Le "rôle positif"

Vous n’aurez certainement pas pu manquer la polémique qui fait “rage” depuis le début de l’année concernant une disposition législative prévoyant que les programmes scolaires doivent mentionner “le rôle positif de la présence française outre-mer“… Il est assez édifiant, bien que compréhensible puisqu’il s’agit d’une histoire très contemporaine, de constater que notre regard sur cette période est bien loin d’être dépassionné.

Les députés socialistes ont déposé hier une proposition de loi visant à l’abrogation de l’article 4 de la “loi du 23 février 2005 portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés“.

J’avoue ne pas avoir une envie particulière de faire de l’une ou l’autre des positions un cheval de bataille. Pour autant, par curiosité, j’ai pris connaissance de la proposition de loi, comme du texte d’origine.

La recrudescence du nombre de lois déclaratives a aussi tendance à me laisser quelque peu sceptique, quand ce n’est pas franchement hostile. En l’occurence, le fait que les programmes scolaires soient en partie décidés au niveau législatif a tendance à me surprendre.

De la même manière, le fait que l’article 5 de cette loi interdise “toute injure ou diffamation commise envers une personne ou un groupe de personnes en raison de leur qualité vraie ou supposée de harki, d’ancien membre des formations supplétives ou assimilés” me laisse un peu perplexe. De la même manière que pour les propos homophobes, il me semble qu’une injure est une injure, une diffamation, une diffamation, l’un comme l’autre sont réprimés et il n’y a pas lieu de lister les injures ou diffamations en question. Que l’on me traite de “sale harki” ou de “sale pédé“, il s’agit d’une insulte, sans que la loi ait besoin de le préciser, sans, surtout, que ce soit son rôle de le faire… Il y a des tribunaux pour ça.

Par conséquent, vous aurez compris que je ne suis pas un inconditionnel de cette loi, dont l’opportunité ne m’apparaît parfaitement évidente.

Pour autant, non seulement j’en comprends un peu le fondement mais certains points me paraissent supporter quelques précisions, pour le plaisir.

En ce qui concerne les précisions, j’ai lu fréquemment que cette loi visait à occulter les pages sombres de la colonisation, à enseigner une version partiale de l’Histoire etc… Dans la proposition de loi visant à abroger l’article 4, il est indiqué que cet article :

“dispose en effet que les programmes scolaires devront mettre l’accent sur le « rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord »”

Plus loin, il est écrit que

“Certes cette présence a engendré des avancées dans le domaine des infrastructures, des équipements publics et autres, réalisées par le travail des travailleurs français et de ceux issus de ces territoires, mais il est difficile, a priori, de ne les voir +que+ sous leurs +seuls+ aspects positifs et cela ne peut justifier en soi la colonisation”

Enfin, on trouve également dans cette proposition de loi le passage suivant :

Il serait indigne pour l’ensemble de la Nation de passer sous silence les exactions et les répressions policières dans les territoires colonisés comme sur le territoire métropolitain, de mentir par omission en oubliant la torture et les massacres. Or, n’avancer que le rôle positif de la présence française outre-mer et particulièrement en Afrique du Nord, sonne comme une justification de la difficulté qu’a eu la République française à reconnaître le principe de libre détermination des peuples.”

Soit. Si tel était le cas, ce serait effectivement indigne. S’il était prévu que les enseignants français n’apprendraient à leurs élèves que les avancées permises sur les plans de la santé, de l’éducation, des infrastructures… et taisaient les aspects négatifs de la colonisation, tels qu’un regard parfois méprisant sur l’ “indigène“, là, ce serait indigne.

Mais reprenons le texte lui-même, aussi peu opportun soit-il :

“Les programmes de recherche universitaire accordent à l’histoire de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, la place qu’elle mérite. Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit. La coopération permettant la mise en relation des sources orales et écrites disponibles en France et à l’étranger est encouragée.”

Où est-il écrit que les programmes scolaires ne reconnaîtront que le rôle positif de la présence française ? Où est-il demandé à “la Nation” de “mentir par omission” en niant l’usage de la torture, l’existence de massacres ? En quoi cet article interdit-il l’enseignement du rôle négatif de la colonisation ?

En revanche, une telle initiative législative aurait-elle été nécessaire si l’enseignement de cette histoire était parfaitement équilibrée ? En toute conscience, combien d’entre nous ont entendu évoquer durant leurs cours d’Histoire, parallèlement aux pages sombres de la colonisation, les aspects positifs de la présence française ?

    • *Pendant que j’écrivais ces lignes, cette proposition de loi était repoussée, et Jean-Marc Ayrault croyait bon de déclarer que ce texte renouait “avec ces temps immémoriaux où l’Etat croyait fabriquer de bons Français en sommant l’école de leur enseigner une histoire officielle“. Et de regretter qu’une telle initative ait contribué à l’enlisement du traité d’amitié franco-algérien…

Rappelons que notre futur ami Bouteflika n’a de cesse durant ses discours d’entretenir l’analogie entre l’”occupation française” et le régime nazi, invoquant l’existence de fours comparables aux “fours crématoires“, déclarant que “ durant la guerre de libération, l’ennemi [avait] perfectionné ses moyens de torture, d’extermination et de destruction faisant de l’Algérie un gigantesque camp de la mort et de la torture ceint de fils barbelés et de champs de mines“, ou encore l’incitation du n°2 du parti au pouvoir à “dire haut et fort non à la réconciliation avec les traîtres, les harkis et les pieds-noirs qui ont sucé le sang des Algériens“.

Autant de déclarations qui contrarient l’amitié.

Mais battons plutôt notre coulpe.

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