Du monde, et de sa beauté

« C’était un dimanche. Anne-Lorraine est morte. Elle allait déjeuner chez ses parents. Elle est morte parce qu’elle était seule dans une rame de RER. Elle avait 23 ans, et voulait témoigner du monde et de ses travers. Du monde et de sa folie« .

J’ai acheté le dernier numéro de Paris-Match, un peu mal à l’aise du fait du slogan historique de ce journal, le poids des mots, le choc des photos. C’est ainsi que ses journalistes, après avoir utilement rappelé le souvenir d’Anne-Lorraine Schmitt, et mis un visage sur ce qui ne resterait pour beaucoup qu’un fait divers, concluent leur article.

Ce point est certes annexe, et il peut paraître abusif de « broder » sur cette conclusion. Mais je suis réservé à son égard.

Peut-être les journalistes de Paris-Match ont-ils toutefois mieux cerné la personnalité d’Anne-Lorraine Schmitt, eux qui ont rencontré sa famille, que moi, qui ne fais que présumer.Les quelques témoignages entendus évoquent toutefois une jeune fille toujours souriante, aimable, à la foi joyeuse et lumineuse. Et je ne suis pas certain que son objectif ultime, en tant que journaliste, aurait été de « témoigner du monde et de ses travers« . Comme je ne suis pas certain qu’elle souhaiterait, aujourd’hui, que l’on condamne un peu plus ce monde.

Ce propos final me semble donc convenu, comme s’il s’agissait d’une parfaite évidence. Comme si la mission d’un journaliste était évidemment, nécessairement, celle-là. Il me semble que l’on peut faire d’autres hypothèses.

Bien sûr, il faut savoir dénoncer, mettre en lumière, protester, s’indigner et, dans le meilleur des cas, construire tout de même. Mais il faut aussi une véritable force d’âme pour témoigner de la beauté du monde. Parce qu’il est en fin de compte bien souvent plus facile, voire naturel, de pointer les dysfonctionnements et les injustices. On y gagne des galons de « personne concernée« . Eh oui, concerné, engagé. Que voulez-vous, moi, je pense, je réfléchis, je suis atteint par le malheur des autres. Je me soucie du monde, donc. Je suis quelqu’un de bien, de concerné.

Mais qui se soucie des autres au point de leur dire que ça vaut la peine d’y vivre, dans ce monde ? Qui, pour souligner le bonheur, la joie, la beauté, l’espoir, la solidarité, l’amour ? On garde ses émerveillements pour soi, par crainte de passer pour un illuminé, un crédule, un naïf. Et puis, lorsque vous vous enthousiasmez, vous vous mettez en péril, parce que vous vous êtes exposé, et qu’il y aura toujours quelqu’un pour vouloir le doucher, votre enthousiasme, pour souligner la petite mesquinerie, la petite imperfection qui, quelque part, le ternira.

J’aime, à cet égard, la rubrique de La Croix, en dernière page, une idée pour agir – La Croix qui consacrait sa Une le week-end dernier à tous ceux qui agissent pour améliorer la vie dans les quartiers difficiles, titrant « Ils sont des remparts contre la violence« . Dans le même esprit, j’aime Reporters d’Espoir, dont le credo est de valoriser les informations porteuses de solutions, et de solutions reproductibles.

Alors, « témoigner du monde et de ses travers » ? Pourquoi ? Et pourquoi cette formule bien consacrée ? Que les journalistes se rassurent : ce créneau est bien occupé. Les travers du monde, ils nous sautent à la gueule dès que l’on ouvre le journal, dès qu’on allume la télé, dès que l’on se connecte au Net. Sur la beauté, la joie, l’espoir, il y a moins de concurrence. Les journalistes (allez, certains journalistes – mais un certain nombre) semblent concevoir automatiquement leur mission comme une mission de dénonciation.

Qu’ils consacrent davantage de leur énergie à témoigner de ceux qui aident, parfois silencieusement. On ne sait jamais, ça pourrait donner des idées.

Qu’ils consacrent davantage de leur énergie à témoigner du monde et de sa beauté. On ne sait jamais, ça pourrait redonner de l’espoir à ceux qui l’ont perdu.

Je ne veux pas préjuger de ses intentions. Peut-être aurait-elle consacré sa vie à la dénonciation « du monde et de sa folie« . Il est possible toutefois, au vu des portraits qui sont faits d’elle, qu’Anne-Lorraine Schmitt ait eu la force d’âme que j’évoquais plus haut, pour poursuivre une mission plus lumineuse que de témoigner des travers et de la folie du monde. C’est certainement davantage ce qui nous manque.

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17 comments

  • Cessons surtout de se servir de la mort de cette pauvre jeune femme pour débattre de sujets annexes. Elle a été victime d’un pervers sexuel. Je ne vois pas ce que sa religion vient faire là-dedans, pour ma part. Elle n’est pas partie pour quelque chose, pour un combat ou pour quoi que ce soit. Elle est partie, parce qu’elle a eu la malchance de croiser la route d’un dingue. Paix à son âme!

  • « Souffles » de Birago Diop

    Ecoute plus souvent les Choses que les Etres la Voix du Feu s’entend, entends la Voix de l’Eau Ecoute dans le Vent le Buisson en sanglots c’est le Souffle des ancêtres.

    ceux qui sont morts ne sont jamais partis ils sont dans l’Ombre qui s’éclaire et dans l’Ombre qui s’épaissit les morts ne sont pas sous la Terre ils sont dans l’Arbre qui frémit, ils sont dans le Bois qui gémit ils sont dans l’Eau qui coule ils sont dans l’Eau qui dort ils sont dans la Case, ils sont dans la Foule les morts ne sont pas morts.

    Ceux qui sont morts ne sont jamais partis ils sont dans le Sein de la femme, ils sont dans l’Enfant qui vagit et dans le Tison qui s’enflamme les morts ne sont pas sous la terre. ils sont dans le Feu qui s’éteint, ils sont dans les Herbes qui pleurent, ils sont dans le Rocher qui geint, ils sont dans la Forêt, ils sont dans la Demeure. Les morts ne sont pas morts.

    Poème tiré du livre pour enfant « poésies africaines » avec de sublimes dessins de L.K. Lundangi

  • [quote comment= »63683″]Cessons surtout de se servir de la mort de cette pauvre jeune femme pour débattre de sujets annexes. Elle a été victime d’un pervers sexuel. Je ne vois pas ce que sa religion vient faire là-dedans, pour ma part. Elle n’est pas partie pour quelque chose, pour un combat ou pour quoi que ce soit. Elle est partie, parce qu’elle a eu la malchance de croiser la route d’un dingue. Paix à son âme![/quote] D’accord avec toi quoique tout de même son comportement dans l’adversité témoigne d’une force d’âme qu’on connait peu aujourd’hui. C’est aussi ce qu’on salue.

  • [quote comment= »63708″]son comportement dans l’adversité témoigne d’une force d’âme qu’on connait peu aujourd’hui. [/quote]

    On la connait peu ou on ne sait pas la reconnaitre ?

    Et puis qu’appelle-t-on « force d’âme » ?

    Pour le reste, oui, paix à son âme. Et je ne doute pas que cette paix lui sera donnée après le calvaire qu’elle a vécu. C’est pour cette raison que j’inciterais à prier pour son meurtrier, qui lui…

  • [quote comment= »63708″][quote comment= »63683″]Cessons surtout de se servir de la mort de cette pauvre jeune femme pour débattre de sujets annexes. Elle a été victime d’un pervers sexuel. Je ne vois pas ce que sa religion vient faire là-dedans, pour ma part. Elle n’est pas partie pour quelque chose, pour un combat ou pour quoi que ce soit. Elle est partie, parce qu’elle a eu la malchance de croiser la route d’un dingue. Paix à son âme![/quote] D’accord avec toi quoique tout de même son comportement dans l’adversité témoigne d’une force d’âme qu’on connait peu aujourd’hui. C’est aussi ce qu’on salue.[/quote] Là, d’accord.

  • [quote comment= »63683″]Cessons surtout de se servir de la mort de cette pauvre jeune femme pour débattre de sujets annexes.[/quote]

    Comme on en a discuté en chat, j’ai pensé que ce que tu écrivais concernait ce billet, raison pour laquelle je l’ai retiré dans un premier temps. Même si tu me dis que tel n’était pas le cas, en le relisant, je ne pouvais pas m’empêcher d’avoir le sentiment qu’on pouvait me reprocher de me « servir de sa mort pour débattre de sujets annexes ». Je l’ai donc un peu réécrit pour essayer d’atténuer le risque qu’il donne cette impression.

  • C’est vrai qu’on a souvent l’impression que seul l’exposé des « problèmes » serait légitime. Plus rarement celui des solutions. Et plus rarement encore, le seul exposé d’un évènement heureux (je ne parle pas de ceux que l’on trouve dans Gala). Probablement, parce que l’on croit que cela ressort de l’ordinaire, dont les journalistes ne font pas vraiment part.

  • Je trouve votre billet cohérent et respectueux envers la mémoire de Anne-Lorraine S. Elle voulait devenir journaliste, sa foi  » lumineuse  » l’aurait peut-être amenée à témoigner de la beauté du monde et pas seulement de ses travers et de sa folie comme le sous-entendait l’article de Paris-Match. Mais il est difficile d’écrire un commentaire sur cet aspect du travail des journalistes et autres, sans avoir l’impression de trahir un peu cette jeune femme qui est au centre de votre réflexion.

  • Je précise que mon commentaire ne visait nullement Koz. J’ai été, comment dire, gêné par l’afflux de mails que j’ai reçu suite au décès de cette jeune femme. Plein de mails émanant de nombreux amis catholiques, et qui appelaient à prier pour cette malheureuse. Alors oui, bien sûr. Prier pour elle, évidemment. Mais prier pour elle, non parce qu’elle était catholique, mais prier, pour l’aider. Qui sait, c’est peut-être grâce à ces prières (qui sont en-dehors du temps) qu’elle a trouvé le courage d’affronter cette mort. Ce qui m’ennuie, c’est que je n’ai reçu aucun mail pour appeler à prier pour les deux jeunes de Villiers-le-Bel, par exemple. Je pense que les catholiques ne doivent pas se recroqueviller sur eux-mêmes et devenir justement une communauté comme une autre, un lobby, ou quoi que ce soit dans ce genre. Mon commentaire était d’ailleurs aussi une façon de rebondir sur la discussion précédente, sur la façon dont certains utilisent cette mort pour leur cause. Ce n’est pas le cas de Koz (même si ça rime). Dont acte!

  • Je suis un peu comme toi, le chafouin, un peu réservé sur certaines déclarations à son égard. Mais je ne veux pas relancer ce débat-là. Je signale toutefois les extraits de l’homélie prononcée ce samedi lors des funérailles, et spécialement la « troisième fleur« , qui me fait penser que mon intuition n’est pas fausse.

    Pour en revenir au fait générateur du billet, je ne pense donc pas qu’elle aurait eu à coeur de témoigner des travers du monde, toujours ces fameux travers du monde.

    Je voulais élargir le propos sur la base de la conclusion de l’article. Mais il est évidemment difficile d' »élargir » après cela.

    Simplement, je trouvais frappant que, si cette conclusion dépasse l’effet de style, la seule mission du journaliste envisagée par les auteurs soit celle-là.

    On se dit qu’il faut témoigner de « la folie des hommes » pour susciter des réactions. Je me demande si au final ce n’est pas plus stérile encore que de ne pas en témoigner. Au final, pour quelques-uns que ça motive à s’engager, combien qui baissent les bras, se disant que le monde est ainsi, et qu’on n’y changera rien ?

    A nouveau, je voudrais citer en exemple la démarche de Reporters d’Espoir. A cet égard, je voulais évoquer l’un de ses jeunes fondateurs, Christian de Boisredon, que j’ai eu l’occasion de croiser il y a plusieurs années chez des amis, avant qu’il n’entame toutes ces démarches et, en allant sur leur site, je tombe sur un propos de sa part auquel j’adhère tout à fait :

    « Nous sommes informés des problèmes actuels – ce qui est essentiel -, mais peu connaissent les réponses qui existent. A l’occasion de mon tour du monde de l’espérance, j’ai rencontré de nombreuses personnes ayant dupliqué des initiatives concrètes et positives après en avoir entendu parler dans les médias… certains créant, par exemple, plusieurs dizaines de milliers d’emplois. Les journalistes ont, de ce fait, un pouvoir créateur inestimable. »
  • [quote comment= »63941″]Je pense que les catholiques ne doivent pas se recroqueviller sur eux-mêmes et devenir justement une communauté comme une autre, un lobby, ou quoi que ce soit dans ce genre.[/quote]

    Vae victis.

    Parce que la logique que tu dénonces, c’est justement parce que des cathos ont refusé de la mettre en oeuvre que l’IVG est passé, etc, etc.

    Faudra pas venir se plaindre.

  • [quote comment= »63968″][quote comment= »63941″]Je pense que les catholiques ne doivent pas se recroqueviller sur eux-mêmes et devenir justement une communauté comme une autre, un lobby, ou quoi que ce soit dans ce genre.[/quote]

    Vae victis.

    Parce que la logique que tu dénonces, c’est justement parce que des cathos ont refusé de la mettre en oeuvre que l’IVG est passé, etc, etc.

    Faudra pas venir se plaindre.[/quote]

    Se battre pour ses convictions, ce n’est pas faire du lobbying.

    [quote comment= »63966″]

    A nouveau, je voudrais citer en exemple la démarche de Reporters d’Espoir.

    [/quote]

    Tout à fait d’accord avec le fond de la démarche. Mais ensuite, on peut se demander où est la limite. Les initiatives de Reporters d’espoir ne se suffisent pas à elles-mêmes, c’est juste un autre tiroir d’informations. L’idéal, ce serait que les médias classiques tentent d’emprunter un peu l’idée, parfois, et sans forcément tomber dans le Pernault…

  • L’idéal serait bien sûr que ce type de logique innerve la profession. Mais c’est au moins un pas dans la bonne direction. Après, de toutes façons, je ne jette pas la pierre aux journalistes : ils illustrent une tendance de chacun. Simplement, ils ont un potentiel et, de fait, une responsabilité supérieure aux autres.

    ‘L’arbre qu’on abat fait plus de bruit que la forêt qui pousse’ : faut-il encore amplifier le son ? C’est une belle mission, pour les journalistes, d’aller porter le micro dans les jeunes pousses.

  • Vraiment, j’apprécie ce blog. Vraiment.

    Je rejoins ce que dit le chafouin sur l’abondance de mails suite au meutre d’Anne-Lorraine. Par ma « proximité de vie », j’ai été touchée par la mort d’Anne-Lorraine, dans de telles conditions. Mais mal à l’aise de la réaction de mon entourage catholique et de la mienne. Comme si, sa mort avait plus de poids car elle était catho, jeune, scout… Une phrase du testament du père Christian de Chergé me revient : « Qu’ils [ma communauté, mon Eglise, ma famille] acceptent que le Maître unique de toute vie ne saurait être étranger à ce départ brutal. Qu’ils prient pour moi : comment serais-je trouvé digne d’une telle offrande ? Qu’ils sachent associer cette mort à tant d’autres aussi violentes laissées dans l’indifférence de l’anonymat. Ma vie n’a pas plus de prix qu’une autre. Elle n’en a pas moins non plus. »

    Mais là n’était pas le sujet de l’article de Koz. Merci de ce lien vers Reporters d’Espoir dont j’avais entendu parler sans connaître véritablement.

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