Cas pratique

leonardadinbraniCa pendait au nez de Valls, et au mien. Un cas pratique, après les débats de ces dernières semaines. Un jeune, une jeune, expulsée dans des conditions discutables.  Une jeune rom, de ce peuple dont François Hollande écrivait qu’il était le « bouc-émissaire idéal pour justifier des politiques toujours plus répressives ».

Pas de raison que Valls, qui mène une politique peut-être plus sévère encore que celle de Sarkozy, soit épargné, y compris par les amalgames honteux et stupides de cette gauche qui ne sait pas distinguer Auschwitz et le Kosovo. Pas davantage de raisons que lui soit épargné le folklore des si spontanées manifestations lycéennes.

C’est le réseau RESF qui a sorti, sinon créé, l’affaire, tout d’abord dans un billet publié sur Mediapart. Il fallait lire ce billet, avant que la polémique ne s’enflamme, avant d’entendre tant de choses sur la famille, le lire pour commencer par mettre – à défaut d’un visage – un prénom et un nom sur le cas trop théorique des Roms. Cécile Duflot n’a pas tort d’appuyer là où Valls pèche : Leonarda, c’est l’antithèse des positions de Valls. Voilà donc ces Roms qui ne veulent pas s’intégrer en France, dont les modes de vie sont trop différents des nôtres, et qui ont vocation à retourner en Roumanie ? Non seulement ceux-là ne sont pas Roumains mais le mode de vie de Leonarda ne semble pas bien différent de ses copines sur Facebook. Là voilà de surcroît qui parle français, qui est scolarisée et manifestement intégrée dans sa classe.

Alors, certes, il y a tout ce qui est sorti depuis. Pour détourner l’attention de la seule Leonarda, droite, gauche et (bien des) medias ont sorti – et avec quelle rapidité ! – le dossier du père. Pensez donc : ce coup-ci, ça arrange tout le monde. On chercherait presque le fournisseur officiel d’infos exclusives place Beauveau. Détrompez-moi s’il le faut : je ne crois pas avoir déjà vu, dans un dossier similaire, atterrir aussi vite dans la presse vespérale les dossiers de la préfecture. Menteur, fraudeur, violent. Il était déjà étranger, manquerait plus qu’il ait violé la vieille.

Voilà la famille Dibrani loin de la famille modèle, entend-on. C’est possible. Et même si ma préférence ira évidemment toujours à une famille modèle1, même si elle ira toujours au besogneux qui s’efforce de s’en sortir dans la légalité, comme il est facile de feindre l’étonnement qu’une famille miséreuse et étrangère ne soit pas modèle ! Comme il serait bon et louable qu’une famille en galère soit bien peignée, dure au labeur, inflexible sur les principes ! Encore faudrait-il aussi être mieux informé de la réalité des violences avancées. S’il s’agit, comme on peut le lire mais qui resterait à confirmer, de punitions pour être rentrée trop tard le soir ou ne pas avoir fait ses devoirs, bien de ceux qui conspuent le père aujourd’hui approuveraient sa sévérité s’il était un autre.

N’oublions pas encore le trouble sur la situation véritable de la famille, dont on se demande aujourd’hui si elle ne serait pas, hormis le père, de nationalité italienne, de sorte que nous aurions expulsé des ressortissants européens hors de l’Union. Tout ceci est sujet à caution mais largement instrumentalisé par les uns et les autres.

Il y a donc tout autour de cette affaire la détestable impression d’assister au grand bal des faux-culs et des empressés, sur le dos d’une famille.

Dominique Quinio avait parfaitement raison dans son éditorial du 16 octobre 2013 :

« Un double piège nous est tendu : utiliser l’émotion d’un cas particulier pour condamner une politique globale; ou, au contraire, refuser de voir que, derrière des statistiques et des dossiers administratifs, vivent des hommes, des femmes, des enfants qui se cherchent un avenir.»

Il faut donc garder les yeux ouverts. Avoir pleinement conscience, pour apprécier une politique migratoire, des destins auxquels elle s’applique, des aspirations légitimes, celles que nous aurions eues si nous-mêmes n’avions pas eu la chance de naître du côté confortable. « Il n’y a pas de manière « douce » d’expulser une famille, et on ne peut dénier le droit d’un État à réguler les flux migratoires sur son territoire » écrivait encore Dominique Quinio2.

Expulser une famille, ce sera toujours un sale boulot. Même les propositions de « sanctuariser l’école » sont un peu dérisoires. Qui protège-t-on vraiment : eux ou nous ? Croit-on que l’expulsion soit beaucoup moins dure quand elle se passe au domicile ? Pour autant, on ne peut pas considérer qu’une famille dont les enfants seraient scolarisés soit ipso facto non expulsable, à moins de déclarer clairement qu’il n’y a plus de politique migratoire. Il y aura donc toujours des expulsions, ce seront toujours des drames, des déchirements, pendant que nous continuerons de profiter de nos situations favorisées.

La plus infime des exigences est d’en avoir au moins conscience.


  1. Quoique… []
  2. pour mémoire, « chaque État le droit de réguler les flux migratoires et de mettre en œuvre des politiques dictées par les exigences générales du bien commun, mais toujours en garantissant le respect de la dignité de chaque personne humaine », Message du Pape Benoît XVI pour la Journée Mondiale des Migrants et des Réfugiés 2013 []

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Tête de pont ®, résolument à mon compte, quand j'y réfléchis bien.

42 comments

  • Merci pour ce billet. Je suis d’accord avec toi sur toute la ligne.

    Trois points qui m’ont cependant interpelé particulièrement :

    1. l’emphase sur l’interpellation à l’école. Soit on n’interpelle, soit on n’interpelle pas. Mais dans le premier cas, ce sera toujours douloureux, et à tout prendre, je suis plutôt content que ça ne se soit pas fait en catimini (genre à 6h01 du matin).

    2. la rapidité de mobilisation des syndicats étudiants, à laquelle la sortie du dossier pénal du père ne fait que (!) répondre. Il faut vraiment qu’au PS on ait envie de dézinguer Valls pour que les syndicats étudiants s’enflamment à ce point.

    3. Je n’apprécie pas la loi faite sur le coup de l’émotion, d’un exemple. Cependant l’exemple peut parfois être un bon contre-exemple. L’avantage que Valls pousse la logique de la loi jusqu’au bout, c’est que ça amènera sans doute à la changer.

  • Cas pratique, certes, mais peut-être pas celui que voit Koz.

    Je n’ai pas d’avis sur Leonarda et il est fort possible que son expulsion soit une erreur légale (elle serait italienne) et une faute humaine.

    Mais ni l’erreur ni la faute n’expliquent l’emballement. Valls faisait l’échappée, course en tête. Ses petits camarades du peloton PS ne supportaient pas qu’il soit le seul à s’en tirer dans les sondages. L’urgence était de l’abattre en plein vol. La mobilisation sur commande des lycéens est un signe qui ne trompe pas.

    Il n’est d’ailleurs pas évident que la manoeuvre arrive à ses fins. Mais soyons lucides. Cas pratique oui, mais de petit meurtre entre amis politiques. Leonarda n’est qu’un prétexte.

  • @ Paul:

    1. Nous sommes assez d’accord. Comme je l’ai écrit en fin, je ne suis pas sûr en effet que la dimension scolaire soit essentielle. Je peux néanmoins comprendre qu’il soit douloureux d’être interpellé devant ses copains. Mais comme toi, je trouve la réaction emphatique.

    2. C’est évident : pour certains, il faut dégommer Valls. On sait que les mobilisations lycéennes sont tout sauf spontanées et que les organisations sont très marquées à gauche. Les lycéens suivent consciemment ou non l’agenda qu’on leur impose.

    3. Je ne sais pas s’il faut changer la loi. En quel sens ?

    Aristote a écrit ::

    Cas pratique, certes, mais peut-être pas celui que voit Koz. (…) Leonarda n’est qu’un prétexte.

    Je ne suis pas certain de faire erreur en m’attachant davantage à la réalité humaine qu’aux (évidentes) manœuvres politiciennes.

  • Koz a écrit ::

    Je ne suis pas certain de faire erreur en m’attachant davantage à la réalité humaine qu’aux (évidentes) manœuvres politiciennes.

    Moi je suis mal à l’aise. Des cas Leonarda, il y en a d’autres exemples. Il est certainement très justifié de pointer les réalités humaines qui débordent toujours les cadres des discussions sur les principes.

    Mais à cette occasion, c’est apporter de l’eau au moulin de ceux qui sont à la manoeuvre pour dégommer politiquement Valls et dont l’intérêt pour Leonarda est…tactique. J’ai la désagréable impression de me faire manipuler.

  • Je me fiche un peu de la situation politique de Valls, qu’il existe ou disparaisse ne m’intéresse pas. Qu’il y ait de la manipulation, c’est également plus que probable. Que je ne partage pas les positions de RESF, qui est opposée en fin de compte à toute politique migratoire, est un fait. Qu’il y ait d’autres cas Leonarda, c’est certain. D’autres cas totalement passés sous silence, dont nous n’avons pas connaissance et peut-être pas conscience. Mais prendre un cas pour le mettre en lumière, tout le monde le fait (j’aurais des exemples dans « notre camp » mais je vais encore me froisser avec tout le monde) et c’est précisément l’occasion de le faire davantage. A mon sens, c’est bien la situation humaine qui est centrale, même si le jeu politicien est plus qu’apparent.

  • Une fois de plus vous êtes dans le juste milieu. Celui qui prend les coups, refusant de protester sans réfléchir à tout le problème qui est loin d’être simple. J’ai lu la marée d’indignation en faveur de Léonarda. J’ai lu aussi la marée de boue qui a suivi (une partie : je ne suis pas maso !). Cette famille (et les autres) est manipulée pour servir d’étendard aux « arguments » des uns et des autres. Merci.

  • Koz a écrit ::

    A mon sens, c’est bien la situation humaine qui est centrale, même si le jeu politicien est plus qu’apparent.

    D’accord. Il est évident que le cas n’est pas mis en exergue de façon innocente. Il est tout aussi évident qu’il existe aussi des tas d’autres cas aussi dramatiques pour les personnes concernées, et pas médiatisés du tout. On peut décider que ce n’est pas notre problème, que nous avons le droit de réguler l’immigration et qu’il n’y aura pas d’omelette sans casser d’oeufs. Il n’en reste pas moins préférable de reconnaître l’existence des oeufs cassés et de regarder cette réalité en face.

  • Koz a écrit ::

    Je me fiche un peu de la situation politique de Valls, qu’il existe ou disparaisse ne m’intéresse pas.

    Tu connais mes opinions politiques et tu dois te douter que Valls n’est pas mon souci.

    Mon problème, c’est le cynisme avec lequel on joue au théâtre.

  • Bien sûr qu’il y a manipulation et dans les 2 sens. Pourquoi parler de Leonarda… et pas de ses 5 frères et soeurs, sûrement scolarisés eux aussi ? Pourquoi n’étaient-ils pas à l’école, pourquoi seule Leonarda y était-elle, sachant que la famille savait qu’elle devait être expulsée ce jour-là (le père l’ayant été la veille) ? Pourquoi l’école serait-elle un sanctuaire mais pas le domicile ? Faudra-t-il n’expulser que pendant les vacances scolaires ? Depuis quand aller à l’école est synonyme d’intégration ? L’école est obligatoire en France (même si elle peut se faire à domicile -mais c’est rare) et donc l’école accueille tout le monde, y compris les enfants « sans papiers ».

    Il y a déjà pas mal de monde en situation irrégulière qui se retrouve inexpulsable : les parents d’enfants nés en France (voir le cas de Mayotte où bon nombre de Comoriennes viennent accoucher) ou les mineurs isolés (qui ne sont pas tous mineurs d’ailleurs); s’il faut y rajouter les familles dont les enfants vont à l’école, autant supprimer les lois sur l’immigration…

    Je ne sais pas qui a orchestré le cas Leonarda. Si ça vient d’une certaine gauche pour flinguer Valls, c’est raté compte tenu de ce qu’on apprend sur les mensonges du père (mais même sans ça, les Français commencent à en avoir vraiment assez de la préférence étrangère) et c’est tout le gouvernement qui est en porte-à-faux (soit désavouer le ministre de l’Intérieur et bafouer la loi en réintégrant une famille qui cumule irrégularité et mensonges, soit appliquer la loi et désavouer les bisounours dont d’autres ministres); si ça vient de la droite pour flinguer la gauche en général, c’est plutôt réussi. Compte tenu des protagonistes (RESF, associations d’aide aux sans-papiers, medias), je penche pourtant pour la 1ère solution .

    Quant à Leonarda, bien sûr qu’elle n’a rien à faire au Kosovo où les mensonges de ses parents l’ont entraînée. Espérons pour elle et ses frères et soeurs qu’ils seront renvoyés ensuite en Italie (dont ils connaissent la langue et où sont les racines maternelles). Mais pas en France…

  • En fait, ce serait surtout un cas de droit international privé comparé en droit de la nationalité. Il n’est pas sûr que la famille soit italienne (hormis le père). En effet, le fait que la mère et les enfants soient nés sans doute nés en Italie n’en fait pas des Italiens. Le droit de la nationalité italien ne reconnaissant pas le droit du sol jusqu’à une date récente, il est vraisemblable qu’ils ne soient pas de nationalité italienne. Les papiers auxquels il est fait référence sont sans doute des titres de séjours (s’ils ont la nationalité italienne, les détruire n’auraient pas eu grand sens; sauf s’ils ont en plus une fausse identité…). Sur le fond, je ne suis pas fait un avis assez rapidement pour ne pas être actuellement tout chamboulé… Le coups de l’école me reste un peu en travers car c’est vraiment étranger aux usages en la matière pour ce que j’en sais . Ce qui me semble acquis est également que les enfants n’ont pas d’autre pays que la France dont il parle la langue (comme des jeunes j’imagine mais bon…).

  • On discutait de ça avec les collègues. On se demandait pourquoi « ça » sortait. Je pensais à l’hypothèse « faire oublier les ratés de la réforme Peillon », on n’avait pas vu « flinguer Valls » pourtant c’est évident.

    Maintenant, comment dire : des Roms « famille modèle » qui se font expulser à 4 h du matin, il y en a eu pas mal ces derniers temps. En tout cas des beaucoup moins douteux que ce père de famille. Parce que là, pour faire pleurer dans les chaumières, c’est raté : on s’apitoie sur Léonarda puis on a l’histoire complète et là hop, ces gens-là sont des menteurs à expulser, gentiment, mais à expulser. Bref, RESF a raté son plan com, le FN jubile, Valls sans doute aussi. Du coup, ça m’interroge quand même ce truc-là.

    Pour l’école, il était évident que ça choquerait. Parce que malgré tout on a cette image de l’école comme d’un lieu protégé au moins de la police. Un lieu de l’enfance, aussi, l’enfance sacrée. Un lieu symbole de l’intégration (oui elle est obligatoire mais justement dans les stéréotypes sur les Roms il y a le fait de ne pas scolariser les enfants voire de les réduire à la mendicité). Et puis un lieu où vont NOS enfants. Je m’étonne que vous n’y ayez pas pensé, tous ces parents choqués que leurs enfants aient assisté à cette interpellation violente. Ils ont raison d’ailleurs, ça doit être choquant, quand on est un enfant du Doubs, cette confrontation brutale à ce que le monde des adultes a de plus dur et de trop compliqué pour les rassurer d’un simple « c’est pas grave, je vais t’expliquer… »

    Mais si on réagit à cette temporalité de la vie scolaire, c’est bien parce que si on commence à arrêter les Roms devant les copains, c’est dur pour Léonarda, mais c’est dur aussi pour les copains. Je suis cynique, mais je crois bien que c’est d’abord ça qui choque. Il doit bien y avoir un fond de « Ce genre de sale boulot, ça devrait avoir lieu au domicile, entre eux et la police, « pas devant les enfants des braves gens ». « 

  • Bonjour,

    Le sentimentalisme médiatique sur une situation particulière m’a toujours peu inspiré confiance. Dans une population de plusieurs millions d’individus, on peut toujours trouver un exemple émouvant de n’importe quoi avec une petite fille de 3 ans photogénique pour justifier n’importe quoi (une petite fille s’est crevé un oeil avec une branche dans une forêt, et deux jours après, les manifestants professionnels sont dans la rue avec des panneaux « coupons tous les arbres de France »).

    Cependant, je me méfie aussi de la théorie politique pure, qui ne regarde jamais les conséquences concrètes sur les individus. Les souffrances individuelles sont pour moi les révélateurs des pires drames : guerres, esclavage…, toutes ces actions étaient acceptées à certaines époques par notre élite politique sophistiquée (et même aujourd’hui, qui ose dire que la guerre de 14 était une boucherie inutile dans les cercles de la bonne société).

    Peut-être pour progresser faut il mettre ces histoires individuelles en perspectives: dans le cas présent, combien d’enfants sont expulsés, et l’expulsion est elle si grave ? Je répond plutôt « pas beaucoup » et « pas tant que cela » (il n’y a pas mort d’homme), et j’ai bien envie de passer au sujet suivant.

  • Gwynfrid a écrit ::

    D’accord. Il est évident que le cas n’est pas mis en exergue de façon innocente. Il est tout aussi évident qu’il existe aussi des tas d’autres cas aussi dramatiques pour les personnes concernées, et pas médiatisés du tout. On peut décider que ce n’est pas notre problème, que nous avons le droit de réguler l’immigration et qu’il n’y aura pas d’omelette sans casser d’oeufs. Il n’en reste pas moins préférable de reconnaître l’existence des oeufs cassés et de regarder cette réalité en face.
    Si j’étais du genre à faire du mauvais esprit, je dirais que certains trouvent qu’au lieu de se préoccuper de ce cas, il y aurait des cas bien plus emblématiques dont personne ne parle… et dont ils ne se sont jamais souciés avant de les utiliser pour se justifier de ne pas se soucier de ce cas-là.

    Et, de nouveau, j’exprime une double perplexité :

    • sur le fait qu’il y ait véritablement des « familles modèles » chez les Roms expulsables
    • sur le fait que certains sont soudainement disposés à considérer qu’il existerait de telles familles modèles chez les Roms… pour les opposer à la famille de Leonarda.

    En ce qui me concerne, je ne suis pas miséreux, j’ai un avenir, les moyens humains d’améliorer ma situation. C’est moins compliqué d’être « modèle ».

    Claribelle a écrit ::

    Bien sûr qu’il y a manipulation et dans les 2 sens. Pourquoi parler de Leonarda… et pas de ses 5 frères et soeurs, sûrement scolarisés eux aussi ?

    C’est vrai : « pourquoi ? ». M’est d’avis que, si vous posez la question, ce n’est pas particulièrement par volonté de vous préoccuper du sort de ses 5 frères et sœurs.

    Quant à l’école qui ne serait pas synonyme d’intégration, ce doit encore être un procès d’intention de ma part, mais je me demande ce que vous auriez dit si les enfants n’étaient pas scolarisés.

    Pour ma part, je considère que c’est déjà un bon indice. Beaucoup relèvent que la mère ne parle pas français. Ça me semble être le cas de pas mal de générations d’immigrés, à tout le moins les premières années. Claribelle a écrit ::

    Quant à Leonarda, bien sûr qu’elle n’a rien à faire au Kosovo où les mensonges de ses parents l’ont entraînée. Espérons pour elle et ses frères et soeurs qu’ils seront renvoyés ensuite en Italie (dont ils connaissent la langue et où sont les racines maternelles). Mais pas en France…

    Ah s’il était certain que ce « mais pas en France » soit guidé par de pures considérations juridiques et non par la volonté de voir tous ces gens où ils veulent, mais pas chez nous…

    Je ne suis pas non plus favorable à ce que l’on considère, comme le demandent certains, que les familles dont les enfants sont scolarisés soient inexpulsables, ou il serait trop facile d’entrer sur le territoire et faire scolariser ses enfants, puisque c’est un droit. Je suis favorable à ce que, quelles que soient nos règles, nous n’oublions pas trop facilement ce que cela représente pour les personnes expulsées.

    @ Nicolas : oui, leur situation n’est pas bien claire. Elle s’éclaircira au fur et à mesure. Il est possible aussi que le père mente de nouveau pour parvenir à revenir dans l’Union européenne. Je ne dis pas que cette famille soit sainte. Je me dis aussi que, si j’étais un père qui voulait tenter sa chance et donner un avenir à ses enfants, je tenterais beaucoup de choses. Certains bravent la mort (je pense à ce migrant Syrien qui n’a plus que sa fille avec lui, ayant perdu sa femme et son fils dans un naufrage, alors qu’ils essayaient de venir pour leur donner un avenir), d’autres mentent sur leurs papiers. Ce n’est pas bien, et il faudra bien appliquer le droit, mais je ne vais pas lui pourrir la tête parce qu’il a menti.

    Léa a écrit ::

    Mais si on réagit à cette temporalité de la vie scolaire, c’est bien parce que si on commence à arrêter les Roms devant les copains, c’est dur pour Léonarda, mais c’est dur aussi pour les copains. Je suis cynique, mais je crois bien que c’est d’abord ça qui choque. Il doit bien y avoir un fond de « Ce genre de sale boulot, ça devrait avoir lieu au domicile, entre eux et la police, « pas devant les enfants des braves gens ».

    C’est un peu l’idée que je suggère en fin de billet. Cette « sanctuarisation », c’est vraiment pour les enfants expulsés, ou c’est parce que ça nous plait de nous dire que l’école dont nous continuerons de profiter pendant qu’eux auront été expulsés (mais pas depuis l’école) serait un tel sanctuaire… pour nos enfants.

    Uchimizu a écrit ::

    Peut-être pour progresser faut il mettre ces histoires individuelles en perspectives: dans le cas présent, combien d’enfants sont expulsés, et l’expulsion est elle si grave ? Je répond plutôt « pas beaucoup » et « pas tant que cela » (il n’y a pas mort d’homme), et j’ai bien envie de passer au sujet suivant.

    Je ne sais pas, je ne suis pas une jeune fille déracinée à 10 ans et expulsée à 15 ans dans un pays inconnu. Il n’y a pas mort d’homme, mais j’ai dans l’idée que l’on peut se préoccuper d’une situation avant que les hommes meurent,

  • Au lieu de voir la bouteille à moitié vide, apprécions le fait de vivre dans un état de droit qui accueille beaucoup d’immigrés dans la détresse. Un pays qui loge, nourrit, éduque, soigne des familles et prend le temps d’étudier leurs droits et les recours au regard de ses lois, en particulier le droit d’asile. Un pays doté de lois votées démocratiquement et d’une administration qui permet de les appliquer, ouvrons les yeux, c’est rare. Un pays qui malgré une situation économique incertaine fait preuve de générosité.

  • @Koz : exemple d’intégration, le rapport de l’administration le conteste totalement. Avec 21 demi journées d’absentéisme scolaire entre le 4 septembre et le 9 octobre, Leonarda explose tous les compteurs!

  • Je crois, Koz, que la modération de votre ton est en fort contraste avec ce qui arrive aujourd’hui à la gauche (mon camp politique), et qui est la plus énorme, la plus terrible, la plus phénoménale baffe qui pouvait lui être assenée : la gauche est au pouvoir, et les lycéens sont dans la rue ! Ils y sont parce que la police a arrêté à des fins d’expulsion du territoire une enfant de 15 ans, devant ses camarades; que le car scolaire s’est garé pour cela sur le parking du collège Lucie Aubrac (si !). Valls peut s’accrocher à ses sondages; pour devenir personnalité d’ouverture, ils sont parfaits; mais président socialiste, qui aurait gagné des primaires…ils peut toujours courir ! Il y a des choses qui ne pardonnent pas à gauche. Demandez à Jor. Si manoeuvre politique il y a , il ne faut pas la chercher dans le danger que représenterait l’ambition de Valls, mais dans le fait qu’il va faire perdre à son camp les dernières voix qui lui restaient (dont la mienne, ma décision est prise pour les municipales, d’autant plus que j’habite Evry !). Le peuple de gauche aussi a ses points non négociables, avec lesquels il vaut mieux ne pas plaisanter !

    Les lycéens sont dans la rue, et je suis fière de ces petits (bordel et inefficacité comprise) : leur conscience est comme leurs artères — bien fraîche et en état de marche. La fraternité, il la vivent comme elle doit être vécue : dans l’instant, et et la proximité. Ecoutons les : «Se faire virer comme ça, et humilier devant ses potes comme l’a été Léonarda. Ça ne se fait pas.», « j’ai des potes sans papier, je sais ce qu’ils ressentent »… Ils ne sont pas d’âge à considérer qu’on peut accepter que des hommes soient en un instant retranchés d’une communauté humaine par ce que…les choses seraient compliquées ! Je ne suis pas d’accord avec vous sur le rapport entre Auschwitz et le Kosovo. Pour l’extermination, en 1942, on ne savait pas; on a même (ma vieille maman me l’a dit) eu du mal à le croire à la Libération. Mais ce qu’on sait à présent, c’est que lorsqu’on admet de se laisser amputer d’hommes, de femmes, d’enfants, on consent à tout pour eux. Les lycéens n’ont pas l’âge de ces consentements, pas plus que ma fille de 12 ans; si j’essayais de justifier ce qui vient de se passer devant elle, je ne craindrais pas sa réaction; je craindrais son regard.

    Hollande vient de parler, pour proposer à la gosse de choisir entre son avenir et sa famille. Pour l’humanité, on a affaire à des experts…Ma seule consolation, c’est qu’avec un mouvement lycéen, ils n’ont pas fini de serrer les fesses, même bien après la rentrée. On sait quand ça commence, mais pas quand ça s’arrête !

    Je ne voudrais pas, Koz, finir ce billet sans vous dire ce que je ressens à lire une de vos phrases :

    Koz a écrit ::

    En ce qui me concerne, je ne suis pas miséreux, j’ai un avenir, les moyens humains d’améliorer ma situation. C’est moins compliqué d’être « modèle ».

    Ça, Koz, comme le disait Couthon à Saint Just après la bataille de Fleurus, ça, c’est BIEN !

  • Quel « cas pratique » ? Un cas particulier ne remet pas en cause un ordre général qui doit profiter à l’ensemble. Sinon cela s’appelle la démocratie à la carte, clientéliste, là où nous vivons , où les politiques migratoires sont nécessairement inefficaces et volontairement hypocrites. Tout comme les systèmes sociaux gérés à l’emporte -pièce. Des budgets d’Etat successifs insoutenables sur le long terme et qui feront le malheur des générations à suivre tout en pesant déjà fiscalement aujourd’hui, avec des équilibres financiers proches de la rupture pour des millions de français (récents immigrés ou pas).

    Votre système qui fonctionne à l’émotion sociale en boucle aux infos sur le portrait d’une personne n’est justement pas un système d’exigence et encore moins d’exigence morale pour tous et tout un chacun.

    S’il y avait exigence, on commencerait :

    1. par balayer devant notre porte et ramener à la vie et à l’espoir nos propres citoyens délaissés avant de jouer les fortunes libérales et nobles (endettées jusqu’au cou) avec les étrangers.

    2. réinventer ou recréer un nouveau système social, plus efficace et portant autant sur les nouvelles technologies que les envies de solidarité publiques ou privées.

    3; arrêter de se plaindre ou de mentir pour faire la couverture des journaux, le charity business, le pantouflage des incompétents idéologues qui ne fait pas avancer la société dans un optimisme raisonnable mais sur des émotions fausses et fabriquées.

    Bref, le jour où on arrêtera de faire confiance à celles et ceux qui causent avec leur moraline et que l’on observera avec intérêt celles et ceux qui construisent. Mais là c’est une autre paire de manche, c’est plus difficile dans le contexte français de trouver et de favoriser de la compétence, que de louer des porte-parole médiatiques qui ne pensent qu’à leur confort personnel. Pas vrai ? ;-)

    Mainteant que c’est posé, on peut parler vraiment « exigence » et pas faire croire en des mots dont on laisse le soin à d’autres d’en porter le poids financier et moral dans leur vie.

  • L »‘affaire » tourne vraiment au n’importe quoi, exploitée à gauche comme à droite, sans aucun égard pour l’intérêt de la famille Dibrani. Le problème central est occulté: la question rom en Europe et l’incapacité des Etats à apporter une solution concrète à ces populations. Dans le cas de la famille de Léonarda, c’est l’Italie qui est en cause. Léonarda, et plusieurs de ses frères et soeurs sont nés en Italie, peut être la mère, tandis que le père y a vécu vraisemblablement depuis la fin des années 1970. IL faut rappeler que l’Italie a procédé à des expulsions massives et à des démantèlements de camps roms en 2008-2009, date à laquelle la famille de Léonarda arrive en France. A t on demandé pourquoi la famille a quitté l’Italie? Sait on que l’Italie est réticente à régulariser les roms pourtant présents sur son territoire depuis de nombreuses années? Après cela, on peut reprocher au père de Léonarda d’avoir menti. Mais quel dégoût de voir s’exposer dans les colonnes du figaro et du Monde les détails de leur dossier, de leur recours à la CNDA, du dossier scolaire de Léonarda! personne n’en sort grandi de cette histoire, ni la vindicte populaire, l’autourité du chef de l’Etat, les basses manoeuvres des services de police lors de l’expulsion de la jeune fille, et puis le soldat Valls, que la presse et même la droite veut sauver, qui n’en mérite pas tant et encore…

    Des familles Dibrani, il y en a des dizaines dans la même situation, il serait temps d’apporter de réelles solutions à ces expulsés d’Italie et d’Allemagne, qui, malgré des dizaines d’années de résidence dans ces pays, aboutissent en France dans l’espoir d’une régularisation, Il sont bien loin des clichés que Valls a osé répandre.

  • Koz a écrit ::

    Ne vous dispersez pas trop sur la réaction de François Hollande. À ce niveau-là, un deuxième billet s’impose.

    Effectivement, il y a matière pour un billet, et des plus gratinés.

  • @ chacha: chacha, tous les grands ensembles que vous preniez les USA ou la Chine ou la Russie, à l’identique de l’Europe ont leur problème de population itinérante, vivant en marge de la légalité.

    Dire qu’on ne veut pas résoudre le problème est idiot car en fait le souci majeur est qu’une large majorité est soumise aux lois et n’a pas les mêmes dispositions culturelles. On veut nous faire croire que cette dernière est « nantie » mais cela ne veut rien dire, c’est un problème de liberté collective et aussi d’égalité.

    On ne peut pas aménager un espace pour la frange et dire qu’on les exempte de devoirs et de tout respect vis à vis de la loi. A moins de créer un précédent et à ce moment là de rendre aussi la même liberté au reste de la population qui sera dès lors libre de croire en d’autres formes d’organisation politique que celle que nous soutenons communément, c’est à dire une démocratie ou une république. Et là le système présent explose et ses solidarités de base avec.

    Il n’y a aucune raison valide pour donner un blanc seing à tel type de population basée sur l’ethnie en opposition à une majorité, faire cela c’est enterrer l’idéal révolutionnaire français par exemple qui est aux racines des Républiques successives. On peut bien sûr rêver d’un monde ou chacun serait traité à la carte, mais je crains pour que cela soit possible qu’il faille revenir à des modes d’organisations de la taille de la Cité et non pas des nations et encore moins des grands ensembles fédéraux.

    Le principe de réalité vous échappe. Là c’est de la politique pas de la religion. Si on veut agir sur le plan spirituel on prend son bâton, on fait son chemin, on fait le bien et on ne le crie pas sur les toits.

  • C’est certainement terrible pour Leonarda de voir sa vie ainsi chamboulée (et exposée largement dans les tous les médias : rendre le rapport public, c’est une atteinte à la vie privée nettement plus grande qu’une arrestation dans un cadre scolaire et je déplore de voir chacun y aller de sa petite remarque désobligeante) et c’est peut-être fort dommage pour la France de se priver de cette jeune fille. Mais, si quelqu’un est à blâmer dans cette histoire, c’est d’abord le père, me semble-t-il. Qu’on mente pour protéger sa famille, je le comprends, mais ce qui est gênant, c’est qu’il a menti pour demander un statut avantageux et ne s’est guère agité pour subvenir de façon plus personnelle aux besoins de sa famille (comme demandeur d’asile, il avait le droit de travailler et ça lui aurait d’ailleurs sacrément facilité l’obtention de papiers plus durables). Il s’est apparemment montré malhonnête sur beaucoup de choses et la justice a toujours tranché en sa défaveur. En attendant la décision finale, sa famille et lui ont bénéficié de nombreuses formes d’aide, dont la scolarisation des enfants (mais aussi un logement, des aides financières et tout ce qui est prévu pour les demandeurs d’asile). La contrepartie de toutes ces aides, c’est la vérification des déclarations du demandeur et le risque d’expulsion en cas de triche.

    Le problème (outre la misère dans le monde, le statut des Roms en Europe et les difficultés d’une politique d’intégration), ce sont les délais : presque cinq ans de procédure dans un dossier où le demandeur n’avait pas le début de la moindre preuve convaincante des persécutions dont il se plaignait. Sachant qu’au bout de cinq ans, les expulsions sont rarissimes, on se dit qu’il suffit d’être un peu plus habile ou d’avoir un peu plus d’éléments pour réussir à obtenir indûment le statut de réfugié. Je préférerais que les victimes de persécutions et de guerre ne risquent pas de se voir privées des aides prévues pour elles. On pourrait éviter cette hiérarchie entre les malheureux, évidemment, et accueillir plus de réfugiés en les contrôlant moins mais sans les aider. Ce serait risquer de créer des bidonvilles très misérables. Pour aider ceux qui en ont besoin, il faut bien des critères et des contrôles (et une limite en nombre car on ne peut que difficilement envisager un budget illimité).

    Bref, n’ayant pas de solution géniale instantanée pour les grands problèmes migratoires dans le monde et encore moins pour la question des populations nomades en Europe, je me dis qu’on pourrait commencer par le plus simple : les délais judiciaires. Si on décide d’expulsions, qu’on prenne au moins ces décisions rapidement. Sans cela, l’espoir d’atteindre la limite des cinq ans de résidence ne peut qu’attirer des candidats et aggraver encore la situation.

  • Désolée mais même avec beaucoup d’efforts, je n’arrive pas à éprouver de la compassion pour cette famille. Impossible. La seule compassion que je puisse avoir, c’est de me dire que toute cette médiatisation obscène va leur faire un mal fou. Une fois que les médias les auront zappés, cela leur fera mal, même très mal. A l’avance, j’ai de la peine pour eux. Concernant Hollande, je me retiens et j’attends.

  • Koz a écrit ::

    Ne vous dispersez pas trop sur la réaction de François Hollande. À ce niveau-là, un deuxième billet s’impose. Pour lundi.

    Je vais m’efforcer de suivre ce conseil, ça m’évitera de devenir vulgaire avec un Président que j’ai pourtant contribué à faire élire. Misère…

  • « Avoir pleinement conscience, pour apprécier une politique migratoire, des destins auxquels elle s’applique, des aspirations légitimes, celles que nous aurions eues si nous-mêmes n’avions pas eu la chance de naître du côté confortable. »

    Mais ce n’est pas par chance que vous êtes né de ce côté-ci. Vous y êtes né point. Quelqu’un aurait pu naître de l’autre côté mais ça n’aurait pas été vous.

    Par ailleurs, permettez moi de vous faire part d’une inquiétude. Je crains que la trop grande tendance à se mettre dans la peau des gens qui sont nés du côté inconfortable, ne motive des politiques qui vont finir par rendre la situation ici plus qu’inconfortable. J’ai d’ailleurs écrit un article sur le pouvoir destructeur de la charité mal comprise en matière d’immigration.

  • Haglund a écrit ::

    Valls peut s’accrocher à ses sondages; pour devenir personnalité d’ouverture, ils sont parfaits; mais président socialiste, qui aurait gagné des primaires…ils peut toujours courir ! Il y a des choses qui ne pardonnent pas à gauche. Demandez à Jor. Si manoeuvre politique il y a , il ne faut pas la chercher dans le danger que représenterait l’ambition de Valls, mais dans le fait qu’il va faire perdre à son camp les dernières voix qui lui restaient (dont la mienne, ma décision est prise pour les municipales, d’autant plus que j’habite Evry !). Le peuple de gauche aussi a ses points non négociables, avec lesquels il vaut mieux ne pas plaisanter !

    En effet. Je n’ai pas de mots pour dire à quel point je suis indigné et scandalisé. Je pensais avoir digéré les divers reniements, et avoir acquis suffisamment de pragmatisme pour tenir et espérer des améliorations. Mais avec cette décision de Hollande lui même, qui éloigne plus que jamais la possibilité de changements de cap et d’une remise en cause, je me sens plus que jamais trahi, comme probablement beaucoup d’autres à gauche ou au sein même du PS…

    Mais que la droite ne s’en réjouisse pas trop vite néanmoins. Les mécanismes de surenchère et de rejet qui sont à l’œuvre aujourd’hui, et depuis un moment, dans les médias et l’opinion, sont si destructeurs qu’ils pourraient bien emporter la droite avec eux également, comme une bonne partie de l’échiquier politique. Et tout porte d’ailleurs à croire que ça a déjà commencé…

  • Un cas pratique, vraiment? Je trouve que la façon dont le billet traite le cas est aussi peu «pratique» que possible… Pour moi, «pratique» veut dire: ancré dans les circonstances particulières, c’est-à-dire en possession des paramètres pertinents pour prendre une décision juste. Or ici, on ne s’attarde guère sur les circonstances particulières. On reste dans l’abstraction, sur le mode: «Peut-on se réjouir de l’expulsion d’une jeune fille scolarisée en situation irrégulière?» Bien entendu, ceux qui se repaissent des turpitudes supposés du paternel (supposé aussi, d’ailleurs) ne font pas mieux…

    Si je voulais vraiment me faire une opinion sur ce cas pratique, je lirais le Rapport de la mission mandatée par Valls, disponible ici.

    Et je me demanderais: qu’aurais-je fait à la place du préfet ayant à décider de l’expulsion (pardon, de l’éloignement) de la famille Dibrani? à la place des fonctionnaires chargés d’exécuter cette décision? des parents d’élèves mobilisés en soutien de la famille, et qui se sont accordés à privilégier le regroupement de tous les enfants maintenant que le père est au Kosovo? de l’enseignante contactée par téléphone dans l’autocar et faisant elle-même descendre la jeune fille pour la confier, hors enceinte scolaire, aux autorités?

    Y a-t-il eu injustice? Si oui, où, quand, de la part de qui, pourquoi?

    Je lis le rapport, et franchement je n’ai pas honte de mon pays: ni de l’administration, ni des profs, ni des parents d’élèves, ni des élus locaux, ni des policiers ou des gendarmes. Chacun à leur manière, avec des responsabilités différentes et des objectifs souvent incompatibles, ils me semblent avoir fait preuve à la fois de justice et d’humanité. Même le bémol du rapport sur l’éventuel manque de discernement des policiers amenés à résoudre le problème de l’absence imprévue de la jeune fille me semble à la fois compréhensible et mineur.

    Je lis le rapport, et même en essayant de ne pas oublier tout ce que dit Koz, à juste titre, sur la difficulté de juger lorsqu’on n’est pas soi-même un Rom en situation irrégulière, franchement je ne vois pas d’injustice. Je vois, au contraire, que dans le même département quatre autres familles, dont deux kosovares, se trouvaient dans la même situation que les Dibrani, mais ont témoigné d’une volonté réelle de «s’intégrer» (comme on dit; plus simplement, d’une volonté réelle de ne pas simplement profiter sans contrepartie d’un système largement protecteur). L’injustice, cela aurait été de faire comme si cela ne faisait aucune différence, et de signifier à ces familles, et à toutes les autres dans la même situation, qu’elles sont bien connes de faire des efforts.

    Bref, tant qu’à instruire un «cas pratique», je pense raisonnable de chercher à le faire en s’appuyant sur les données les plus objectives possibles — quitte à différer le moment de prendre position tant que toute la lumière n’est pas faite. Avec ce qu’on sait pour l’instant, le cas Dibrani est mal parti pour faire une nouvelle affaire Dreyfus.

    Et quitte à passer pour un vieux réac, contrairement à certains commentateurs ci-dessus, la mobilisation des lycéens ne me semble pas de nature à se réjouir. J’ai toujours été contre les manifestations de lycéens, et plus de 20 ans d’enseignement ne m’ont pas fait changer d’avis… Ils ont beaucoup de qualités, mais certainement pas celle de savoir se mobiliser à bon escient.

  • @ Florence:

    Pour la médiatisation, on ne peut que vous rejoindre. Et vous avez au moins le mérite de la franchise. Mais quand même…d’où vient cette incapacité ? Une enfant de quinze ans, pour qui l’école n’est pas seulement un lieu d’instruction, mais le seul endroit où, entre profs attentifs, copains, copines, et un amoureux, elle peut cultiver l’illusion d’être un être humain comme un autre . Elle n’est pas jolie, mais elle a encore des joues d’enfant. Ma fille à moi a douze ans, elle est heureuse d’entrer en vacances; elle a envoyé 53 SMS à ses copines de classe, elle a bien travaillé alors elle a le droit de glander en pyjama et de regarder des dessins animés de pacotille. Elle joue avec son petit frère qu’elle emmerde. Elle sourit et elle rit : c’est les vacances. Pour Léonarda, les vacances, c’est terminé, parce que l’école, c’est terminé. Elle a tenté de s’ouvrir les veines; c’est si difficile de comprendre pourquoi ? Elle connait son avenir : au mieux, elle va se marier très vite, avec le même bonheur que sa mère, et au pire…c’est difficile de compatir à ça ? Essayez la mère alors : elle ne parle pas français, c’est à dire que sa vie relationnelle se limite probablement à sa famille. Vous lui imaginez d’autres joies dans la vie que de rêver, pour ses gosses, d’une « bonne vie » ? Elle vient d’en être privée pour toujours. Un de ses fils a des troubles du comportement; il bénéficiait d’une structure adaptée. Terminé. L’avant dernier était en maternelle : du jour en lendemain, disparition de tout ce qui faisait son univers. Vous n’y arrivez toujours pas ? C’est le père qui ne passe pas ? Sale trogne, sale comportement, sale mentalité, sale tout court…Oui. Mais Eolas nous le dit : on lui reproche de ne pas avoir accepté des offres d’emplois…qu’il n’avait pas le droit d’exercer. Il n’avait pas compris qu’il était chez des cartésiens. En plus, obtenir qu’il accomplisse avec élégance sa destinée de sous homme…j’en connais qui en sont capables, mais c’est le tout petit nombre.

    Je vais être dure : chez les agnostiques, la compassion serait née depuis longtemps. Et aussitôt, je reconnais mon injustice, puisque Koz a fait le billet et les commentaires qu’il a faits. Mais votre aveu (sincère, encore une fois) me ramène à de bien mauvaises années : notre retour en France avec un père pas français (quoique très bien, si,si !) et l’absence bien fréquente d’empathie qui régnait déjà dans notre beau pays. Et pourtant, Dieu sait que nous étions ce que vous pourriez appeler une famille « bien ». Et mon père, français depuis longtemps, m’a toujours dit : « Je me sens de plus en plus étranger avec les années qui passent ». Ça lui fait un point commun avec Dibrani.

    Les lycéens n’ont sûrement pas lu une ligne de la Bible; mais la fraternité leur est naturelle. Pourquoi ? Mystère. Et n’allez pas dire qu’il la vivent aux dépens des autres : ce sont eux qui côtoient au quotidien les jeunes sans papiers, leurs potes, comme ils disent.

    Je crois que le pape va leur passer un coup de fil pour leur demander de l’aider pour l’évangélisation.

  • J’ai très envie d’être d’accord avec philarête tout simplement parce que c’est la première réaction que j’ai eue en lisant des extraits du rapport en question mais je n’arrivais pas à l’écrire aussi bien.

    Et puis il y a un endroit (dans son texte comme dans ma pensée réflexe) ou j’ai buté et bute encore: les autres familles « seraient bien connes de faire des effort »; j’aurais écrit « les autres parents »; car ce que montre cette affaire particulière, c’est un cas pas si rare j’imagine: un ou deux parents débloquent, et un autre parent ou un ou des enfants ne débloquent pas; la famille étant par ailleurs un bloc, on fait quoi?

    C’est pour cela, et cela seulement, que je n’arrive pas à admettre la théorie de la famille exemplaire comme critère d’expulsion. Dans mon esprit, le seul qui fait le Bien dans la famille « prime » et remporte la mise c’est à dire l’accueil de lui et forcément des siens car on ne sépare pas des familles sur un territoire, sauf décision du juge des affaires familiales ce qui n’a rien à voir avec la gestion des immigrés clandestins par l’OFPRA et concerne tout habitant de ce pays, étranger ou pas.

    Je m’appuie sur ce passage de la Genèse ( fin du ch. 18) très drôle (et la Bible c’est pas rigolo à toutes les pages) quand Abraham essaie tant bien que mal de sauver les habitants de Sodome d’un massacre divin, et qu’il finit par amadouer Yahvé en partant du principe qu’il ne va pas faire périr la ville si il s’y trouve ne serait-ce que 50 puis 45 puis 40 puis 30 puis 20 puis 10 justes…

    Certes, je quitte l’ordre du politique pour le religieux d’une part (j’ai lu thierryl) et une expulsion faite en effet avec du tact par chacun des acteurs (la démonstration du rapport cité par philarête semble en effet sans appel) , n’est pas l’apocalypse barbare que des lycéens ressentent à tort.

    Mais politiquement, nous avons un texte, la convention des droits de l’enfant, qui est de ne pas séparer les familles (on va y revenir lundi je le crains!) donc de la traiter en bloc; or nous avons un autre principe qui est que les mineurs, irresponsables, ne paient pas pour le ou les parents asociaux. C’est ça qui pose un problème quand on expulse des familles, et je m’empresse de dire que c’est un un casse-tête mondial. Dans l’affaire Léonarda, ce qui est choquant, c’est certes que le père puisse obtenir gain de cause grâce à sa fille, mais ce qui est choquant tout autant (ni plus ni moins) c’est que Léonarda ne puisse pas obtenir gain de cause à cause de son père.

    Je ne crois donc pas que nous puissions expulser des familles sur la base de l’attitude de tout ou partie de la parenté. Mais ayant dit cela, je comprends bien qu’il faut être capable d’assumer les conséquences de ce choix pour un pays, et que mon pays n’en est pas à ce jour capable. Il faudrait un effort comparable à un effort de guerre contre la misère, d’où qu’elle vienne, une mobilisation gigantesque, et je ne sais pas si nous serions capables de suivre un gouvernement qui nous la demanderait. Or je ne vois pas qu’un bon demi-siècle de lutte contre la misère par la charité individuelle ou associative ait démontré être à la hauteur de l’organisation collective nécessaire sans un « lancement » par un politique ayant le charisme nécessaire.

    Donc je suis incapable de dire ce qu’il faut faire bien que ma conviction personnelle est que nous ne devrions pas expulser des familles. Pardon de vous emmener au bord du Rubicond pour y pêcher à la ligne. Mais nous sommes je crois quelques uns à ne pas savoir du tout quoi faire. Et je pense que certains de nos politiques ne le savent pas non plus. Manipulations il y a sans doute, mais pas que, il est aussi des vraies hésitations.

  • @ Haglund: Non, je ne compatis toujours pas sauf en ce qui concerne l’instrumentalisation destructrice dont cette jeune-fille fait l’objet de la part des médias et d’une partie de la gauche. Je trouve même que c’est franchement dégueulasse de se servir de ces gens pour des manipulations politiques.

  • @ Koz: Ben, ouais… Je sais pas marcher sur l’eau, moi: il me faut un minimum de contact avec la réalité tangible – surtout quand on est submergé par le déluge des émotions, les cris d’orfraie des uns, les récupérations indignes des autres, et chacun y allant de son petit bizness politicard. Note bien que je ne t’inclus pas là-dedans, et que ton billet est finalement très prudent, très mesuré. Mais quand même, à ta façon ne contribues-tu pas à nourrir la suspicion systématique, je ne dis même pas sur les lois de la République, mais même sur l’humanité ordinaire des gens qui les appliquent?

  • Je me relis, et je ne le pense pas. Je note que, si je me suis exprimé avant le rapport, les autres l’ont fait également, droite et gauche confondus, très empressés de faire reposer le poids de toutes les fautes possibles sur le père de Leonarda. Je manquais d’information et j’ai détesté cette façon d’enfoncer cette famille (et la précipitation à le faire d’une gauche qui hurlait hier contre Sarkozy,). Il manquait d’informations, et se sont précipités pour le faire. Aujourd’hui, le rapport tend à leur donner raison. C’est un fait, et on l’acceptera, même si l’on peut s’interroger un peu sur la neutralité d’une commande politique,

    Je constate qu’expulser sera toujours un sale boulot. Je ne dis pas qu’il ne faille – malheureusement – plus le faire.

  • Koz a écrit ::

    Ne vous dispersez pas trop sur la réaction de François Hollande. À ce niveau-là, un deuxième billet s’impose. Pour lundi.

    Volontiers! J’ai un plus que vague sentiment de dégout, là tout de suite. Pourquoi ce rapport est-il en ligne? Pourquoi étaler leur vie en pâture aux voyeurs? Pourquoi chacun doit-il s’exprimer dessus? Pourquoi tous les journaux de France ont-ils soudain envoyé quelqu’un là-basa lors que même une guerre ne les y a pas attiré? Les Dibrani sont-il autre chose que des pions? Sommes-nous gouverné par des charognards?

  • Koz a écrit ::

    Je constate qu’expulser sera toujours un sale boulot. Je ne dis pas qu’il ne faille – malheureusement – plus le faire.

    D’où l’intérêt de réduire le plus possible les délais. Puisque, pour toutes sortes de raisons, il y a des gens à qui on refuse l’entrée sur le sol français, il faudrait éviter de les laisser s’installer pendant plusieurs années avant de leur signifier un refus définitif. Qu’un dossier aussi vide ait traîné aussi longtemps est la principale faute qu’on peut reprocher aux institutions françaises.

    Bon, évidemment, je ne sais pas s’il vaut mieux pour un enfant être balloté sans cesse pendant des mois voire des années avant de trouver un havre ou rester quelques années au même endroit avant d’en être chassé. Malheureusement, il me paraît difficile d’empêcher les enfants de subir les conséquences des actions et de la situation de leurs parents (à moins de les arracher à leur famille, ce qui est souvent encore pire).

  • @ Bruno Lefebvre:

    Excellent, je trouve, tout ce que vous dites — particulièrement le passage de la Genèse.

    Pour le rapport…il nous apprend que dans la misère, à part héroïsme exceptionnel, on se conduit mal. Faut il en faire retomber le poids sur des gosses ? Il y en a un en maternelle.

  • Ah Koz! Pour une fois qu’on est d’accord sur la façon d’aborder un sujet, je me fais une joie de le souligner!

    Un billet équilibré, les pieds sur terre, j’irais jusqu’à dire pragmatique… Je suis bien aise de vous voir rappeler à vos interlocuteurs qu’il faut prendre en compte certains aspects de la vie réelle, qui est tout sauf simple. Bref, les sortir du dogmatisme. Et répondre même assez posément à ceux qui ne se savent pas « se mettre à la place de », et aux commentaires qui se résument simplement en « Bien fait pour leur gueule! » (les commentateurs en question n’ont, me semble-t-il, pas bien compris l’objet de ce billet).

    Au final, pas de jugement, mais une analyse tout en nuance. Merci pour ce billet. Et vivent les cas pratiques.

  • @ Amélie: La réduction des délais a un coût; les plus aisés d’entre nous sommes-nous prêts à payer ce coût (les magistrats par exemple dont on attend les décisions ont bien des défauts mais ils ne semblent pas accusés de multiplier les congés et les RTT)?

    Ces délais sont ceux de recours qui sont l’honneur d’un Etat de droit, et le paradoxe affreux où nous trouvons est, je suis bien d’accord, qu’ils rendent insupportables, tout particulièrement pour les enfants notamment, des expulsions faites à l’instant t + x années parfois alors qu’elles sont validées sur la base de l’instant t!

    Donc pour ce qui est des délais nous sommes comme dans d’autres cas, hélas, en face de choix: nous économisons sur quoi pour raccourcir ces délais?

  • Philarête a écrit ::

    Je lis le rapport, et franchement je n’ai pas honte de mon pays: ni de l’administration, ni des profs, ni des parents d’élèves, ni des élus locaux, ni des policiers ou des gendarmes. Chacun à leur manière, avec des responsabilités différentes et des objectifs souvent incompatibles, ils me semblent avoir fait preuve à la fois de justice et d’humanité

    Je suis parfaitement d’accord avec vous sur ce point et sur l’ensemble de votre commentaire.

  • @thierryl « la charité média-ostentatoire et l’alignement contraint à ses visées qu’il est demandé au peuple par la honte est un danger extrême pour nos démocraties ».

    Sauf votre respect, vous dites un peu n’importe quoi. Cette phrase est un agrégat de concepts flous, informes, d’un mélange de poncifs et de considérations approximatives. Surtout, dans le fond, vous récusez brutalement la possibilité de s’émouvoir d’une tragédie humaine, au nom d’un pseudo réalisme politique. J’ai envie de vous répondre : n’ayez pas peur thierryl – ne vous laissez pas aller à la crainte « média-ostentatoire », nous n’allons pas être envie par les Africains; laissez vous aller à l’émotion lorsque vous entendez parler de drames tels que celui de Lampedusa, vous ouvrirez votre coeur à l’amour, et cela s’en ressentira plus largement dans votre regard sur le monde et vos rapports avec les autres.

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