Et le troisième jour…

jonasAu petit matin du 28 juillet, de retour du rassemblement de dimanche dernier en faveur des chrétiens d’Irak, j’ai écrit la tribune qui suit et qui est parue dans une version légèrement expurgée dans le Figaro Magazine de ce week-end. La semaine qui s’est écoulée entre-temps a été particulièrement riche, en commençant par l’élargissement tant attendu de la cause des chrétiens d’Orient à la presque totalité du spectre politique. Certains ont pu renâcler face à des « résistants de la vingt-cinquième heure« . Erreur : l’essentiel n’est pas d’obtenir une reconnaissance pour sa propre mobilisation, mais d’assurer la mobilisation la plus large pour le seul bien des chrétiens d’Irak et, plus largement, d’Orient. Dès lors on se réjouira plutôt de trouver sur cette cause des « ouvriers de la onzième heure« .

Cette semaine a surtout été l’occasion du voyage du cardinal Barbarin, de Mgr Dubost et de Mgr Gollnisch dans la plaine de Ninive, à Qaraqosh, Erbil, Karemlesh. Merci à eux. Merci aussi aux journalistes qui sont allés sur place pour pouvoir témoigner : Jean-Marie Guénois, du Figaro, Samuel Lieven, de La Croix, Benjamin Rosier, de RCF, Alic Bonneton, de KTO.  Et comment ne pas mentionner surtout celle que je suis d’autant plus fier aujourd’hui de pouvoir appeler mon amie, Natalia, qui les a accompagnés dans des conditions particulières pour elle, et qui nous a permis de vivre également ce voyage. Comment ne pas être pris par l’émotion, lorsque défilent devant nous, grâce à elle, les visages de ces hommes, ces femmes et enfants qui ont tout perdu simplement parce qu’ils sont chrétiens ? Des hommes et des femmes dont aucun, comme l’ont souligné les évêques, n’a eu la tentation de renier sa foi pour préserver ses biens. Ils sont partis sans rien, avec leur foi pour seul trésor. Aucun non plus n’a cédé à la violence. Mgr Gollnisch a d’ailleurs rappelé que seuls les chrétiens n’ont jamais pris les armes contre leur pays, tout en donnant leur sang aussi pour sa défense. Et pourtant, toujours, ils sont persécutés. Mgr Barbarin a souligné, de retour d’Irak, cette question douloureuse de leur part, posée avec lassitude : pourquoi sont-ils toujours ainsi persécutés ? Comment encore ne pas être serré par l’émotion devant ces personnes démunies, dépouillées, qui ont pourtant accueilli dans les chants nos évêques. Ils nous donnent une vraie leçon, une claque à notre christianisme : et nous, serions-nous capables de tout perdre pour notre foi ? Abandonner tous nos biens ? Vous me direz que l’alternative était mince, mais ils pouvaient choisir de payer l’impôt. Et nous, résisterions-nous à l’appel de la violence ? Combien de fois semble-t-elle nous tenter, ou à tout le moins certains, ici, en France – même si cela reste des mots – dans des circonstances absolument incomparables ?

Quelle gratitude pour nos évêques, qui en ont remontré à beaucoup jusqu’à nos autorités civiles, en allant à 30km même de Mossoul aux mains de l’Etat Islamique autoproclamé ! Ils ont apporté cette solidarité concrète et simple en allant simplement assuré les chrétiens d’Irak de notre prière. Et allez, je dois le dire, à titre personnel, ils m’ont aussi redonné un peu de fierté d’être Français et catholique.

Enfin, rentrant en France, ils peuvent se faire les porte-parole auprès des autorités à la fois de la population civile – dont beaucoup, on les comprend, voudraient émigrer – et des responsables religieux, qui savent que là n’est pas la solution. Mais ils ont raison :  si la proposition est belle, cet accueil est finalement une solution de facilité pour ceux qui ne peuvent, ou ne veulent, mieux s’investir. Elle part d’un beau réflexe d’accueil,contrairement au réflexe de ceux qui ne voient la question des chrétiens d’Orient que sous le prisme lamentable de l’immigration.

Mgr Sakho le rappelle dans une déclaration récente, en même temps qu’il rappelle que « le patriarcat respecte la décision personnelle des individus !« . L’évêque de Kirkouk, Mgr Yousif Thomas, aussi, qui souligne également ce que cette solution peut avoir d’injuste : « Alors comment agir ? Partir pour l’eldorado européen qui parfois entrouvre sa porte ? Allez, 1000 réfugiés par ci, 1000 par là… Ceux-là ont gagné à la loterie. Mais les autres ?« . Oui, et les autres ? Les chrétiens d’Irak sont encore 400.000. Il est bien évident que nous n’en accueillerons pas 400.000. Nous ne résoudrons pas la question et nous ne nous acquitterons pas de notre responsabilité en en accueillant quelques centaines, et en abandonnant les autres à leur sort, une fois notre conscience soulagée. Sans compter l’injustice insigne de les conduire à abandonner leur pays, en même temps que de priver l’Irak de la présence des chrétiens.

Et Mgr Brouwet n’a pas tort en nous appelant à la modestie, avec peut-être une pointe de provocation : qu’avons-nous à leur apporter ? Je ne veux pas négliger la tranquillité publique, qu’il serait coupable de sous-estimer face à ceux qui rêveraient probablement de pouvoir seulement vivre paisiblement, et réaliser leurs rêves. Mais face à la force de ces hommes et de ces femmes, face aux descendants des plus anciennes civilisations, face à ceux font preuve d’une telle force et d’une telle capacité d’abandon, je doute également que nous ayons un quelconque modèle supérieur à leur proposer. C’est ironique d’ailleurs mais certains ont cru pouvoir dénoncer chez les chrétiens d’Irak une « misère du monde » que nous ne saurions accueillir. Ironique car c’est précisément la misère humaine de ces grandes gueules qui gagnerait à être fertilisée par la grandeur d’âme des chrétiens d’Irak. Oui, bienheureux les pauvres, la « misère du monde » n’est pas chez eux. C’est bien en France que la misère sociale, spirituelle, intellectuelle, humaine – authentique et profonde misère du monde – fait son lit.

Ce n’est certainement pas une raison suffisante pour faciliter l’émigration des chrétiens d’Irak, à leur préjudice et à celui de leur pays. Mais au bout du compte, c’est peut-être bien le nôtre qui aurait tout à gagner à une telle immigration.

D’ici là, il faut sauvegarder l’espérance du troisième jour, celui de la résurrection, de la reconstruction, celui de la libération de Jonas. Un jour, Mossoul renaitra.

 *

Ceux qui le souhaitent encore peuvent lire ma tribune en cliquant sur le +

tribune_vox1800 ans. 60 générations d’hommes et de femmes chrétiens. 60 générations d’enfants qui rient, de femmes qui se marient, 60 générations de baptêmes, de prêtres. Deux millénaires de vie, deux millénaires à fertiliser un sol et une culture.

Et voilà les chrétiens d’Irak en butte à la violence brute de l’idéologie bardée d’explosif. C’est le déchaînement de la bêtise cuirassée des djihadistes qui défigurent jusqu’à l’islam. Condamnés aussi par les leurs, sunnites, ils ne vivent que pour l’anéantissement de tout ce qui n’est pas eux. Anéantissement des minorités : les chrétiens ne sont pas les seuls. D’autres, tels les Yézidis, sont frappés aussi durement. Les chiites, également. Anéantissement des chrétiens. Ils ont dynamité des mosquées, brûlé des églises, brûlé l’archevêché de Mossoul. Dynamité le tombeau de Jonas, considéré comme un prophète pas les trois religions, à Mossoul l’antique Ninive. Rouleau compresseur, de haine, de violence et d’ignorance.

1.800 années de présence à travers des affrontements aussi. C’est à notre génération que les chrétiens disparaitraient d’Irak ? A notre époque que nous baisserions les bras, qu’il ne serait plus possible de permettre aux chrétiens de rester sur place ? Porterons-nous cette tâche insigne au regard de l’Histoire ? Serons-nous les faibles et les lâches, repus à l’Occident, anxieux d’une courbe de croissance quand nos frères sont pourchassés, qui aurons laissé faire l’épuration ? « Epuration ». Ce mot même est odieux, quand c’est le visage hideux de la violence sanguinaire qui expulse les purs. Ils n’épurent pas le pays, ils en infectent le sol du germe de la haine.

Nous sommes responsables. Notre pays est responsable. Dimanche, devant Notre Dame, les chrétiens d’Orient scandaient : « où es-tu, pays des droits de l’Homme ? ». La France est protectrice des chrétiens d’Orient depuis 1535. Si nos autorités faillissent, c’est à chaque Français de reprendre l’engagement pour son compte.

Nous sommes responsables. Les Occidentaux sont responsables. Nous savons, pour l’avoir pratiqué, ce que préfigure le marquage des maisons d’un signe distinctif. Et l’on n’entend guère non plus ceux qui, Américains et Britanniques, ont une responsabilité directe dans la situation de l’Irak actuel.

Depuis des années, l’exode des chrétiens d’Irak s’amplifie sans que nous ne fassions rien. C’est à nos autorités de trouver les moyens qui leur permettront de vivre en Irak : action humanitaire, force d’interposition… Mais que le matin, devant la glace, nos responsables politiques se découvrent au front la tâche indélébile de la honte et de la lâcheté s’ils les abandonnent. Agissez !

 

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Tête de pont ®, résolument à mon compte, quand j'y réfléchis bien.

10 comments

  • « et nous, serions-nous capables de tout perdre pour notre foi ? »

    J’avoue que c’est une question que je ne cesse de me poser, qui me hante. Bien en sécurité à la maison, derrière mon ordinateur, j’aurais tendance à dire spontanément « oui, bien sûr ! »… mais face à la réalité ???… Ce doit être si tentant de payer l’impôt et de sauvegarder à la fois sa vie et ses biens. C’est là que je m’interroge sur la solidité de ma foi.

  • Que sont nos blessures d’amour-propre face aux railleries des esprits dits éclairés quand on est confrontés à cette réalité-là qui renvoie des siècles en arrière ? « Qui est donc est Dieu qu’on peut si fort blesser en blessant l’homme ? » ( P.Guy Gilbert)

  • Merci Koz pour cet excellent post. Vous avez raison quand vous dites qu’on ne résoudra pas la question en créant une diaspora de milliers de chrétiens irakiens en Europe ou ailleurs. Et en effet, en faisant cela on vide le pays de ses chrétiens. Mais, une fois que l’on a dit cela, que faire? Leur situation en Irak est terriblement précaire. Faut-il comme certains le souhaitent, demander la mise sur pied d’une force internationale pour les protéger? Mais, est ce que le remède ne serait pas pire que le mal?

  • La question de Samuel Duval est tout à fait pertinente. Serait-il réaliste d’imaginer une intervention militaire pour sauver les chrétiens d’Irak? Certainement pas. Toute intervention venue de l’Occident braquerait les musulmans encore plus contre les chrétiens et ils apparaîtraient un peu plus comme un cheval de Troie occidental, ce qu’ils ne sont pas et n’ont jamais été. Alors que devons nous faire, que pouvons nous faire? Le principal est déjà de ne pas les oublier, de parler de leur drame. Les articles de Koz sont pour ceux des chrétiens orientaux qui ont accès aux médias européens d’un grand réconfort. Il faudrait que toute la presse en parle à son tour et mène campagne contre l’oubli et l’injustice. Il faudrait aussi donner les moyens aux irakiens de s’opposer au califat, voire de le renverser. Une campagne d’opinion pourrait incier le gouvernement à agir dans ce sens. Il faut aussi leur donner les moyens de rester sur place et surtout ne pas les inciter à venir se fondre dans un monde où le christianisme est presque aussi minoritaire que chez eux. Aider les associations qui les aident à rester sur place est le minimum que nous devrions faire.

  • Merci de ce tres bon et tres juste billet … … J ai neanmoins un passage qui me fait réagir, mais je ne suis pas sur de l avoir bien compris :

     » Mgr Gollnisch a d’ailleurs rappelé que seuls les chrétiens n’ont jamais pris les armes contre leur pays, tout en donnant leur sang aussi pour sa défense. »

    Parle t on ici des chretiens en general ? Ou simplement de ceux d Irak ?

    Il ne faut pas oublier que les chretiens phalangistes au liban ont par exemple largement pris les armes, et le massacre de Sabra et Chatila en 1982 un exemple frappant du fait que certains Chretiens, aussi, persecutent des civils innocents.

  • Pourquoi cet acharnement à les éradiquer? 1° Parce qu’il n’y a plus de juifs dans ces pays et « qu’après le samedi vient le dimanche ». 2° Parce que les chrétiens d’Orient recèlent,bien enfoui mais bien présent,le souvenir de la fabrication par les califes de Damas et Bagdad de l’islam tel qu’il est décrit et enseigné aujourd’hui.Demandez donc au père E.M. Gallez,dont les travaux eurent comme inspirateur un chrétien d’Orient remarquable,le père A. Moussali.

  • @Raf : Je ne sais pas ce que Koz en pense mais personnellement je suis persuadé que Mgr Gollnisch parle des chrétiens d’Irak qui n’ont jamais pris les armes contre un quelconque dirigeant du pays, et qui ont fait leur devoir lors de la guerre Iran-Irak (10000 chrétiens tués au combat). Contrairement aux musulmans irakiens morts au front, les chrétiens irakiens n’eurent jamais droit au titre de « martyr » et aux nombreux avantages et honneurs que cette distinction procurait à la famille du défunt. En ce qui concerne la guerre civile au Liban, c’est vrai qu’ il y eut malheureusement des atrocités commises de tous les côtés, et donc par des chrétiens. On ne saurait les excuser. Ceci ne peut toutefois justifier le nettoyage ethnique anti-chrétien auquel des musulmans extrèmistes veulent procéder au Moyen-Orient, oubliant que ce sont là les plus anciennes communautés chrétiennes du monde. et qu’elles sont chez elles dans ces pays depuis 2000 ans.

  • @ Dang : heureux de pouvoir toujours compter sur toi. C’est tout à fait le sens des mots de Mgr Gollnisch. Pour le reste, tu es mon aîné dans la défense des chrétiens d’Orient et tu en sais plus que moi.

  • Et ça continue : « Les villes de Karakoch, Tel Kaif, Bartella et Karamlech ont été vidées de leurs habitants et sont maintenant sous le contrôle des insurgés », a affirmé Mgr Joseph Thomas, archevêque chaldéen de Kirkouk et Souleimaniyeh. Le cardinal Barbarin se trouvait à Karakoch et Karamlech il y a seulement quelques jours !…

  • « et nous, serions-nous capables de tout perdre pour notre foi ? Abandonner tous nos biens ? Vous me direz que l’alternative était mince, mais ils pouvaient choisir de payer l’impôt. « 

    Je me suis posé la question, pas par rapport aux chrétiens d’Orient, mais, bien avant, par rapport aux rapts en Afrique, parce que je suis plus directement concernée. Ma réponse est claire : J’aurais payé l’impôt. J’aurais même accepté de proclamer l’Islam.

    J’ai vécu en pays musulman, j’ai un très grand respect pour cette religion, je sais combien elle peut être belle et riche pour ceux qui la pratiquent dans la paix, et combien ceux-là souffrent de voir ces atrocités. Je sais tout ce que ma foi chrétienne doit à cette vie en terre d’Islam. C’est bien l’Islam qui a refait de moi une chrétienne consciente et pas seulement une héritière de la foi de mes parents ou une catholique pour les amis et l’identité.

    EIIL se fiche complètement de ma foi chrétienne, d’ailleurs ils tuent aussi leurs frères musulmans chiites. EIIL est un traîtrise faite à l’Islam. Ils veulent le pouvoir, le pouvoir total, sur les humains, sur les terres, sur les cerveaux.

    Je ne leur ferais pas l’honneur de mourir pour ça, pour eux. Ni de tout perdre. Je paierai l’impôt, je réciterai la profession de foi, et je continuerai à aimer, prier et suivre Jésus. Ma foi, c’est ma relation à Dieu, au Christ. Réciter une phrase à un criminel qui ne la respecte pas lui-même pour sauver ma peau et pour que le Christ continue à vivre dans mon cœur en espérant un jour pouvoir le proclamer à mon tour dans un pays musulman qui respecte les musulmans, ne me pose pas de problème. Parce que les morts ne reviendront pas, et les émigrés non plus. Et même après la guerre, même si un jour il est possible aux chrétiens de vivre en paix en Irak, il n’y aura plus de chrétiens en Irak pour en profiter.

    Voilà, et cela ne m’empêche pas d’admirer ces chrétiens qui n’ont plus rien que le Christ et qui choisissent de ne pas transiger et de partir ou de mourir. Et je soutiens les appels à agir, vraiment, pour arrêter ça, vite. Et vous avez raison aussi : nous n’avons pas grand chose, humainement, à apporter à ces personnes.

    Il existe d’autres situations, où il fait choisir entre le Christ et le monde, voire entre le Christ et sa vie. J’espère en être capable. Mais non, à leur place, j’aurais choisi de la fermer en attendant des jours meilleurs pour être en mesure de pouvoir parler à nouveau. Mais je reconnais que mon instinct de survie est bien supérieur à mon courage.

    Ceci dit vous posez ça en termes de choix, mais j’ai des doutes. Dans ce pays les chrétiens sont un groupe social autant que religieux, alors j’imagine que même en payant l’impôt, on est identifié comme faisant partie de ce groupe et donc reste un suspect et on risque sa vie…

    Vous posez ça en terme de choix individuel, j’ai répondu dans cet esprit, mais là aussi c’est un peu différent. Il s’agit de choix collectif, familial, communautaire. Si, ayant tout perdu, à part les humains qui me sont chers et la religion qui nous unit, le fait de payer l’impôt et rester devait me condamner à être séparée d’eux et/ou à les voir mourir, alors oui je commencerais à réfléchir autrement. Parce que vivre alors perdrait tout son sens. Partir ensemble, mourir ensemble, c’est autre chose.

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