Entre Dieu et moi

Vous êtes de quel genre, vous, avec Dieu ? Un peu commerçant ? Un peu serviteur ? Est-ce que vous engagez des privations en songeant in petto (cet espace où vous pensez sans y croire que Dieu ne le verra pas) que Dieu pourra bien vous accorder quelques grâces en échange ? Ajoutez-vous une dizaine dans l’idée inavouée que Dieu devra bien tenir compte de cette démonstration de ferveur ? Ou êtes-vous de ceux qui songent que, Dieu voyant tout, sachant tout, connaissant tout, votre volonté n’est d’aucun intérêt et que seule vaut la volonté de Dieu, qu’il vous appartient seulement de suivre à travers les signes que vous pensez distinguer ? Aimez-vous Dieu parce que Dieu est bon, c’est-à-dire que Dieu fait ce que vous estimez bon ? L’aimez-vous toujours quand vous ne comprenez pas ce qui vous arrive ? Quand vous avez prié, jeûné voire que, multi-combo, vous avez assisté à la messe en semaine… et que Dieu ne vous accorde pas la demande légitime que vous formuliez (et ceux qui ont prié pour la vie d’un enfant savent qu’il est des demandes que l’on peut penser objectivement légitimes) ? Et quand vous avez conscience d’avoir mal fait, voire d’avoir voulu un mal, est-ce que paradoxalement vous n’en venez pas à mettre Dieu, qui n’y est pour rien, à distance ?

Avouons-le, et si ça peut aider, je commence et l’avoue : je pratique un peu de tout cela. Pour certaines de ces attitudes, j’aurais tendance à penser que Dieu fait le tri – un peu comme lorsqu’il a bien voulu aider Elie malgré le challenge qu’il avait engagé face aux prêtres de Baal. Et puis, quand les choses vont mal et qu’il n’y a personne que l’on puisse blâmer, il reste un peu cet ultime recours : en vouloir un peu à Dieu. Je ne crois pas que Dieu soit pour quoi que ce soit dans les abus commis dans l’Eglise, et je ne crois pas qu’il ait grand-chose à voir avec le confinement, mais j’ai pris de la distance malgré tout. Et vous ? Dans ces circonstances ou dans d’autres ?

Il n’y a pas qu’une façon d’être chrétien. D’ailleurs Jean-Marie Gueullette, dominicain[1], le dit expressément dans son livre, pour nous dissuader de vouloir toujours voir si l’herbe est plus verte ailleurs : chez les chachas, chez les tradis, les cisterciens ou les bénédictins (il accepte même, c’est dire, que l’on ne soit pas conquis par l’enseignement du dominicain Eckhart, qui inspire totalement son livre). Mais je suis sensible au propos de ce livre dont je me permets de penser qu’il aide à entrer dans l’intelligence de la foi. Qu’est-ce à dire ? Ce serait trop loin à expliciter, pour autant que j’en sois capable. Mais il me semble que, pour une part, il s’agit de reconnaitre les limites de nos conceptions humaines, faire le tri de nos superstitions, accepter des conceptions qui ne sont pas immédiatement satisfaisantes (non, Dieu ne fera pas ce que je lui demande même si j’ai entrepris des mortifications badass, même s’il le fera peut-être si cela doit être) pour franchir un autre seuil, peut-être plus exigeant, peut-être plus mystérieux, que je n’arrive tout simplement pas toujours à saisir, mais dont je pressens qu’il relève d’une vérité supérieure en laquelle je peux mettre ma confiance.

Permettez-moi de prendre une unique illustration. On conçoit aisément qu’attendre de Dieu qu’il fasse ma volonté n’est pas une attitude juste. Faut-il alors s’abandonner à la volonté de Dieu ? Vu d’ici, ça le fait. C’est même assez classe. Et comme le dit souvent l’auteur, ce n’est certainement pas mal en soi. Mais il y a mieux.

On peut donc avoir l’air très édifiant et n’avoir pourtant rien compris, lorsque l’on ne souhaite qu’une chose, c’est « d’accomplir la volonté de Dieu ». Cela veut dire en effet qu’il y a encore deux volontés, l’une soumise à l’autre. On peut se réjouir qu’elles ne soient plus antagonistes, en concurrence, mais elles sont cependant toujours en vis-à-vis, extérieures l’une à l’autre. Dieu est là-bas, qui commande, et toi tu es ici qui cherches à obéir. Ce n’est pas mauvais, mais Dieu espère plus de toi. L’état d’une créature qui parler ainsi de « Dieu », n’est pas l’état de la liberté complète, de l’union complète, car elle lui reste extérieure. Le saint n’accomplit pas la volonté de Dieu par obéissance; il l’accomplit avec aisance et facilité, car sa volonté est devenue la volonté de Dieu. Il n’y a plus ni obstacle, ni opposition.

En somme, si je ne m’égare pas, Dieu attend notre bonne volonté car ce qu’il espère de nous, ce n’est pas la réaction d’un serviteur docile, abdiquant sa volonté. Ce qu’il espère, c’est notre assentiment libre à sa volonté, c’est l’union de nos volontés.

C’est peut-être déjà le cas en ce qui vous concerne. Moi, je le reconnais, j’ai encore une marge de progression. Mais Jean-Marie Gueullette, o.p donc, ne s’arrête pas là. Il nous encourage aussi dans le détachement. Le détachement, qui n’est pas le mépris ou la négation, mais une remise à sa place. Nos échecs ne sont rien, notre péché pas grand-chose, nous ne sommes pas réduits à ce que nous avons fait, ou raté – « si notre cœur nous condamne, Dieu est plus grand que notre cœur » (1 Jean 3, 20).

Il ressort de ce court et clair livre un appel, vers une paix confiante. J’aurai presque fait le tour de mes lectures de l’été si je vous recommande à la fois Missa sine nomine et Les enfants Jéromine, d’Ernst Wiechert – le premier ayant ma préférence, mais le deuxième évoquant davantage ces thèmes. Car il y a un personnage dans ce livre, Jacob, le père. Les épreuves ne lui sont pas épargnées – ainsi de la mort violente de deux de ses fils, ou encore de la guerre – mais en toutes choses, qu’elles soient bonnes ou mauvaises, il « repose en Dieu« .

On peut en être loin et balbutier encore, mais un livre comme celui-ci nous montre le chemin.

  1. on met « o.p » quand on est entre nous, pour « ordre des prêcheurs« , pas pour « hop hop hop » ni pour « po polopopopo«  []

Auteur

Père, époux, fidèle à divers titres, je suis aussi... avocat, auteur (Ca ira mieux demain, 2015; Identitaire - Le mauvais génie du christianisme 2017), et chroniqueur à La Vie.

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11 commentaires

  • « Aimez-vous Dieu parce que Dieu est bon, c’est-à-dire que Dieu fait ce que vous estimez bon ? L’aimez-vous toujours quand vous ne comprenez pas ce qui vous arrive ? Quand vous avez prié, jeûné voire que, multi-combo, vous avez assisté à la messe en semaine… et que Dieu ne vous accorde pas la demande légitime que vous formuliez (et ceux qui ont prié pour la vie d’un enfant savent qu’il est des demandes que l’on peut penser objectivement légitimes) ? »

    On retrouve cette réflexion dans « L’Autre Dieu » de Marion Muller-Collard. Je cite juste ce passage : « En Job, Dieu cherche l’homme qui croit en lui pour RIEN, comme le dit perfidement le Satan. Et à la fin d’un long chemin, il trouve un homme qui croit en lui pour TOUT ».

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    • Merci pour cette petite pépite de Marion Muller-Collard. J’ai un ami prêtre qui a conduit toute une méditation sur Job pendant le confinement, et c’est une figure que j’ai bien envie de redécouvrir.

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  • On peut aussi parler sur ce sujet du film de Terence Malick « une vie cachée » qui affleure un peu le sujet mais d’une autre manière. Dans le film les conversations entre le héros et l’évêque local puis avec le Juge nazi qui le condamne à mort sont, je trouve, une variation autour du thème de cette discussion.
    Et puisqu’on est dans les lectures d’été,  » Job ou le problème du mal » d’Alain Houziaux est plus directement sur ce sujet.
    Merci pour ce blog.

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  • A l’heure où ma propre foi se mue de la crainte quasi-légaliste à la relation de confiance, aidée en cela par une pratique plus régulière de la prière, il me semble à vous lire que cet ouvrage pourrait accompagner ce cheminement de manière tout à fait appropriée. Merci pour la recommandation.

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  • Wiechert : deux magnifiques ouvrages. Missa sine nomine surtout est un chef d’œuvre. Je l’ai lu adolescente, puis relue dans tous les moments difficiles. C’est un livre pour quand on est à demi-mort, pour mourir et ressusciter, et d’autant plus que Wiechert savait de quoi il parlait quand il parlait de rentrer d’un camp de concentration…

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  • Merci pour ce billet.
    C’est un challenge intéressant d’expliquer pourquoi ce qu’on peut voir de l’extérieur comme une soumission, une « crainte de Dieu » comme on n’ose plus trop le dire, non seulement n’exclut pas la liberté de conscience du croyant, mais n’a même de sens qu’à travers cette liberté.

    J’ai trouvé intéressant que René Girard explique qu’on a eu tort de plaisanter à l’ère moderne sur le le livre « Imitation de Jésus Christ ». Indépendamment du contenu qu’on n’exprimerait plus aujourd’hui avec les mêmes mots, ce désir d’imiter (sans la dimension de rivalité du désir mimétique qui fait tant de dégâts) est une autre voie pour parvenir à cet conjonction des volontés qui est tellement plus belle que l’obéissance aveugle.

    L’autre question très intéressante et connectée avec la précédente, c’est de trouver le « juste milieu » très précaire entre le marchandage avec Dieu (que notre prière et nos sacrifices transformeraient en débiteur) et l’abandon de la prière qui serait une perte de temps si on pense qu’elle n’a strictement aucune influence sur le monde réel. Il est parfois dur de se dire qu’on prie gratuitement, par amour, sans se préoccuper de la probabilité d’un « retour sur investissement », mais que ça a quand même un sens.

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  • Bonjour,

    pour ce que cela vaut, j’aime bien la conception ‘athée amicale’ de Dieu: le mythe autour duquel les leçons de centaines de générations d’humains ont écrit les règles qui permettent d’avoir une vie ‘qui se passe bien’ pour soi et pour la société. L’enfer ou le diable est l’inverse: le mythe qui cristallise tous les comportements nuisibles que nos ancêtres ont observé.

    Malgré notre progrès technique et social, une grande partie de la nature humaine, voire animale, n’a pas beaucoup changé. Les leçons que les humains ont tiré il y a plusieurs milliers d’années sont en grande partie toujours valables (lisez les Caractères de Théophraste écrit il y a 2500 ans, on dirait une caricature de notre société actuelle).

    Avec ce point de vue, pas de triche possible, puisque c’est moi qui vais améliorer ma vie en étant bon, sans espérer de ‘magie’, et sans être surpris si quelque chose d’affreux (maladie, mort d’un proche…) arrive sans que personne ne m’aide. Je peux aussi puiser dans les aspects positifs de différentes traditions religieuses, sans avoir l’impression de trahir qui que ce soit: le bouddhisme est ainsi un complément intéressant à la tradition juive et grecque. Je peux aussi séparer la ‘sagesse’ que donnent les religions des aspects plus humains (grosses organisations forcément corrompues comme toute grosse organisation).

    Par contre, cela me laisse seul face à la mort, sans l’espoir d’une vie après la mort. Je pense néanmoins qu’arriver à être à l’aise avec sa disparition totale à un moment est plus stable, plus ‘sage’ peut-être que de croire, en ayant toujours des doutes, à la vie éternelle.

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    • Chacun réagit probablement avec ses forces, son tempérament, son histoire. J’ai longtemps craint que l’idée de la mort ne soit à l’origine d’une peur qui motive ma foi. Je me souviens des mots de François Bégaudeau, que j’ai évoqués ici.

      On distingue souvent, parmi les enfants, entre les éveillés et les moins éveillés, les extravertis et les inhibés, les champions scolaires annoncés et les foutus d’avance, etc. une polarité tout aussi décisive est plus rarement mentionnée : certains enfants sont angoissés par la mort, d’autres pas. J’ai fait partie des premiers. Un mauvais numéro qu’on tire – ou un bon, de par la fertilité de cet affect. Je ne parle pas du questionnement réglementaire qui vient à tout enfant à l’occasion d’un décès ou à l’évocation d’un défunt, mais de l’air qui se raréfie à chaque flash d’hyperconscience de la finitude. Je parle de vertiges suffocants. De ma prescience concrète du trou.

      Ca, je l’ai vécu, pas à l’âge que dit Bégaudeau mais pas loin. Et je ne suis pas certains que l’on puisse vraiment vivre avec cet « air qui se raréfie à chaque flash d’hyperconscience de la finitude », cette conscience du néant total.

      Aujourd’hui, j’ai tendance à penser que cette période m’a évité de passer à côté du questionnement métaphysique.

      Mais par rapport à ce que vous dites, je ne crois pas que la foi soit un choix, un peu comme l’on ne choisit pas de tomber amoureux ou non. Ce n’est pas une démarche que l’on pose en prenant en compte l’intérêt de croire et celui de ne pas croire. Je ne saurai que j’ai eu raison de croire que… si j’ai eu raison. Mais je crois qu’il y a aussi dans la foi une forme d’appel que l’on ressent, qui se traduit chez moi par un questionnement permanent mais une impossibilité de fermer la porte.

      Dernière chose, mais de façon un peu taquine, Paul parle de la foi chrétienne comme d’une folie et d’un scandale. Il est donc vraisemblablement moins « sage » de croire. Quant à la stabilité, « le Fils de l’Homme n’a pas d’endroit où poser sa tête » 😉 Je crois que ce n’est pas qu’une formule (et, Geneviève, nous pourrions reparler de L’Intranquillité, de Marion Muller-Collard 😉 ).

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