Même quand il prend un chien en photo, il arrive à lui faire écarter les jambes

Nous sommes le 7 octobre 2010. Des années ont passé depuis que France Gall chantait les sucettes à l’anis et Charlotte Gainsbourg le lemon incest. Il fait sombre dehors et les Brigades Réactionnaires quadrillent les rues. Celles dont le string dépasse se le font tirer, les bancs publics ont été ôtés de crainte qu’on ne s’y bécote. Sur les abribus, la dernière campagne de la mairie de Paris : une jeune femme au col rond et aux manches longues serre des cuisses qu’on imagine diaphanes et proclame « je me réserve pour mon mari ». C’est dans le contexte de cette France grippée, plombée par l’ordre bourgeois, que la rédaction de Libération pose cet acte fort : un cri, que la jeunesse de France pourra reprendre. Elle provoque le conflit avec la Mairie réactionnaire et ose : en Une, des lolos, un ptit bout d’bite, des poils pubiens.

Du coup, une lame de fond emporte le pays. C’est la libération sexuelle. Les adolescents réclament d’avoir le droit de s’embrasser dans la rue. Les filles brûlent leur soutien-gorge. Elles veulent jouir sans entrave, et prendre la pilule.

C’est à peu près le contexte dans lequel la polémique Clark aurait été compréhensible. Aujourd’hui, elle a un parfum indicible de nostalgie seventies. C’est Tribute to Dany : le sexe des ados, c’est pas sale. Libé revit ses plus grandes heures. Cela donne à chacun le loisir de prouver, avec le plus grand ridicule, sa profonde rebellitude. De très classiques commentateurs louent la justesse du regard sur une adolescence dont ils ne connaissent rien, bien ouatés qu’ils étaient à l’âge des modèles de Clark. Comme un manifeste bobo, presqu’un acte fondateur et transpoil.

Parce qu’elle est risible, cette petite excitation contestataire. L’ont-ils bien regardée, la société française ? Vit-elle à l’heure du tabou sexuel, de la censure moraliste ? Le sexe est à portée de main, et pas que. Moi, voulant jeter un oeil à la couv’ de Libé, je salue mon kiosquier habituel. S’il ne vend pas La Vie, derrière la caisse, sa tête est auréolée d’une trentaine de publications érotiques ou pornographiques, placées bien en évidence. Paire de seins à droite, pare de fesses à gauche, moi je voudrais juste payer mes crocodiles haribo. Quant au Net, il suffit aux ados de certifier qu’ils sont bien nés en 1901 pour avoir accès à une séance d’orgie. Ne parlons pas de la Mairie de Paris, dont la pudibonderie ne m’a jamais frappé, notamment quand il s’agit de faire d’une capote étrangement tenue en laisse le « meilleur ami » de la femme et de l’homme. A moins que ce ne soit le sexe qu’on bride (je suis perdu devant ce symbolisme abscons).

Bref, non, il n’y a pas péril. L’ordre moral ne menace pas. Les « associations réactionnaires » visées en Une par Libé n’avaient pas moufté. Au final, il ne s’agissait que d’une question marginale d’interprétation1. Rien qui justifie la dramaturgie employée autour de cette petite affaire parisienne, érigée en polémique nationale par la grâce d’une Une vendeuse.

Mais parce que par chez nous, on aime la mayonnaise, Libé aura réveillé l’autre acteur de ces pièces de marionnettes. Fidèle au rôle qu’on lui assigne, tête baissée, l’AGRIF entre en scène. Pas découragée par la tôle prise dans sa défense du « mâle blanc »,2 elle portera plainte. Pourtant Larry Clark n’est-il pas lui-même profondément réactionnaire ?

Oui, il reste discutable de se placer ainsi en spectateur de la sexualité adolescente, douteux de s’y immiscer. Le malsain n’est pas loin. C’est cet hommage fantasque : « Il est fort ce mec : même quand il prend un chien en photo, il arrive à lui faire écarter les jambes ». On peut s’inquiéter de ce que feront de prétendus disciples, peut-être moins doués, qui se réclameront de Clark pour prendre en photo des ados à poil. Mais au final, Clark ne pourrait-il pas être aussi le contempteur d’une société pourrie ? Ne jette-t-il pas une lumière blafarde sur le vide d’une certaine adolescence, sur sa dérive, son isolement, sa perte ? Voyons cette photo (si l’on a plus de dix-huit ans). Pas de flou hamiltonien, pas de lumière d’ambiance, pas de mise en scène, un grain sale. L’expression de la jeune fille peine à traduire la sensualité. On y lirait presque la douleur. Pas de complaisance, donc : un constat posé sur le sexe glauque, les expériences adolescentes minables. La plupart des photos disponibles illustrent cette même vacuité. Sans parler des photos sur la drogue. D’ailleurs ne fait-il pas entrer dans une même série le sexe et la drogue, par laquelle on se détruit assurément ? Le sexe et la drogue, dans un même rendez-vous lugubre.

Au bout du compte – s’il faut prendre cette histoire par un bout quelconque – Clark ne serait-il pas aussi le procureur d’une société que la génération Libé n’a pas été la dernière à construire ?


  1. le caractère pornographique de certaines photos n’étant guère discutable, quelle que soit l’intention de l’auteur []
  2. que l’on peine à rattacher à son objet social, dédié à la lutte contre le « racisme anti-français et anti-chrétien » – sauf à considérer qu’un français, un chrétien, est nécessairement blanc. []

Auteur

Monoépoux, multipère, fidèle à plus d’un titre.

Avocat (associé fondateur BeLeM Avocats), auteur de Ca ira mieux demain (Sept. 2015) et de Identitaire – Le mauvais génie du christianisme (Janv. 2017)

Billets à peu près similaires

35 commentaires

  • Eh Koz! L’illustration tu l’aurais pas empruntée ( en tout bien tout honneur hein! Je ne vois pas le mal partout!) à un camarade blogueur? Car il me semble l’avoir déjà aperçue au cours de mes pérégrinations bloguesques…

  • Sinon « le sexe à porté de de main », et « s’il faut prendre cette histoire par un bout quelconque » good ones espèce d’onaniste textuel! Tu sais bien l’insérer dans ta…. prose ton …. humour. 🙂
    T’as du métier espèce de porteur de robe! Respect! 🙂

    Désolé msieurs dames lecteurs de Koz si je choque certains d’entre vous par des propos un peu crus, mais franchement un peu d’humour bien plaçé se doit d’être souligné car il se fait rare dans d’autres lieux!

  • La seule chose que je retiendrai de tout ça, c’est qu’il deviendra maintenant impossible de poursuivre qui que ce soit pour possession ou échange d’images pédo-pornographique. Il suffira de dire que ce sont des oeuvres d’art.

  • @ blogblog: parce que Magritte a ouvert un blog et on m’a rien dit ? Sinon, tu as éventuellement pu croiser cette « illustration » dans un musée.

    Pour le deuxième « jeu de mots », ce n’est pas absolument volontaire.

    @ Barbara: ça fait partie des réserves, en effet. De fait, on peut se demander si l’auteur a toujours eu un regard distancié. Comme je l’ai écrit, le malsain est, au minimum, pas loin. Mon interprétation de ses photos est peut-être également incorrecte. Mais (i) il me semble vraiment que, sur celles que j’ai vues, la photo est assez froide, pas complaisante et (ii) les pédophiles me semblent disposer d’autres types de photos. Le fait est que l’on est très proche de la frontière.

  • Tout ce que j’ai à dire, c’est que lire Koz au petit déjeuner, c’est plus ce que c’était ! Ou alors faut pas cliquer sur les liens. Bon, sinon l’article très bien. Thématique un peu scabreuse, mais article très bien.

  • Cher Monsieur, vous n’êtes pas obligé d’aller voir cette expo, et ce serait agréable que ceux qui veulent la voir puissent y aller. Le reste n’est que littérature.

  • J’ai du mal à comprendre la schizophrénie d’un monde qui hurle à la « pédophilie » du clergé (à juste titre) et qui promeut un artiste qui assouvit ses fantasmes avec des adolescents du même âge que ceux abusés par les prêtres.

    Et qu’on ne me dise pas que ces adolescents sont « consentants » !

  • @ syrinx

    Cher Monsieur, vous n’êtes pas obligé d’aller voir les mises en scène pédophiles, et ce serait agréable que ceux qui veulent les voir puissent y aller. Le reste n’est que littérature.

  • Ce que je trouve complètement incroyable c’est le niveau d’incompétence des organisateurs de l’exposition et des autorités de la Ville de Paris qui au moment de l’ouverture de l’exposition doivent prendre la décision en catastrophe d’interdire au moins de 18 ans parce qu’au fond ils ne savaient pas trop ce qu’ils allaient montrer comme artiste et ce qu’il y avait comme photos.

    J’ai l’impression qu’il n’y a aucune entente entre les différents acteurs quant à la mission du Musée d’art moderne de la Ville de Paris. C’est un mauvais signe. Est-ce que la direction artistique du musée a une ligne résolument trash et qu’elle essaiera à chaque fois d’amener, à l’insu des élus, des expositions un peu limite ? En matière d’art moderne ce n’est pas le choix qui manque. On me dira qu’un musée a le droit de choisir ses expos et par conséquent son public. Après tout ce n’est que l’argent du contribuable.

    P.S. Les visuels de la capote en laisse, vraiment nuls.

  • « P.S. Les visuels de la capote en laisse, vraiment nuls. »

    Au fait, qui les a pondu, ces visuels ? La mairie de Paris ? Une agence ? C’était en quelle année ? Quelle cible ? J’aurais bien aimé avoir l’explication du publicitaire, parce que là, vraiment…

  • @ syrinx: merci de lire le billet que vous commentez.

    @ Pneumatis: y’a aussi du scabreux dans le monde. C’est pas d’ma faute, c’est la faute au scabreux.

    Aristote a écrit : :

    J’ai du mal à comprendre la schizophrénie d’un monde qui hurle à la « pédophilie » du clergé (à juste titre) et qui promeut un artiste qui assouvit ses fantasmes avec des adolescents du même âge que ceux abusés par les prêtres.

    Oui, et Libé qui dans le même temps pourfend l’Eglise et défend Polanski. Je sais bien que l’on n’attend pas la même rectitude morale d’un prêtre et d’un quidam, fût-il réalisateur, mais c’est tout de même placer le niveau d’exigence vis-à-vis du quidam bien bas.

    Ensuite, qu’on me comprenne bien : je ne suis évidemment pas a priori un grand fan de cette exposition. Les motivations de Larry Clark sont au minimum discutables. Son regard a-t-il toujours été celui d’un constat froid ? Il prend le risque de l’équivoque, il doit au moins l’assumer. Maintenant, l’expo est là, et je vous livre ce qu’elle m’inspire (pour ce que j’en ai vu).

    Pepito a écrit : :

    P.S. Les visuels de la capote en laisse, vraiment nuls.

    Oui. Lamentable en eux-mêmes : ben non, ni la bite ni la capote ne sont « le meilleur ami de la femme / de l’homme ». A la rigueur, si c’est pour remplacer un chien (comme le laisse entendre la laisse). Mais sinon, qu’on nous permette de trouver ça stupide tant c’est réducteur. Quant à la laisse, que veut-elle exprimer ? Mystère. Peut-être pas grand-chose, parce que c’est ras-des-pâquerettes, simplement. Mais quand c’est une institution qui diffuse un message, et l’affiche dans tout Paris, on aimerait que la campagne d’info ait un peu de sens.

    @ Laurence: réalisées par une étudiante en art graphique qui a remporté le concours de la Mairie de Paris. Mais cette dernière en assume la responsabilité, d’autant que j’imagine bien que Delanoë en a été informé (me souviens d’une séquence d’un reportage où il passait en revue les campagnes d’info de la Mairie). C’était affiché l’an dernier.

  • Oh merde laisse à libé le droit de se faire une polémique, entre 2 encouragements à demi mots pour reculer l’âge de la retraite, avec juste un peu de vaseline. C’était bien le temps de Pacs, quand on avait un ennemi en face ! Oui la Mairie de Paris est un peu frileuse, mais sur le coup, on s’en cogne. Ce qui n’aurait pas été le cas si l’expo avait carrément été déprogrammée cela dit.

    Quant à Clark, c’est évidemment un moraliste, comme on le ressent nettement dans ses films (Bully, par exemple), et c’est justement ce qui différencie cette expo (que je ne suis pas allé voir, ma fille de 2 ans ne pouvant pas rentrer, hélas 🙂 ) d’une simple collection de photos vaguement pornos.

  • J’aime beaucoup la conclusion du billet (j’aime aussi le début, hein? N’allez pas croire! Simplement, c’est du Koz comme on en lit régulièrement).

    J’aime l’idée qu’on appâte le chaland en flattant ses fantasmes et qu’au final, on lui serve du réalisme pur.(un peu comme si on nous montrait un beau hotdog pour nous inciter à visiter l’usine à saucisses de Strasbourg) . Il y a des réalisateurs qui font la même choses avec la violence, y a qu’à voir la différence entre un Rambo et Il faut sauver le soldat Ryan. Celui-ci m’a dégoûté de ceux-là et même de plus légers encore ( Je n’arrive même plus à me marrer devant True lies, c’est dire!).

  • Pour le lien, pareil que Pneumatis, mais bon, Koz avait prévenu.

    Mais ça éclaire la polémique d’un jour nouveau cela dit. En ne voyant que des extraits « 20 heurisables » de l’expo, je commençais à penser qu’il pouvait y avoir matière à discussion : débat entre définition « technique » de la pornographie et interprétation psychologique, itou itou…
    Mais là, cette photo est indubitablement, techniquement, porno (ou sexuellement explicite pour utiliser l’euphémisme consacré…). Donc, -18, so what ?

  • Koz a écrit : :

    ni la bite ni la capote ne sont « le meilleur ami de la femme / de l’homme »

    Sans compter que c’est terriblement discriminant à l’égard des lesbiennes.

  • Guillermo a écrit : :

    Oui la Mairie de Paris est un peu frileuse, mais sur le coup, on s’en cogne. Ce qui n’aurait pas été le cas si l’expo avait carrément été déprogrammée cela dit.

    En effet. Si j’avais été Maire de Paris (ben pourquoi pas ?), je doute que je me serais précipité pour la programmer. Mais une fois programmée, faire une polémique sur la limitation aux plus de 18 ans, c’est vraiment pour soigner son gauchisme.

    @ raoul: c’est vrai qu’au final, c’est pas ûber-sexy, les photos de cul de Clark. J’en connais même qu’on trouvé ça dissuasif.

    D’ailleurs, vouloir obliger les ados à aller se voir là, comme le veut Clark, c’est un coup à les rendre impuissants. Peut-être que les familles réactionnaires devraient les envoyer de force voir l’expo, de façon à être sûr qu’ils soient bien degoûtés, et qu’ils n’engrossent pas leurs copines de classe tout de suite.

    @ Lib: et évidemment, personne pour attaquer Delanoë.

  • « Peut-être que les familles réactionnaires devraient les envoyer de force voir l’expo, de façon à être sûr qu’ils soient bien dégoûtés, et qu’ils n’engrossent pas leurs copines de classe tout de suite. »

    Attention à l’ironie, elle peut être mal comprise. Ne donnez pas des arguments à Libé, svp ! ce serait le comble. Cette phrase est typique de la vision qu’ils ont des « familles réactionnaires » et puritaines comme au XIXe siècle, pour qui le sexe c’est sale, bien sûr. Vision qu’ils ont parfois à juste titre : j’en connais un certain nombre, de familles « pré-conciliaires » comme ça (qui ont paradoxalement souvent plein d’enfants; à croire qu’ils font leur « devoir conjugal » avec des gants Mapa). Familles à qui ce Clark donne malheureusement raison…

  • Koz,

    je partage ton point de vue sur la « rebellitude » de Libé. Il n’y a rien de très choquant à ce qu’une exposition comportant des clichés « adultes » soit justement réservée aux adultes, tout en sachant que ce n’est pas très efficace: les adolescents auront tôt fait de trouver les clichés sur internet. Parfois, la discrétion, ou encore le ridicule est plus efficace que l’interdit.

    Pour le reste, je ne déteste pas ces clichés réalistes qui sont à mon avis aussi une forme d’art, une peu à la manière de la violence dans les films de Takeshi Kitano (Sonatine par exemple).

    La sexualité des adolescents est un vaste sujet, qu’il ne faut pas réduire à une exposition un peu glauque. A mon avis, des relations sentimentales consommées entre petits-amis sont loin d’être la pire des solutions pour donner un peu de piment à cette période difficile de la vie, même si ce n’est pas un but en soi. La drogue, la cigarette, l’alcool, la violence ou même la prostitution, fréquente dans les pays à la morale stricte, me semblent des solutions pires.

  • @ Joyeux Acier

    Le problème avec votre théorie, c’est que les problèmes liés l’alcool, la drogue et la prostitution n’ont fait qu’empirer dans les pays dont la morale est devenue « moins stricte ».

  • Pingback: Expo Larry Clark : tout ça pour ça… « Pensées d'outre-politique

  • Pas mieux : je n’ai pas spécialement le sentiment que la situation se soit grandement améliorée en France, pour prendre un exemple que l’on connaît, et plus largement dans les pays occidentaux. Et je n’ai pourtant pas l’impression que ces pays aient montré une grande crispation morale.

    Sinon, oui, je préfère que la sexualité soit découverte avec des petits amis de leur classe qu’avec Roger dans les douches ou Lili dans un buisson. Mais est-ce vraiment un débat ?

  • Aristote,

    Pour voir de la pédophilie dans les photos de Clark, il faut se lever tôt, je trouve. Ces photos sont tout sauf érotiques. Quant au consentement des modèles je ne vois pas ce qui permet de le mettre en doute.

    Clark photographie (et filme) une jeunesse désespérée. La sexualité de cette jeunesse est triste, comme le reste. Comme la drogue à laquelle elle est liée. Ce qui est dérangeant dans l’oeuvre de Clark, c’est cette désespérance, cette noirceur qui sourd de personnes aussi jeunes, bien plus que leurs corps nus et enlacés. Un monde glauque, aux antipodes de la provocation qu’a voulu faire libé.

  • @ lambertine

    Je sais bien que le terme « pédophile » est techniquement incorrect, il s’agit d’adolescents, pas d’enfants. Mais je l’ai utilisé dans le cadre d’une comparaison avec la « pédophilie » de certains membres du clergé. Lesquels, dans leur majorité, avaient péché avec des adolescents.

    Où est l’abus ici ? Vous me dites que Clark nous parle d’une jeunesse désespérée. Moi je dis qu’il met en scène ses obsessions. Non pas qu’il n’y ait pas de jeunes désespérés. Mais les photos sont trop posées, mises en scène, théâtrales. Et Clark n’arrive pas à sortir de son obsession. De l’art « chaud », il y en a eu et il y en aura encore. Courbet a peint  » l’origine du monde », mais que dirions-nous de Courbet si son oeuvre s’était limitée à une variation sans fin sur « L’origine du monde » ? Picasso a également peint du chaud. Mais aussi tellement d’autres choses.

    Pour ce qui est du consentement, je ne doute pas que les adolescents en cause aient signé les papiers requis. Si cela vous suffit…

  • Aristote et Koz,

    si nous comparons la société actuelle à la société d’il y a soixante ans, je pense que tout n’a pas changé en mal. Il y a moins de graves alcooliques maintenant, on fume aussi un peu moins je crois, et la prostitution est beaucoup moins répandue (elle était presque systématique parmi les jeunes d’avant guerre). Il faudrait aussi discuter des violences conjugales, qui, je pense, ont beaucoup baissé, ainsi que d’une société lourde et pesante qui excluait les fils naturels, les bâtards de monsieur et de la bonne, ainsi que les mères filles ou les homosexuels. On pourrait aussi parler d’une société qui exprimait sa violence en guerres continuelles (coloniales ou mondiales).

    Tout n’est certes pas parfait maintenant. Il y a de nombreux problèmes à résoudre, mais pour avoir discuté avec de nombreuses personnes que je pense de bon sens, le bilan de la transition de ces soixante dernières années me semble globalement positif. Et ce bilan est lié selon moi à deux faits majeurs: l’enrichissement, et le développement des libertés individuelles, en particulier sur les moeurs.

  • @ Joyeux Acier

    Tout n’a pas changé en mal, et le passé a eu ses ombres.

    Mais, moins de prostitution en 2010 qu’en 1960 ? Moins de drogue ? Moins d’alcool ? Une société plus accueillante ? Oh, ce ne sont pas les mêmes qui sont exclus…

    Globalement positif ! Pour ceux qui se souviennent de Marchais, c’est l’appréciation qui tue !

    Je ne suis pas favorable à la vertu imposée. Je suis perplexe sur les modèles qui sont proposés.

  • Aristote,

    Non, « le papier » ne me suffit pas. Mais je ne vois pas de quel droit je remettrais en cause le consentement de très jeunes gens qui ont accepté de poser pour des photos, même hard. C’est assez différent comme situation de celle du gamin qui se fait violer à la sortie du confessionnal ou subit les pressions d’un professeur. Je remettrais bien plus facilement en cause le consentement de « sujets » de photos de presse. Celles-ci sont mises en scène et c’est pour ça qu’elles ne me choquent pas (et parce que j’ai vu Ken Park avant les photos, aussi).
    Clark photographie ses obsession ? Oui, mais ses obsessions, ce n’est pas « le sexe » mais la désespérance des adolescents, surtout, d’où le sexe glauque et la drogue. Et ça met sacrément mal à l’aise. Bien plus que des images porno.

    Quant à « L’Origine du Monde », ben, ce tableau me met beaucoup plus mal à l’aise encore que l’oeuvre de Larry Clark », peut-être parce que j’ai posé moi-même pour des artistes dans ma jeunesse. Poser de cette manière, peindre une personne qui pose de cette manière, pendant des heures, c’est bien plus dérangeant que la photo posée de corps enlacés, même nus et le sexe en érection.

  • @ lambertine

    La relation qu’un adulte obsédé entretient avec de très jeunes adolescents ne peut que poser question. Je refuse de « présupposer » le consentement libre et éclairé. Ce n’est pas un « droit », c’est juste du bon sens.

  • @Lambertine

    « Poser de cette manière, peindre une personne qui pose de cette manière, pendant des heures, c’est bien plus dérangeant que la photo posée de corps enlacés, même nus et le sexe en érection. »

    Je me permet d’insister sur ce point un peu cru, parce que ce qui me parait évident en tant qu’ homme ne vous l’est peut être pas autant en tant que femme.

    Si les photos ou le sexe est en érection sont jugées d’une manière spécialement sévère, contexte artistique ou pas, ce n’est pas juste pour des raisons « graphiques ». L’érection n’est pas n’importe quel état physique, elle suppose l’excitation sexuelle du modèle. Ce qui pose problème à deux niveaux : c’est cette excitation évidente qui va « faire de l’effet » sur le spectateur, justifiant une protection du jeune public. Surtout, en ce qui concerne le modèle, on quitte le domaine de la simple pudeur, même très basique pour « l’origine du Monde » : Larry Clark, pour ces photos, demande la participation active, sexuelle, de modèles, et ces modèles sont des mineurs.

    Donc, oui, pré-supposer l’ambiguité n’est pas idiot, c’est même nécessaire. Il y a du sexe dans ces photos, il n’est pas que représenté. Quel role joue Larry Clark dedans, donc?

  • Aristote,

    Votre « bon sens » vous dit qu’il ne peut y avoir de consentement. Le mien m’aurait sans doute dit la même chose il y a vingt ans. Mon expérience, depuis, me dit malheureusement le contraire. Des jeunes gens, et même des très jeunes gens, prêts à se faire photographier (et filmer) dans des positions ouvertement sexuelles, ce n’est pas difficile à trouver dans certains milieux (et mon « bon sens » à moi me dit que le milieu des junkies de Tulsa ne doit pas être très différent de celui des junkies de Liège). Clark est peut-être excité sexuellement quand il les photographie, mais qu’il les force, je n’y crois pas. Le drame est précisément qu’il n’ait pas à les forcer, que ce sexe glauque fait partie de leur vie (comme la piquoûze d’héro, qui a l’air de moins choquer…), et que leur vie est une vie pourrie, foutue avant d’avoir vraiment commencé.

    Vivien,

    Exposer son vagin à un peintre pendant des heures, ça va bien au-delà de l’outrage à la « simple pudeur ». C’est très différent de « poser nue ». C’est clairement sexuel. Et peu importe que L’Origine du Monde soit considéré aujourd’hui comme un chef d’oeuvre parce que Lacan le cachait dans son bureau. Quelqu’un s’est-il posé la question du consentement du modèle ? Non. C’est une (soi-disant) oeuvre d’art, et, dans ce cas-là, au nom de l’art, tout est permis (je ne dis pas que le modèle n’était pas consentant, hein, juste que tout le monde s’en fout. D’ailleurs, elle est morte depuis belle lurette).
    Et, oui, il y a du sexe dans les photos de Clark. Et donc de l’impudeur et du voyeurisme. Mais, je sais que je me répète, je ne crois pas que ce soit du sexe « forcé » (les « autophotographies » de gamins sont souvent bien plus osées que ça)

  • @ lambertine: dans le cadre des affaires de pédophilie, le Pr. Plante, que j’avais interrogé pour préciser ses données, me disait que, par définition, ils considèrent qu’un rapport avec un mineur n’est pas un rapport pleinement libre, en raison de l’ascendant. En l’occurrence, il ne s’agit pas de « bon sens », mais de l’appréciation portée communément par des professionnels. Certes, il n’y a pas de rapports sexuels entre Clark et ses modèles (en tout cas pas en photo) mais je ne vois pas vraiment pourquoi le raisonnement serait très différent. Il ne me semble pas qu’il soit plus difficile pour un adulte d’influencer un jeune pour le prendre en photo nu que de l’influencer pour coucher avec lui.

  • Koz,

    Oui. Je sais ce que disent les professionnels (enfin, pas tous) et ce que dit la loi. Mais je ne parle pas le loi, là, ni de psychologie universitaire. Je parle de vrais gens, de vrais gamins à la dérive qui n’en ont que faire des thèses officielles. De gamins à la dérive qui s’offrent, qui se vendent, qui diffusent leurs propres photos à côté desquelles celles de Larry Clark sont d’une sagesse exemplaire. De gamins qui n’ont pas besoin d’adultes pour coucher, et qui couchent de leur plein gré. Des gamins qui riraient au nez de celui qui les prendrait pour des victimes « parce qu’ils ont fait des photos », alors que, bien souvent, pour eux « être victimes », c’est autre chose. C’est le viol, le vrai viol, l’inceste, les coups, l’indifférence souvent, la pauvreté souvent aussi (mais pas toujours). S’ils sont victimes, ce n’est pas de ce sexe glauque, mais de ce qui les a poussés vers ce sexe glauque.

    Oui, je l’avoue, je rapporte aux gamins de Tulsa ce que je sais des gamins de Liège, en espérant ne pas les trahir, car pourquoi seraient-ils différents dans des situations similaires ? Et ce que je pourrais reprocher à Clark, c’est d’avoir voulu faire de l’Art à partir de leur misère. Et je reconnais que c’est ambigü : il y a dans l’oeuvre de Clark à la fois une dénonciation de cette misère et de ce à quoi elle aboutit (honnêtement, le sexe de Clark n’est pas « sexy ») et un voyeurisme malsain. Mais moins malsain à mes yeux que le voyeurisme des photos de presse qui, elles, se font sans le consentement du sujet – ou, plutôt, de l’objet.

  • @ lambertine

    Il n’y a dans mon propos aucune condamnation des gamins, qui sont pour la plupart des victimes et vous avez sans doute raison, pas d’abord de Clark.

    C’est à Clark que j’en ai, et plus encore à ses thuriféraires qui refusent de seulement voir qu’il y a un problème avec l’instrumentalisation de ces gamins. Qu’ils soient par ailleurs complètement paumés, je veux bien, cela ne vaut pas excuse.

    Et leur  » consentement » me fait penser à celui des drogués qui consentent à l’offre du dealer.

  • « L’ont-ils bien regardée, la société française ? Vit-elle à l’heure du tabou sexuel, de la censure moraliste ? »

    Non, et moi ça me choque. La sexualité on en parle de plus en plus tôt: le CLER intervient dans les classes de primaire maintenant. Moi c’était en 4ème. Oh bien sûr, « mieux vaut prévenir que guérir ». Et c’est pas complètement faux. Mais elle est où la limite dans le « prévenir »? Moi ça me choque qu’il y ait des couvertures et affiches de femmes à poil que même un enfant peut voir. A croire que les parents sont incapables de faire l’éducation sexuelle de leur enfant. Et on ne présente pas assez la sexualité aux jeunes comme quelques chose de « beau ». Et j’ai du mal à considérer ça comme quelque chose de « beau ». Parce qu’à en croire les médias, il n’a plus aucun secret pour personne à partir d’un certain âge et est-ce qu’on a vraiment envie de découvrir quelque chose qu’on croît déjà connaître? Du coup oui, chez les adolescents, le sexe s’apparente de plus en plus à quelque chose de banal, glauque et vide. Ca risque de faire mal pour les générations encore après si leurs parents sont incapables de parler du sexe comme autre chose qu’un acte trash qui ne répond qu’à l’instinct. On parlait justement de ça l’autre jour en philo: un élève lisait phosphore: un article sur la sexualité. Le prof qui ne supporte pas Phosphore s’est mis à parler de cette fameuse absence de tabou sexuel. Et j’ai assez aimé ce qu’il disait: quand on veut échapper à une loi, on tombe forcément sous une autre loi. En matière de sexualité c’est pareil: l’homme dit vouloir se libérer des lois morales et du coup tombe sous la loi de la biologie: on veut coucher on couche, on veut pas, on le fait pas. L’homme en proclamant sa liberté revient au stade d’animal. Elle est où la liberté là-dedans? C’est déjà des chiens qu’il prend en photo Clark. Menfin, je nuance quand même: je doute, en tout cas je n’espère pas que les relations sexuelles soient toujours glauques et lugubres même à cet âge là, on va pas généraliser non plus!!!
    Et merci bien, qu’on se le dise: toute l’adolescence ne va pas mal merde!!!! A vous entendre on est tous des dépravés.
    Quant à l’histoire du consentement. Bien sûr que les adolscents n’ont pas été forcés mais n’étaient effectivement pas « éclairés » comme qqun a dit… perso je comprends pas trop qu’on puisse accepter ça…

    @ Joyeux Acier: « A mon avis, des relations sentimentales consommées entre petits-amis sont loin d’être la pire des solutions pour donner un peu de piment à cette période difficile de la vie » J’espère bien que tous les jeunes ne considèrent pas ça comme une « solution »!!!

  • Toute l’adolescence ne va pas mal, non. Personne n’a dit le contraire. L’adolescence photographiée par Clark va mal. Et elle n’est pas composée de « chiens », mais de jeunes gens perdus, fragiles, qui n’ont pas eu la chance d’être guidés, qui parfois – qui souvent – ont connu pire.

    Aristote,

    Oui, ces gamins sont comme des drogués qui vont chez le dealer. D’ailleurs, ils le font aussi, et, là non plus, personne ne les force. Le dealer n’est pas plus leur premier bourreau que ne l’est Clark. la cause est en amont. Et vous, vous ne les condamnez sans doute pas, ces gamins, mais, dans la vraie vie, quand il ne s’agit pas de hurler haro sur le dealer, ou sur le « pédophile », qui ne les condamne pas, ces « causes perdues » ?

Les commentaires sont fermés