Liberté, Égalité. Et, enfin, Fraternité !

« La fraternité est un principe à valeur constitutionnelle. » Plus d’un siècle et demi. Il a fallu plus de 150 ans pour que l’on s’avise de donner enfin force à l’un des trois termes de notre devise. Cette fraternité que chaque détournement humoristique, pardonné pour cette raison même, sacrifie toujours. Liberté, Egalité, Mbappé, c’est d’actualité. Mais quand il faut en faire sauter une, c’est toujours elle qui trinque. Liberté, Egalité, Laïcité. Liberté, Egalité, Sexualité. Liberté, Egalité, Choucroute (Jean Yanne, 1985). La même fraternité que Ségolène Royal tenta de faire scander en meeting. Ridicule sur la forme, pas si bête sur le fond.

Dans sa nouvelle vie juridique, la fraternité souffrira longtemps de ce péché originel : c’est en l’appliquant au traitement de l’étranger, le migrant, que sa valeur constitutionnelle vient d’être reconnue. Le Français pris de panique identitaire ne le pardonne pas. Elle n’a pourtant trait qu’à l’aide au séjour (et non, comme certains le prétendent, à l’aide à l’entrée, que le Conseil Constitutionnel a exclue expressément). Une aide apportée par quelques poignées de militants à travers la France et que l’on devine bien impropre à bouleverser la politique d’immigration, comme à motiver un homme à traverser le désert du Sahara, la Méditerranée sur un mauvais rafiot, et le col de l’Échelle enneigé… pour la raison que, là-bas, sur le sol français, il s’en trouverait un autre qui lui tendra la main et lui fera couvrir quelques kilomètres en voiture plutôt qu’à pied.

La fraternité n’a aucun contenu juridique ? La notion serait floue ? C’est possible, mais quand bien même la reconnaissance de la valeur constitutionnelle de la fraternité ne produirait aucun autre résultat concret, Chrétien, réjouis-toi plutôt de son énoncé même. Toi qui dénonces à loisir ou à raison l’individualisme libéral-libertaire, toi qui t’agaces de ces initiatives dites en « non-mixité » raciale ou sexuelle, toi qui pointes l’absence de ressort collectif de la nation, plutôt que la discréditer, investis cette notion, fais-la tienne – elle l’est déjà, même si les autres ne la vivent pas sous le regard d’un même Père. Et tiens, Conseil pour Conseil, tu découvriras que c’est entre autres en référence à la fraternité que le Conseil d’Etat vient de rejeter euthanasie et suicide assisté.

 

Initialement publié dans un autre espace-temps : avant la finale.

Photo : Nina Strehl

Auteur

Père, époux, fidèle à divers titres, je suis aussi... avocat, auteur (Ca ira mieux demain, 2015; Identitaire - Le mauvais génie du christianisme 2017), et chroniqueur à La Vie.

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4 commentaires

  • Très bien. Merci de souligner que c’est l’aide au séjour et non l’aide à l’entrée qui est ainsi sanctuarisée. Ce serait malheureux que la fraternité devienne une pomme de discorde.

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  • Merci. Mais qu’il est difficile de se comprendre sur le sens de la fraternité quand on ne l’accepte pas comme découlant de partager le même Père.
    Comme d’ailleurs il ne semble pas couler de source que la croyance en un Père commun entraîne à considérer que chaque humain soit mon frère… et à le traiter comme tel.
    Et la manière de traiter mon frère doit aussi être éclaircie : avec Caïn et Abel, les relations fraternelles étaient plutôt mal parties, non ?
    Mais bon, liberté et égalité ne sont pas moins floues.
    Et puis fraternité (verticalité) c’est quand même mieux que solidarité (horizontalité).
    Je suis d’accord, notre boulot de chrétien, c’est d’abord d’en témoigner par notre vie, pas de gloser !

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  • Koz a raison de souligner que la décision du CC n’aura probablement aucun effet sensible sur les flux migratoires. Je vais quand même pinailler un peu.

    Le devise de la République française est celle des citoyens français et elle n’implique nullement que la fraternité à laquelle elle fait référence serait universelle. L’Évangile a bien sûr une autre perspective mais un texte constitutionnel a ses propres critères d’interprétation.

    J’aurais bien préféré qu’on remette en cause par la voie parlementaire les textes de loi, assez récents, qui ont pénalisé des comportements humanitaires. On m’objectera que c’est politiquement irréaliste. Peut-être, mais alors le « coup de force » des juges n’aidera certainement pas à calmer les passions.

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