Il n’y aura pas d’après

Oubliez cet après que tant d’intellectuels et politiques voudraient « penser ». Après n’existe pas. Il n’est que le moment fantasmé produit par l’envie folle de voir cette affaire derrière nous. Et parce que « nous sommes en guerre », nous imaginons de plus fort un après-guerre. Avec une armistice, un traité de paix, avec une date charnière. Mais il ne s’agit pas de « penser » un autre monde, qui viendrait. Nous avons déjà basculé dans cette autre réalité, fruit de nos choix passés, et elle s’impose aujourd’hui à nous par la force.

Il n’y a pas d’après car nous vivrons très certainement, dans les mois prochains, de nouveaux confinements. Il n’y a pas d’après parce que le virus reviendra, à l’automne, cet hiver. Pas d’après parce qu’une mutation du virus n’est pas exclue. Pas d’après car, explique le Professeur Didier Sicard, au-delà du pangolin, il y a chez les chauve-souris une trentaine d’espèces de coronavirus. Il n’y a pas d’après, il y a maintenant.

Alors il ne s’agit plus de poser des hypothèses pour l’avenir, il s’agit de voir d’où vient la bombe qui nous a déjà éclaté au visage. Nous vivons cette épidémie parce que nous arasons la nature, que nous déforestons et que nous construisons au contact de la forêt primaire et des réservoirs de virus qu’elle contient. C’est bien une bombe qui éclate lorsque l’on voit les dizaines de camions frigorifiques que New York, la « ville qui ne dort jamais » doit commander pour coucher ceux qui s’endorment pour toujours. C’est une bombe, à fragmentation, quand dans trop de nos EHPAD, nos parents ou grands-parents meurent, parfois d’asphyxie, toujours seuls, sans personne à leurs obsèques. A travers nos aînés, à travers les soignants et personnels en souffrance dans les hôpitaux ou les EHPAD, c’est notre humanité qui pleure ; elle hurle que nous l’avons trop longuement négligée. Comme elle, la Nature se rappelle à nous. Serons-nous aveugles à cet avertissement ultime ? Changer n’est plus une option, c’est une question de survie, physique et morale.

Cette pandémie révolutionne notre écologie, au sens propre. Sans même compter ses pourtant vertigineuses implications économiques et géopolitiques, elle commande un autre regard sur notre vie si fragile, depuis la conception jusqu’à la mort, considérant avec une attention redoublée ce que le pape François martelait à dix reprises dans son encyclique Laudato Si : tout est lié. Quand tout s’effondre en même temps, cette évidence s’impose.

Chronique en date de quelques jours plus tôt voire la semaine d’avant

Auteur

Père, époux, fidèle à divers titres, je suis aussi... avocat, auteur (Ca ira mieux demain, 2015; Identitaire - Le mauvais génie du christianisme 2017), et chroniqueur à La Vie.

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4 commentaires

  • Cet historien spécialiste de la guerre 1914-1918 a comme vous bien saisi cette question de l’après :
    « Je reste sidéré, d’un point de vue anthropologique, par l’acceptation, sans beaucoup de protestations me semble-t-il, des modalités d’accompagnement des mourants du Covid-19 dans les Ehpad. L’obligation d’accompagnement des mourants, puis des morts, constitue en effet une caractéristique fondamentale de toutes les sociétés humaines. Or, il a été décidé que des personnes mourraient sans l’assistance de leurs proches, et que ce non-accompagnement se poursuivrait pour partie lors des enterrements, réduits au minimum. Pour moi, c’est une transgression anthropologique majeure qui s’est produite quasiment « toute seule ». Alors que si on nous avait proposé cela il y a deux mois, on se serait récriés en désignant de telles pratiques comme inhumaines et inacceptables. Je ne m’insurge pas davantage que les autres. Je dis simplement que devant le péril, en très peu de temps, les seuils de tolérance se sont modifiés à une vitesse très impressionnante, au rythme de ce qu’on a connu pendant les guerres. Cela semble indiquer que quelque chose de très profond se joue en ce moment dans le corps social. » (Stéphane Audouin-Rouzeau.
    Guy Béart l’a chanté et aussi Juliette Gréco … mais c’était à Saint Germain des Prés : « Il n’y a plus d’après :
    Les rues te semblent étranges
    Même les cafés-crème
    N’ont plus le goût qu’tu aimes
    C’est que tu es une autre
    C’est que je suis un autre
    Nous sommes étrangers
    A Saint-Germain-des-Prés … mais pas que !

  • Depuis le début des années 80 j’ai pris l’habitude de prendre des notes de lecture. Pendant des années je l’ai fait dans des cahiers d’écolier puis au fur et à mesure de la progression de l’informatique je l’ai fait sur mes ordis successifs. Je profite du confinement pour classer mes notes. Je viens de retrouver le texte ci-dessous. Il correspond à ce qui s’est passé dans la campagne landaise et lot-et-garonnaise des années 50 à nos jours.

    Replacer Jésus dans son contexte

    L’approche historique consiste aussi à mener l’enquête sur le contexte dans lequel vécut le Christ. C’est ce que fit John Dominic Crossan (The Historical Jesus, San Francisco, 1991). Il en déduit que Jésus, juif rural, se fit le promoteur d’un égalitarisme social qui le conduisit irrémédiablement à entrer en conflit avec l’aristocratie cléricale de Jérusalem. L’étude du contexte historique suggère que Jésus fut une figure de la résistance des petits paysans galiléens face aux opulentes villes de Sepphoris et Tibériade, dont le récent essor avait profondément bouleversé les pratiques agricoles traditionnelles. L’urbanisation de la Galilée aurait eu des conséquences néfastes pour les paysans fragilisés par le développement de la monoculture, seule capable de répondre aux besoins des citadins. La disparition des fermes autosuffisantes consacrées à la polyculture aurait ainsi aggravé le sort des campagnards exploités.

    Source: https://theconversation.com/peut-on-savoir-qui-etait-reellement-jesus-107406

  • Bonjour Koz. J’apprécie beaucoup nombre de vos billets, et le dernier était excellent. Je suis en revanche en désaccord avec celui-ci. Si c’est pour nous avertir que nous ne pourrons pas revenir en arrière et faire dans quelques mois comme s’il ne s’était rien passé, entièrement d’accord. Je partage également votre pessimisme sur la durée voire la répétition des périodes de confinement. De même la menace d’autres virus n’est pas une vue de l’esprit, les séquelles psychologiques sur l’ensemble de la société non plus, à l’échelle d’un pays comme à l’échelle mondiale. Je mentionnerai même un autre risque majeur qui pourrait arriver : un gros problème dans les nouvelles technologies qui sont devenues notre bouée de sauvetage depuis un mois. Une grosse tempête solaire comme celle de 1859 ferait parfaitement l’affaire et mettrait même à terre les installations électriques du monde entier.

    Mais tout au long de l’histoire humaine qui a vu bien d’autres périodes critiques (peste, guerres, tyrans sanguinaires,…) parfois d’une longueur interminable (âge sombre byzantin, guerre de trente ans,…) il y a toujours un après, et c’est la capacité d’en entrevoir au moins la possibilité qui permet à l’humanité de tenir. L’ensemble de l’histoire biblique ne dit pas autre chose, de la sortie du jardin d’Eden à la mort sur la croix en passant par le déluge, l’Exode et l’exil à Babylone. Après la mort sur la croix il y a la résurrection, sinon, comme l’a dit St Paul dans une de ses meilleures inspirations, notre foi est vaine. Il y aura bien un après : nous ne pouvons pas le prévoir, mais le essayer de le penser est bien légitime, car cela fait partie de notre vocation d’humains.

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