de gens bien dans leur peau, à l’aise dans des identités définies par leurs différents modes de consommation, n’était donc qu’apparence. Moi aussi ça m’avait paru très curieux. Mais c’était sous-estimer la compétence des professionnels du marketing et de la communication qui rédigent ces « publi-reportages ». Ainsi découvre-t-on que même la quête du sens se retrouve instrumentalisée pour faire vendre du rêve (et accessoirement, des montres à 3000 euros). Merci à Carredas pour cet habile décryptage, ce soir je me coucherai moins bête (mais peut-être un peu plus cynique).

  • Bon, alors, j’étais en train de rédiger un super commentaire vachement fouillé avec toute une étude de sens sur l’homme pressé, l’homme sous-pression, l’évolution de la notion de temps, temps cyclique, temps linéaire avec à l’appui le très bon livre de Mircea Eliade « Le mythe de l’éternel retour » (que je conseille vivement d’ailleurs). Y avait même une partie très marrante sur « La terreur de l’histoire » et « Désespoir ou foi » (tout un programme). Bref, du lourd.

    Et puis Carredas est passée par là, et je me rends compte que, décidément, la subtilité des publi-reporteuses de Madame Fig me passe largement au-dessus de la tête (et qu’accessoirement, le mâle en costume 3 pièces et montre à 3000 euros , c’est vraiment pas mon type). Comme quoi, y a pas que les hommes qu’avaient pas compris 🙂

  • C’est vrai… Parfois un commentaire est trop bref pour développer sa pensée.
    Il renvoie à un article qui évoque la valeur de ce qui n’a pas de prix. L’immatériel porteur de sens est un business de croissance car il répond à des fonctions d’utilité jusque là oubliée : f(espérance), f(amour), f(joie), etc.
    Le bonheur est dans l’étable : Espace, Temps, Amour, Beauté, Liberté, Espérance. L’étable de la crèche de Noël par exemple.

  • Heu… j’ai l’impression d’avoir dit une incongruité !

    Moi, j’ai eu l’impression de lire une forme de pub, mais cela n’enlève rien à la réflexion sur le sens et sur l’homme pressé.

    Philo, ne nous prive pas de ton commentaire…

  • Non, non, carredas, l’écrit trahit la pensée, parfois. Mais tu n’as pas dit une incongruité. Au contraire.

    Gwunfrid a raison. En fin de compte, même si c’est triste (mais je vais m’habituer), j’ai été naïf sur ce coup. Ces lignes ne traduisaient pas un surgissement de la quête de sens au détour d’un catalogue consumériste, juste une instrumentalisation.

  • Une journée pleine de douceur et d’empathie. Je fus surpris de n’avoir été que le seul lecteur des Mémoires de Jean Monnet. Je vous les conseille !!! Adolescent, on lit cela comme un roman d’aventure, aujourd’hui, pour les trentenaires qui aiment et défendent l’Europe, « fais simple » devrait être une règle de vie !

    Merci, koz de ta gentillesse, de ton sourire et de ta disponibilité.

  • @ Koz

    Après la prise en main du Figaro par ancien de TF1, il fallait vraiment que nous fussions naïfs. Mais pour survivre en ce bas monde, il est vital de parvenir à préserver un brin de naïveté.

    Bien à vous.

  • Ce matin, série d’attentats à Bombay. Sur la home du Figaro « Vous êtes à Bombay ? Envoyez-nous vos témoignages !« . Sous l’article principal, un lien « le carnage en images« . C’est chouette, ça rime, carnage et image. Effectivement, je ne sais pas si c’est un biais d’interprétation maintenant que l’on sait que Mougeotte est dans les murs, mais Le Figaro semble avoir écopé d’une ligne audimat à la TF1.

    [edit / je modère un peu : sur le site du Monde, c’est « vous êtes à Bombay, racontez« , juste un peu mieux]

    Bon, sinon, j’ai lu « les confessions » de Sœur Emmanuelle, et il semble qu’il y ait des raisons d’espérer des Hommes, aussi. Il ne nous reste pas que la naïveté, heureusement.

  • Après le don, le plaisir et le sens, conversations très « intimes » (même si le but est j’imagine de se percevoir soi par rapport aux autres) , l’Europe est un sujet plus général.

  • Koz a écrit:

    Ce matin, série d’attentats à Bombay. Sur la home du Figaro “Vous êtes à Bombay ? Envoyez-nous vos témoignages !“. Sous l’article principal, un lien “le carnage en images“. C’est chouette, ça rime, carnage et image. Effectivement, je ne sais pas si c’est un biais d’interprétation maintenant que l’on sait que Mougeotte est dans les murs, mais Le Figaro semble avoir écopé d’une ligne audimat à la TF1.
    [edit / je modère un peu : sur le site du Monde, c’est « vous êtes à Bombay, racontez », juste un peu mieux]

    Je m’imagine dans une chambre de l’hotel pris d’assaut à Bombay, caché sous les couvertures, compulsant frénétiquement les pages web sur mon blackberry (qu’est-ce que c’est lent!) pour essayer de comprendre de l’extérieur ce qui se passe (ils n’en savent rien du tout) et tombant sur cette accroche de la page du Figaro: « vous êtes à Bombay ? Envoyez-nous vos témoignages ! ». Je m’étonnne qu’ils ne fassent pas une offre groupée avec Delarue, pour une prochaine émission sur le thème « Otage des terroristes: s’en remet-on un jour ? ».

    Et là, le réflexe qui sauve: je pense à envoyer un email à mon agent pour qu’il vende à Paris Match mon récit exclusif. Faut pas gâcher.

  • carredas a écrit:

    Heu… j’ai l’impression d’avoir dit une incongruité !

    Moi, j’ai eu l’impression de lire une forme de pub, mais cela n’enlève rien à la réflexion sur le sens et sur l’homme pressé.

    Philo, ne nous prive pas de ton commentaire…

    Carredas, tu n’as pas dit une incongruité mais tu nous as ramenés à la réalité éditoriale de cette rubrique: de la pub pour une cible, féminine en l’occurrence (bon, c’est Madame Fig, ça aurait dû nous mettre la puce à l’oreille 🙂 )

    Pour mon commentaire, je te remercie de ton intérêt, malheureusement, j’en ai perdu le fil. J’ai essayé de me replonger dans le sujet mais je n’ai pu en faire qu’un petit résumé.

    En fait, j’utilisais la réflexion de Mircea Eliade, sur la différence du temps primitif ou archaïque qui est cyclique et le temps moderne ou historique qui est linéaire. Je m’appuie sur « Le mythe de l’éternel retour » (que je recommande toujours), et plus particulièrement le dernier chapitre au titre si joyeux «La « terreur de l’histoire »». Dans ce chapitre, le propos de Mircea Eliade n’est pas d’étudier la course folle de l’homme moderne mais sa résistance à la « pression de l’histoire ».

    Selon la discussion lancée par Koz, j’en tirais l’idée que nous sommes tous des « hommes pressés » parce que nous sommes tous des « hommes historiques ». Des hommes qui vivent dans l’histoire. « Pressés » parce que nous sommes « sous pression ». Quelle pression? Celle de l’histoire.

    Pour « l’homme pressé », je me demande si sa course n’est pas le résultat de la pression qu’il (que nous) ressent à faire l’histoire, à être l’histoire. Nous ne sommes plus les éléments d’un tout, nous sommes des électrons libres s’agitant désespérément pour avoir l’impression, l’illusion d’être le centre du monde. « Pressés » parce que le monde va si vite, l’histoire avance à chaque seconde et à chaque endroit que même si on arrivait à être au centre du monde à un instant T à un point P, la seconde d’après… tout est à refaire. « Sous pression » parce que combien d’entre nous avons le sentiment que si nous n’entrons pas dans la folle danse du monde, nous en serons éjecté, principalement de la sphère professionnelle, mais pas seulement.

    Grand spécialiste des religions, Eliade a intitulé la dernière section du dernier chapitre « Désespoir ou foi », ça fait un peu penser à « misère et grandeur de l’homme » de Pascal.

    Si « l’homme pressé » ne s’attarde sur rien ni sur personne – surtout pas sur lui-même, c’est peut-être par peur de découvrir qu’il n’est pas le centre du monde. Point de rupture qui peut mener au désespoir… ou à la foi.

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