Chrétien, citoyen de seconde main ?

Les convictions de François-Xavier Bellamy sont contestées et c’est le jeu démocratique. Mais la levée de boucliers que suscite son investiture cache d’autres intentions, jusqu’à lui dénier la seule légitimité d’intervenir. Qu’on le soutienne ou qu’on ne le suive pas, cette nouvelle manifestation d’intolérance dans notre pays est inacceptable et délétère.

Certes, le chrétien que je suis ne s’étonne pas que l’on soit allé chercher, pour le discréditer, des propos tenus il y a un an sur l’IVG. Si le précédent Fillon ne suffisait pas à nous en instruire, tout concourt à penser que l’IVG est le tabou ultime de notre société : voilà bien la seule pratique légale dont il serait interdit de seulement discuter les modalités d’application. Pourtant, en l’absence de toute intention de remettre en cause sa dépénalisation, il est inconcevable que l’on soit incapable de se mettre d’accord sur un objectif commun de réduction du nombre d’avortements, quand chacun s’accorde à dire qu’il s’agit d’un acte grave et d’une épreuve personnelle pour les femmes qui y ont recours. Barack Obama l’a fait pour les Etats-Unis, et François-Xavier Bellamy ne dit pas autre chose, même si leurs convictions intimes divergent. Brandir cet épouvantail relève d’une instrumentalisation tactique et indécente de la question de l’IVG, alors que personne ne peut sérieusement imaginer qu’il y ait le plus petit début de commencement d’une majorité pour une abrogation de la loi Veil, et que toutes les évolutions législatives françaises, spécialement ces dernières années, sont allées dans le sens de son élargissement. Convenons aussi qu’il ne s’agit pas d’un enjeu des élections européennes. Ceux qui déplorent que ce sujet entre dans le débat seraient bien inspirés de ne pas l’agiter eux-mêmes.

Mais l’annonce de son investiture s’est accompagnée d’un autre débat plus préoccupant encore : est-il encore possible en France, pour un chrétien assumant ses convictions, de s’engager en politique pour autant qu’il respecte la laïcité ?

Permettez que je précise : François-Xavier Bellamy est un ami avec lequel j’ai des convictions fondamentales en commun et des divergences non négligeables. Il a voté non au référendum de 2005 et j’ai voté oui ; nous avons eu des divergences sur le secours aux migrants ; nous n’entretenons pas les mêmes proximités politiques ; il serait un catholique souverainiste et je serais plutôt un démocrate-chrétien. Mais le débat s’est immédiatement focalisé sur ses simples convictions chrétiennes, et c’est dès lors tout chrétien dans la Cité qui se trouve visé par cette hostilité de principe. Parmi d’autres, un compte twitter militant très suivi et immédiatement relayé a jugé suffisamment discréditant de citer une phrase de sa part disant que le « christianisme dit la vérité », le présentant faussement comme un propos de campagne, ce qui a d’ailleurs suscité un fact-checking fort honnête de Libération venant le confirmer : François-Xavier Bellamy est un chrétien qui pense que le christianisme dit la vérité !

Puisque même un centriste, sur un autre compte, est venu lui faire ces reproches, puisque nous sommes précisément en campagne pour des élections européennes, faut-il encore rappeler à ceux-là que, sans chrétiens, il n’y aurait pas d’Europe ? Faut-il rappeler, à ceux qui brandissent les convictions chrétiennes de leurs opposants comme un facteur discriminant que, sans Konrad Adenauer, sans Jean Monnet, sans Robert Schumann, sans Alcide De Gasperi, tous démocrate-chrétiens, l’Union Européenne n’aurait jamais vu le jour ? Tous ont puisé la force de mener ce projet, pour le bien commun et la paix en Europe, au cœur le plus profond et le plus précieux de leurs consciences ! Si l’on quitte la seule construction européenne, oubliera-t-on les profondes convictions chrétiennes de De Gaulle ou la présence de l’abbé Pierre – en soutane – à l’Assemblée Nationale ? Et hors du champ strictement politique, peut-on ignorer encore l’ancien communiste et toujours catholique Xavier Emmanuelli, notamment fondateur du Samu social ? Combien de personnes illustres, pour combien de contributions salvatrices, ont agi pour le bien commun, celui de la France, profondément mus par leurs convictions chrétiennes ?

La foi n’est certes pas un étendard politique, et il ne saurait y avoir de confusion entre le politique et le spirituel. L’instrumentalisation politique de la foi me fait horreur ; je crois avoir suffisamment payé de l’avoir écrit (Identitaire, le mauvais génie du christianisme, éd. du Cerf, 2017) pour rappeler aujourd’hui qu’un catholique assumé ne saurait être pour autant un citoyen de seconde zone. Pour ce qui me concerne, j’ai intégré que mes convictions catholiques assumées me barreraient la route d’une carrière politique si d’aventure la tentation me prenait… et ce n’est pas normal. J’ai la faiblesse de penser, au regard des enjeux actuels, qu’un chrétien fait une piètre menace pour la démocratie et pour la République. Comment se fait-il alors que des citoyens français, parce qu’ils sont catholiques, puissent se sentir de facto illégitimes ? A cause de quel sectarisme ou de quelle laïcité pervertie ? Rien ne justifie d’écarter un candidat parce qu’il a, également, des convictions religieuses… et qu’il ne les cache pas. Rien ne justifie la prime à la dissimulation qu’engendrent ces procès récurrents. Permettez qu’on lui préfère la sincérité et la transparence, quand trop d’hommes et de femmes politiques agissent au nom d’intérêts non assumés, pour ne pas dire occultes. Inquiétez-vous plutôt du repli communautariste qu’une telle exclusion susciterait : qu’il se traduise par l’indifférence ou la radicalité, il serait nuisible à tous, aux catholiques certes, mais au corps social tout entier.

Et de vous à moi, s’il vous faut absolument une béquille tactique pour soutenir votre lucidité défaillante, vous qui vous opposez à ce candidat pour ses convictions chrétiennes, dites-vous bien que vous offrez à la stratégie de Laurent Wauquiez la plus belle des entrées en campagne. Félicitations.

Publié sur Atlantico le 30 janvier 2019


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Père, époux, fidèle à divers titres, je suis aussi... avocat, auteur (Ca ira mieux demain, 2015; Identitaire - Le mauvais génie du christianisme 2017), et chroniqueur à La Vie.

8 commentaires

  • Merci pour cet article. Au fond, la vraie difficulté est, il me semble, que la laïcité « à la française » a été imaginée à une époque de stricte séparation entre Etat et vie privée. En 1905, la vie privée d’un homme politique n’intéressait guère, et on pouvait facilement ignorer ses convictions religieuses réelles. Aujourd’hui, où l’on s’intéresse peut-être autant à la personnalité des hommes politiques qu’à leur programme, un catholique s’expose soit à devoir occulter totalement sa foi, soit à voir sa religion commentée comme une partie intégrante de ce qu’il propose aux Français, et par conséquent à être accusé de ne pas respecter la laïcité.
    Dilemme insoluble.
    Il en va d’ailleurs de même quand on parle du rôle de l’Etat. A une époque où il était essentiellement régalien, la laïcité n’était pas difficile à organiser. aujourd’hui, où l’Etat, et encore plus les collectivités, encadrent ou soutiennent massivement culture, sport ou loisirs, l’interdiction (théorisée, mais pas toujours appliquée par les collectivités) de toute relation au religieux commence à ressembler à une exclusion.

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  • Malheureusement, le christianisme n’est plus toléré dans notre société depuis bien longtemps. Cela dure depuis la Révolution française. Pas étonnant que ceux qui s’en déclarent les héritiers n’approuvent pas les convictions chrétiennes de François-Xavier Bellamy.

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  • Dans l’espace politique et médiatique français, pour une personnalité politique, être franc-maçon ou militer au planning familial ne pose guère de problème, être publiquement chrétien est pour le moins difficile.

    La discrimination est évidente.

    Il est écrit « Heureux êtes-vous si on vous calomnie, etc… »

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  • Catholique plutôt moins pratiquant que plus, je me reconnais chrétien. Ce qui me gène dans l’affichage politique de certains, manif pour tous, militant anti IVG, c’est cette propension, fort de notre certitude du bien à dicter aux autres leurs comportements sans accepter leurs regards sur les nôtres.
    Plutôt que dire non à l’avortement, où est la publicité sur les actions menées par l’Église et les chrétiens sur l’accompagnement des personnes enceintes face aux difficultés que cette situation leur pose ?
    Oui, la reconnaissance de la cellule de solidarité entre adultes consentants s’appelle mariage pour l’État, en quoi cela démonétise-t-il le sacrement liant un homme et une femme que propose notre religion ?
    Merci à Koz de présenter son parcours de chrétien et catholique assumé qui cherche à influer sur le Monde. Je pense que nous serions plus efficaces en étant acteurs et témoins que juges et donneurs de leçon. Acceptons les critiques, reconnaissons que les questions liées à la liberté individuelle de chacun sont à traiter individuellement : la liberté de chacun s’arrête là où commence celle des autres.
    Merci de votre attention.

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  • L’IVG serait la seule maladie ou accident pris en charge par l’assurance santé qui ne mérite aucune action prévention pour en faire diminuer le risque! Nous cherchons des économies pourquoi pas sur ce risque santé ?

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    • Informations via le Planning Familial, contraception tant féminine que masculine, préservatifs, ne sont pas pour vous des action de prévention vis à vis de l’IVG ?
      Vous avez une drôle de vision du sujet.
      Vous préférez des enfants « subits », l’accès à une santé à deux vitesses, seuls ceux avec un revenu suffisant pourront accéder aux facilités médicales, ici ou à l’étranger. J’ai du mal à y voir une expression du message chrétien.
      Pour moi, c’est ce type de réaction qui construit la réaction négative d’une part de la population à l’étiquette « chrétien » et/ou « catholique ».
      N’étant que peu actif dans les mouvements de l’Eglise sur ce sujet, je me pose la question :
      qu’existe-t-il comme offre alternative de nos communautés pour accompagner les personnes ne difficultés face à l’Avènement de la Vie dans leur propre vie ?
      Merci de vos signalements.

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  • François-Xavier Bellamy a pris le risque de s’engager en politique, et désormais, au niveau national. C’est courageux, surtout au vu de la situation politique actuelle, qui lui offre bien peu de chances d’être audible dans la cacophonie permanente; et plus encore, si on considère la faiblesse politique du parti pour lequel il s’engage: presque deux ans après le catastrophique échec de la présidentielle et la mise au rancart consécutive de la plus grande part de ses députés, le parti Les Républicains n’a toujours pas démontré sa pertinence sur l’échiquier politique actuel.

    Les réactions sont attristantes, certes, mais elles sont aussi banales et prévisibles. Tout nouveau venu sur la scène est promis à un accueil brutal, ses opposants se dépêchant de le disqualifier avant qu’il n’ait eu le temps de se faire reconnaître du public. Pour ce faire, tout est bon – ici, ce seront les convictions chrétiennes affichées du candidat, opinions minoritaires et facilement vilipendées.

    On voit ici un cas classique de la difficulté pour le chrétien de défendre ses convictions dans un cadre politique: il sera demandé, à répétition, à M.Bellamy s’il veut changer quoi que ce soit à la loi régissant l’avortement, et il lui sera difficile de trouver une réponse cohérente avec ses convictions sans détourner de lui de larges catégories d’électeurs. C’est normal, c’est pour cela qu’on lui pose la question. Je ne doute pas que François-Xavier Bellamy y soit préparé. Sinon, ce serait naïf de sa part.

    En ce qui me concerne, si j’ai une objection à faire, c’est vis-à-vis du choix de M.Bellamy de s’engager aux côtés de Laurent Wauquiez, un personnage qui ne paraît pas avoir de convictions politiques bien ancrées, digne successeur en cela de Nicolas Sarkozy. Cet attelage semble plutôt étrange. On voit bien l’intérêt qu’y trouve Laurent Wauquiez: Il évite de s’exposer lui-même trop visiblement, alors que le score de la liste risque de ne pas être brillant; il donne des gages à la part la plus généralement loyale de sa base électorale, qui a aussi tendance à s’abstenir moins que la moyenne. Mais, du point de vue de M.Bellamy, l’intérêt de cette alliance semble beaucoup moins évident.

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