Deux fils de l’Eglise

photoJubilate Deo, omnis terra. Servite domino in lætitia ! On se croirait revenu aux temps glorieux, anciens, des blogs, lorsque l’on poursuivait un échange sur plusieurs billets. Lorsque sous le billet d’un autre blogueur, on entamait une réponse qui, devant sa longueur, finissait publiée sur notre propre blog. Vous me pardonnerez alors de continuer très exactement sur le même sujet que le précédent billet. Car il se trouve que Rémi Brague est entré dans la conversation (non pas avec moi, mais la conversation publique) et que l’on m’a un peu interpellé sur la tribune qu’il a publiée dans Le Monde, pour affirmer qu’il n’y a : Aucune rupture de fond avec Benoît XVI.

Téméraire que je suis, j’ose l’écrire : Rémi Brague fait fausse route [je n’ose pas pas trop fort non plus, parce que Rémi Brague, tout de même].

Non pas lorsqu’il écrit qu’il n’y aurait pas de rupture de fond avec Benoît XVI. Cette question à vrai dire ne m’intéresse pas. J’ai aimé Benoît XVI, j’ai été touché par lui, sa personnalité, la qualité du silence qu’il parvenait à obtenir, et donc de la prière qui s’ensuivait, et par ses textes. Et j’aime François, pour des raisons différentes, qui suscitent mon enthousiasme. Mais de la même manière (à peu près) que je n’ai pas à répondre à la question de savoir si je préfère mon père ou ma mère, je ne veux pas répondre à celle-ci. Je veux prendre les deux avec ce qu’ils nous apportent de beau et grand, et aller de l’avant. Si j’avais le talent du Seigneur, et un peu de temps devant moi, je filerais une parabole : « Un père avait deux fils… » (tout en reconnaissant la difficulté inhérente au fait que ces fils sont nos pères, mais vous saisissez l’idée).

Je suis également d’accord avec lui aussi pour dire que ce ne sont « pas les curés qui « voient du cul partout » ». Je pense toutefois aussi un peu rapide de nous exonérer totalement de toute responsabilité. Notre discours n’est-il pas parfois plus ferme, notre voix plus assurée, pour énoncer la vérité que la charité ? Lorsque nous nous retrouvons entre catholiques, échangeons-nous davantage sur l’une ou sur l’autre ? Et n’est-ce pas terriblement plus facile d’énoncer nos vérités qui claquent que de convertir nos cœurs ? Je dis bien « nous » : l’interview du pape doit me conduire aussi à m’interroger.

Mais surtout Rémi Brague explique que tout ceci est cohérent, alors qu’il écrit exactement l’inverse de ce que dit le pape. Tout et son inverse ne peut pas être totalement cohérent.

Il écrit ceci :

« Mais on ne peut libérer de nouveaux espaces qu’en guérissant le passé, ce qui n’est possible que par le pardon. L’image est belle, qui compare la mission de l’Eglise aux soins aux éclopés dans un hôpital de campagne. C’est que sa tâche fondamentale est la miséricorde, jamais la punition. Mais l’enseignement moral de l’Eglise fait partie de la miséricorde : on doit certes soigner les accidentés de la route, mais il faut d’abord les avertir, avant qu’ils ne montent en voiture, des dangers de l’alcool ou du portable. Ce que l’Eglise appelle « morale » est un code de la route. Le laxisme n’est pas miséricordieux : laisser croire aux automobilistes qu’ils peuvent prendre le volant ivres ou rouler à contresens n’est pas leur rendre service. »

Le pape nous a demandé d’inverser notre logique  et Rémi Brague propose d’inverser celle du pape.

Le pape le dit de la manière la plus explicite qui soit :

« Nous devons soigner les blessures. Ensuite nous pourrons aborder le reste. Soigner les blessures, soigner les blessures… Il faut commencer par le bas ».

En somme, il faut que les Hommes sachent qu’on les aime. Ils pourront alors entendre – et accepter ou pas – ce que nous avons à leur dire, et supposer que nous leur disons aussi par amour.

Parce que, de fait, ils savent ce que nous avons à dire. Ils connaissent les positions « sociétales » de l’Eglise. Certains ne connaissent d’ailleurs que cela. Interrogez-les dans la rue et demandez-leur ce qu’est un catholique, je crains fort que beaucoup nous répondent que c’est quelqu’un qui est contre l’avortement et l’euthanasie, et le sexe avant le mariage, plutôt que quelqu’un qui croit en Christ et aime son prochain. Bref, ils savent très bien ce que l’on pense, mais ils ne savent pas pourquoi. Ils ne savent pas au nom de quoi, au nom de quel bien supérieur auquel nous croyons. Comment pourraient-ils seulement en imaginer l’intérêt ?

Cela ne signifie pas qu’il faille cesser de le dire. Et Rémi Brague répond à une objection que le pape ne fait pas. Le pape ne dit pas que les catholiques doivent changer d’idées. Il ne dit pas qu’il faut cesser d’avertir la société lorsque nous pensons sincèrement qu’elle emprunte une voie qui lui sera nuisible.

Là encore, il faut simplement le lire :

« Nous ne pouvons pas insister seulement sur les questions liées à l’avortement, au mariage homosexuel et à l’utilisation de méthodes contraceptives. Ce n’est pas possible. Je n’ai pas beaucoup parlé de ces choses, et on me l’a reproché. Mais lorsqu’on en parle, il faut le faire dans un contexte précis. La pensée de l’Eglise, nous la connaissons, et je suis fils de l’Eglise, mais il n’est pas nécessaire d’en parler en permanence. »

Et c’est vrai. Dès l’homélie de sa messe d’intronisation, j’ai lu les inquiétudes de certains, relevant en censeurs qu’il n’avait pas parlé de l’avortement. Seigneur, retiens ma colère et ma plume vengeresse ! Car comment pouvait-on imaginer que ce soit l’essentiel de ce que le pape avait à dire au monde en ce jour ? Qu’elle était belle, pourtant, cette homélie… Mais revenons à son propos : « lorsqu’on en parle, il faut le faire dans un contexte précis« . Et il a immédiatement joint le geste à la parole, ou le verbe à l’écrit, puisque dès le lendemain, il en a parlé. Dans un contexte précis. Ne faisons donc pas le procès au pape de vouloir taire la vérité pour une charité dévaluée, un amour démago, pire encore le « laxisme » dénoncé par Rémi Brague. Non au « code de la route » : l’Eglise n’est ni un législateur, ni un gendarme. Aimons, aimons, aimons d’abord, aimons en vérité mais dans « aimer en vérité », il y a « aimer » d’abord.

Il n’y a donc aucune raison de craindre que le pape François oublie l’enseignement moral de l’Eglise. Il n’y a aucune raison non plus de se laisser prendre dans ce débat stérilisant qui veut que l’on compare Benoît XVI à François. Les uns pour diminuer Benoît XVI, les autres pour diminuer François. Bien sûr, il y a des évolutions, des inflexions, une insistance et, cela saute aux yeux, des styles et des tempéraments différents. Bref Benoît XVI et François s’estiment. Ils ne sont pas en concurrence. Et l’on peut apprécier l’un sans trahir l’autre. Apprécier Benoît XVI sans laisser croire que François puisse trahir la vérité.

Sur Twitter, John L. Allen a ressorti ces jours-ci un vieil article de 2007 pour souligner ce qu’il appelait l' »affirmative orthodoxy » de Benoît XVI. Il y fait référence à une interview dont vous vous souvenez certainement que je vous avais entretenu1. Dans cette interview, il évoque l’avortement, il évoque la contraception, le SIDA (en lien avec la contraception, et le journaliste lui pose cette question, dont vous apprécierez l’actualité sans oublier qu’elle ne s’adressait donc pas à François :

« Il y a un mois environ, vous étiez à Valence pour la Rencontre mondiale des Familles. Ceux qui vous ont écouté attentivement – comme nous l’avons fait à Radio Vatican – ont noté que vous n’avez jamais prononcé les mots « mariages homosexuels », que vous n’avez jamais parlé d’avortement, ni de contraception. Des observateurs attentifs ont trouvé que cela était intéressant! A l’évidence, votre intention est d’annoncer la foi et non pas de parcourir le monde comme un « apôtre de la morale ». Pouvez-vous commenter cela ? »

Et Benoît XVI répond ainsi :

« Oui, naturellement. Il faut avant tout dire que j’avais à ma disposition en tout deux fois 20 minutes pour parler. Et quand on a aussi peu de temps, on ne peut pas commencer d’emblée en disant « non ». Il faut savoir avant tout ce que nous voulons réellement, n’est-ce pas? Et le christianisme, le catholicisme, n’est pas une somme d’interdits, mais une option positive. Et il est très important que cela soit à nouveau visible, car aujourd’hui, cette conscience a presque totalement disparu. (…) L’homme doit toujours  être  respecté  en  tant qu’homme. Mais cela devient plus clair si on a commencé par dire ce qu’il y a de positif. »

On le voit bien : il est à cet égard factice d’opposer François à Benoît XVI. S’il n’y a pas de rupture de fond, n’allons pas en créer de fictives en laissant penser que François proposerait une miséricorde, un amour, dévalués. Ne laissons pas croire qu’il faudrait revenir sur l’ordre des priorités donnés par François pour être fidèle à Benoît. N’entrons pas dans ce débat que n’entretiennent pas que les mieux intentionnés.

Les différences de style, je les vois. Les inflexions de fond (sans rupture), je les vois. Je ne suis pas aveugle. Encore ne faut-il pas nécessairement s’enorgueillir de sa clairvoyance supposée puisqu’il est écrit ceci, qui ne s’applique pas qu’aux seins dorés brûlants des filles2 :

« Si ton oeil t’entraîne au péché, arrache-le. Il vaut mieux entrer borgne dans le royaume de Dieu que d’être jeté avec tes deux yeux dans la géhenne, là où le ver ne meurt pas et où le feu ne s’éteint pas« .

Ca claque.


  1. je m’en suis moi-même souvenu en tombant dessus au hasard d’une recherche Google []
  2. un chapelet offert au premier qui identifie ma référence hautement culturelle []

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Tête de pont ®, résolument à mon compte, quand j'y réfléchis bien.

57 comments

  • Bon voilà, j’aime bien ces échanges, mais ceci dit, j’ai l’impression que tu fais dire à Rémi Brague ce qu’il ne dit pas… pour conclure de toute façon comme lui, sur le fait qu’il n’y a pas de changement de fond entre Benoit XVI et François. Du coup, je me dis qu’il y a un truc qui doit m’échapper dans ton billet.

  • Que dire, sinon Merci ?

    Merci à toi d’avoir une telle plume au service de la vérité en remettant les choses à l’endroit, car pour beaucoup d’entre nous c’est un acte de charité ;

    Merci à nos deux Serviteurs des serviteurs pour leur parole claire, simple, efficace, inspirée ;

    Merci enfin à l’Esprit qui les anime, nous anime, et qui fait que « rapide, Son Verbe la parcourt » (la = la terre).

    Cet ordre des choses –l’amour avant la « loi », ou plutôt le rappel de ce qui est bon– on le trouve depuis toujours dans la Bible, chez St Augustin comme chez Mère Teresa ou encore chez les deux autres Thérèse docteurs de l’Église !

    Clin d’œil de Vatican II ? Voici ce que nos Pères ont prévu il y a plus de 50 ans comme texte pour aujourd’hui : n’est-ce pas d’une grande actualité ?

    @Pneumatis: Quand mon fils tombe de sa chaise parce qu’il gigote, je commence par le consoler, et seulement ensuite je lui rappelle pourquoi il ne devrait pas le faire. Non par amour de la « loi », mais par amour de lui, pour qu’il ne se blesse pas. Toute la loi de Dieu est orientée en ce sens. Non, l’amour premier n’est pas un code de la route, et Rémi Brague en effet retourne le raisonnement en donnant les conséquences avant la cause première :

    Aimer nos frères, en vérité !

  • Beau post, je partage

    Pour la devinette, j’aurais volontiers parié sur Senghor mais j’avoue que le résultat de la recherche google donnant Michel S gagnant me déçoit un peu de vous, koz… Je suggère donc plutôt d’évoquer « les jeunes filles aux seins debout » ou celles « aux seins triomphants, comme des tours dans le soleil »

  • @ pascalbourdon bravo. Cela dit, je suis navré, le chapelet a déjà été gagné, sur Facebook. Par un prêtre.

    @ Pneumatis : ah non. C’est lui qui laisse penser qu’il y aurait une erreur de perspective dans l’entretien donné par le pape : « _ on doit certes soigner les accidentés de la route, mais il faut d’abord les avertir, avant qu’ils ne montent en voiture, des dangers de l’alcool ou du portable_ ». Et comme l’on connaît la faiblesse de Rémi Brague pour l’héritage ratzingérien. Bref, si l’on veut dire, à taison, qu’il n’y a pas de rupture de fond entre nos deux papes, alors il faut pousser l’analyse jusqu’au bout. Et si l’on fait le reproche à François d’inverser l’ordre des priorités, avoir conscience que l’on n’est en ce cas pas fidèle non plus à l’héritage ratzingérien.

  • Bien sûr que les catholiques doivent être des apôtres du oui ! Mais un oui cohérent doit impliquer des non, et par exemple et pour être dans l’actualité, oui à la vie (ce qui est quand même le grand message du Christ fidèlement repris par l’Église) implique non à l’euthanasie. Tout est question de priorité, qu’est ce qui est le plus important, la vie, ou le confort ?

  • Je ne vois pas de contradiction entre la position de R. Brague et la tienne : il me semble que son « d’abord » n’est que chronologique (il faut d’abord les avertir…), et ne désigne pas une place plus importante dans le discours public. Rémi Brague réagit aux mauvaises lectures médiatiques qui ont accompagné l’interview du pape, écrasant tout sur une ligne caricaturale « le pape dit qu’il faut arrêter de parler de morale ».

    Son image du code de la route n’est cependant pas forcément bien choisie : il y a beaucoup de convention et peu d’amour dans l’écriture d’un code de la route !

    En revanche l’image de l’hôpital de campagne me paraît assez intéressante : pour accepter d’être soigné par le médecin il faut deux choses : lui faire confiance parce qu’on le pense bienveillant, mais aussi, me semble-t-il, avoir un minimum conscience d’être malade ou blessé. Benoît XVI a évoqué plusieurs fois l’effacement de la conscience du péché (ou pour éviter ce mot qui est devenu si dur à entendre, le manquement à l’amour des autres, issu bien souvent du manquement à l’amour de Dieu). Or de ce dernier point, François ne parle pas vraiment dans son interview. Je trouve dommage que son interlocuteur ne l’ait pas entrepris sur cette question, pour lui demander comment entrer en dialogue véritable avec la société à partir d’une telle différence de lecture initiale : d’un côté l’homme qui se reconnaît comme créature ayant besoin de Dieu, de l’autre l’homme qui se dit autonome et bien portant par définition (et qui à la limite, préfèrera se supprimer que reconnaître une faiblesse/dépendance) ?

  • Donc, en fait, tu n’es pas d’accord avec l’article « Aucune rupture de fond avec Benoît XVI » de Brague, mais tu es quand même d’accord : il n’y a aucune rupture de fond avec Benoît XVI.

    Bref, au boulot : c’est à nous, petits cathos lambda, de faire vivre cette rupture qui n’en est pas une dans le monde qui nous entoure.

  • @Madmarsu : oui, je vous remercie, j’avais saisi l’idée de fond, à laquelle j’adhère sans aucun souci (je suis fils de l’Eglise aussi, pour reprendre les mots de François).

    @Koz : En fait, je me demande si tu ne surinterprète pas trop les propos de Rémi Brague. A aucun moment il n’exprime quoique ce soit qui s’apparente à une critique ou une remise en cause des propos du pape François. Mais il est vrai qu’il a cette phrase – sans doute malheureuse – qui semble en inverser la perspective… le moins qu’on puisse dire, quand on lit l’ensemble du texte, c’est qu’il n’a même pas dû s’en rendre compte. Puisqu’il répète en long en large et en travers qu’il est d’accord avec François. C’est donc sans doute que ce « renversement de perspective » que tu as lu dans son texte n’était pas l’intention de départ.

    Bref, je crois que la phrase « on doit certes soigner les accidentés de la route, mais il faut d’abord les avertir » n’avait pas pour but de s’opposer à celle de François, mais de l’expliciter en disant – ce que dit François d’une autre manière : la morale de l’Eglise on la connait, elle est là, il y a des textes, il y a un code de la route, il existe et ça fait 2000 ans que c’est comme ça (je grossis un peu le trait), il existe et – comme avec la Torah d’ailleurs, Dieu (par son Eglise) dans sa grande miséricorde, a commencé par poser les règles du jeu. A nous, maintenant, ce n’est pas la peine de la ramener avec ça à chaque instant : nous il nous faut soigner. Je crois que c’est à la fois ce que dit R. Brague, et ce que dit François.

    Sans quoi je ne vois pas bien comment Rémi Brague pourrait dire dans tout le reste de son texte qu’il est d’accord avec François, tu vois…

  • Madmarsu a écrit :: Quand mon fils tombe de sa chaise parce qu’il gigote, je commence par le consoler, et seulement ensuite je lui rappelle pourquoi il ne devrait pas le faire. […] Rémi Brague en effet retourne le raisonnement […]

    En général je lui fais remarquer qu’il ne faut pas gigoter avant qu’il tombe de sa chaise. Et si je ne l’avais pas fait, je m’estimerais coupable.

  • Dans certaines boites mail commencent à circuler des lettres anonymes ( la classe ) abordant ces trois points: – François brade-t’-il la morale catholique? – François prend- il ses distances avec la droite? – François affaiblit-il l’autorité papale?

    Mal vu le peu d’importance qu’il accorde à la liturgie, la façon de célébrer la messe, mal vu aussi la voix au chapitre qu’il veut donner aux cardinaux et aux évêques là ou seule la curie était considérée compétente.

  • @ françoise: Le moment est si passionnant qu’il est dommage de le réduire à ces considérations…mais vous pouvez être sûr que le pape Fançois actuellement se met en danger, et qu’il le sait. Il se met à dos une part très sombre de l’Eglise, qui s’est crue pendant quelques années à la veille d’une résurrection complète. Vous pouvez être sûrs qu’un coup va partir, et qu’il sera très rude.

    A part ça : françoise a écrit ::

    François prend- il ses distances avec la droite?

    on sent que ça, c’est LE grand problème… et par « droite », il ne faut pas entendre Bayrou ou Juppé…

  • @ Flam : Rémi Brague et moi-même sommes tous deux catholiques, fidèles de la même Eglise, avec un Saint Père commun. Ne nous étonnons pas qu’il n’y ait pas, entre lui et moi, un gouffre. La divergence est donc en nuances (ce serait assez prétentieux de dire qu’il n’y a pas de « rupture de fond » entre Rémi Brague et moi, mais osons le clin d’œil).

    Mais je maintiens. La tonalité de sa tribune n’est pas à dire que l’ordre n’est que chronologique.

    Et quand bien même serait-il chronologique uniquement, il ne serait pas nécessairement meilleur : face à une personne non-croyante et, par hypothèse de travail, déjà blessée, qui me rencontre, dois-je vraiment commencer par lui dire que je suis contre l’avortement ? Je pense au contraire que si, par bonheur, elle vient me voir, c’est qu’elle espère un réconfort (comme le font d’ailleurs un certain nombre de personnes quand elles savent que l’on est croyant). Au demeurant, quand elle vient, elle sait déjà, comme catholique, ce que je pense. Alors, chronologiquement, je vais d’abord lui faire comprendre que, quel que soit l’acte en cause, je l’aime et je l’écoute.

    Mais encore une fois, je ne pense pas que la question ne soit que chronologique, et je pense que Rémi Brague est entré là dans un mauvais débat, en réaction à ce que l’on peut lire, davantage qu’à la réalité de François et Benoît XVI.

    @ Goéland : disons plutôt :

    (i) je suis d’accord mais pas sur les modalités décrites par Rémi Brague, et pas d’accord pour replacer les choses dans l’ordre inverse donné par le pape;

    (ii) que je ne veux pas entrer dans cette discussion et que, donc, je ne veux pas insister sur les éventuelles divergences sensibles que je perçois néanmoins. Là n’est pas le sujet. Nous avons eu Benoît XVI, nous avons François. Il m’enthousiasme pas mal et je me reconnais assez bien dans sa disposition d’esprit. Comme le dit Soeur Emmanuelle : « Yalla, en avant ! »

    @ Pneumatis : Rémi Brague, pour lequel j’ai une très grande estime même si je diverge sur ce point (sans en faire non plus un drame) n’est tout de même pas le premier blogueur venu. Il sait peser ses mots, et je ne suis pas le seul à avoir fait cette lecture de sa tribune (je ne compte pas les mal intentionnés). Mais c’est une critique ou je ne sais pas lire (à moins qu’un membre de l’Institut ne sache pas écrire).

    L’image est belle (…) Mais

    François refuse avec raison (…) Mais soyons honnêtes.

    J’applaudis François lorsqu’il dit (…) Mais ne confondons pas

    Et, pour finir :

    Le danger de l’Eglise est ce que les juristes appellent « non-assistance à personne en danger », la victime pouvant être une société, une civilisation, voire le genre humain. A tort ou à raison, on a reproché à Pie XII de s’être tu. Il se pourrait que l’Eglise soit aujourd’hui à peu près la seule à dénoncer des périls moins bruyants, mais qui pourraient être aussi graves à longue échéance.

    Cette fin, d’ailleurs, tangente le point Godwin catholique. Si l’Eglise ne pousse pas de « cri d’alarme », alors elle est comparable au pape qui se serait tu sur la Shoah (au passage, il n’est pas très utile d’entretenir ce mythe). Enfin, à relire ce paragraphe, je la trouve même violente, la critique !

    J’ai craint effectivement d’avoir lu et réagi trop vite, mais je reste confiant dans mon interprétation. Tout en gardant toute admiration pour Rémi Brague. On peut être en désaccord avec des personnes que l’on respecte.

    @ JB Lanel : je ne peux pas réécrire mes deux billets pour vous dire que les deux sont tenus.

    @ paul : allons, soyons légers, parfois.

    Flam a écrit ::

    Madmarsu a écrit :: Quand mon fils tombe de sa chaise parce qu’il gigote, je commence par le consoler, et seulement ensuite je lui rappelle pourquoi il ne devrait pas le faire. […] Rémi Brague en effet retourne le raisonnement […] En général je lui fais remarquer qu’il ne faut pas gigoter avant qu’il tombe de sa chaise. Et si je ne l’avais pas fait, je m’estimerais coupable.

    Comparaison n’est pas raison et analogie, poil au… Bref, mon analyse de la situation serait plutôt celle-ci : la société n’est pas un enfant qui nous écoute. Elle ne nous écoute pas. Elle baisse le son quand on parle. Elle n’entend plus qu’une rengaine. Elle ne voit plus l’intérêt. Et elle est tellement déchristianisée, la société, que tu n’arrives qu’une fois l’enfant tombé. Elle est déjà blessée, la société.

    Maintenant, ne soyons pas binaires, nos papes ne le sont pas : les deux se tiennent et personne ne prétend qu’il ne faille plus dire notre opposition sur certains sujets. J’ai dit ce que je pensais de la loi Taubira et je pense l’avoir fait, comme le dit le pape, « dans un contexte précis« . J’ai dit, il y a même pas dix jours, ce que je pensais des projets de Najat Vallaud-Belkacem, et je pense l’avoir fait « dans un contexte précis« . Mais certains ne disent plus que cela, de sorte qu’à les lire, oui, on croirait que le catholicisme est une idéologie sociétale.

    @ françoise : c’est une attitude peu digne, assez triste, assez mortifère. Mais justement, que répondre sinon ce que répondait le Christ ?

    « Laisse les morts enterrer leurs morts, mais toi, va annoncer le Règne de Dieu. »

  • Il y a certes des différences de style (et d’âge) entre un jésuite qui a une action pastorale très franciscaine et un théologien qui veut transmettre la foi avec précision… Mais, au-delà, il y a une seule foi, un seul baptême, une seule Eglise et, par suite, puisque ces gros mots sont en cause : une même charité et un même sens de la vérité. Cela, pour une raison simple. Les deux sont des catholiques « canal historique », c’est-à-dire directement reliés à Jésus Christ, vers le Père, dans l’Esprit. Au fait, cela vaut mieux : il y a le Pape actuel et son vénéré prédécesseur !

  • @ Flam: En effet, Flam. Et même si j’ai une tendance exagérée à la cupabilité, en l’occurrence nenni : si tu as bien lu, j’ai écrit « je lui rappelle(…) » : il en a été informé au préalable.

    Cela dit, quelquefois ne pas redire une consigne systématiquement peut être éducatif : on se souvient mieux du pourquoi, après avoir ressenti les effets si on l’enfreint.

  • @Koz : 2 petites choses pour faire rapide.

    Il y a une critique dans le texte de Rémi Brague : c’est celle de l’interprétation un peu trop superficielle et rapide que l’on pouvait faire de son interview. Je ne sais pas si ça cache une angoisse de conservateur derrière ou pas, peut-être, je ne sais pas, je ne suis pas dans sa tête.

    Il me semble qu’il rappelle juste ce qui aurait pu être trop vite évacué : ce n’est pas parce qu’on met la priorité sur « soigner » qu’il n’existe plus de morale. Et une morale qui précède – non dans son énoncé mais dans son existence – l’acte qui conduit au péché. Il rappelle un fait, que tu rappelles également, d’une autre manière.

    La 2ème chose, c’est un détail, mais là encore je ne suis pas d’accord avec toi sur le point Godwin. Tu veux que ton interlocuteur soit précis, il dit une réalité. Personne ne nie que Pie XII se soit tue pendant la persécution des juifs. Ce qui a fait l’objet de polémique, c’est de savoir s’il avait de bonnes raisons de le faire ou pas, par intelligence et courage ou par lâcheté, ou pour les pires, par complicité. Mais Rémi Brague n’entretient aucun mythe, ici.

    Bref, la conclusion de R. Brague ne me semble pas aller à l’encontre de ce que dit le Pape François : il rappelle juste que de mettre les discours moralisateurs au second plan n’est pas synonyme de les abroger – au cas où certains interpréteraient ses propos de manière un peu trop binaire ou enthousiaste (il parait que ça arrive des fois, dans la presse nationale). Hier matin à la messe, mon curé l’a dit d’une manière qui ressemble à ce que je comprends du texte de Rémi Brague, en commentant avec enthousiasme et une vraie admiration (que l’oral rend bien) l’interview du Pape : La miséricorde de Dieu est l’essentiel de la bonne nouvelle. Dieu nous aime et son pardon est plus fort que tout. Mais accueillir cette miséricorde suppose que nous nous reconnaissions pêcheurs. Voilà, c’est tout.

  • Pneumatis a écrit :

    (…)Et une morale qui précède – non dans son énoncé mais dans son existence – l’acte qui conduit au péché. Il rappelle un fait, que tu rappelles également, d’une autre manière.(…)

    Merci, je cherchais avec mon exemple de la chaise une façon de dire cela : la « règle » préexiste à l’acte. Mais l’amour est encore premier, puisque la règle est conséquence de celui-ci.

    (…)Personne ne nie que Pie XII se soit tu(e) pendant la persécution des juifs.(…)Mais Rémi Brague n’entretient aucun mythe, ici.

    Hé bien justement, à lire l’histoire d’Edith Stein, il me semble qu’il ne s’est pas tu dès le début, et que cela a donné lieu à la razzia des carmels, entre autres. C’est ensuite qu’il n’a « plus rien » dit (ce qui n’empêche pas d’œuvrer contre le mail via des moyens moins visibles), à ma connaissance. Si je me trompe merci de me le dire. Et donc, pour moi, R.B entretient bien un mythe. À la limite qu’importe : Dieu est présent, pas passé. Yalla !

  • oui, mais le terme droite est ambiguë , dans la traduction c’est surtout: je n’ai jamais été conservateur, mais cette droite là oui a sauté sur l’occasion, forcément.

  • Ce qui me gêne dans cette affirmation (et celles qui s’en rapprochent) : « « on doit certes soigner les accidentés de la route, mais il faut d’abord les avertir, avant qu’ils ne montent en voiture, des dangers de l’alcool ou du portable », c’est que j’ai l’impression que l’on parle des autres, des « pécheurs », et non pas de soi. Cela fait un tantinet pharisien, non ? Même si je sais que ce n’est pas l’intention première de l’auteur. D’autre part, je ne suis pas complètement d’accord avec cette phrase :  » pour accepter d’être soigné par le médecin il faut deux choses : lui faire confiance parce qu’on le pense bienveillant, mais aussi, me semble-t-il, avoir un minimum conscience d’être malade ou blessé ». Or, il y a des blessés qui n’ont plus la force de demander quoi que ce soit ou qui ont sombré dans l’inconscience, et dans ce cas c’est aux secouristes de faire le premier pas et d’appeler le SAMU… Quand François dit d’aller vers les périphéries, c’est un peu ça, non ?

  • C’est pas un peu libéral cette approche bottom-up? Faire le bien localement, concrètement, sans se soucier de grands machins théoriques? Préférer donner l’exemple que contraindre?

    Je te taquine. Joli billet, presque jubilatoire. On a de la chance avec nos deux papes, merci de nous aider à le voir.

  • Les médias font et feront subir à François le même sort qu’ils ont fait subir à Benoît : prendre une phrase hors de son contexte et en tirer des conclusions aventureuses. Et bien sûr ils se plaisent à opposer François à l’affreux conservateur Benoît.

    J’ai lu la tribune de Brague moins comme une prise de distance vis-à-vis de François que comme une réfutation de certains emballements médiatiques. Que Brague l’universitaire soit spontanément plus proche du théologien Benoît que de François, sans doute, mais faut-il pour autant surinterpréter sa tribune comme une contestation de François ?

  • Voilà, Aristote dit beaucoup mieux et en plus court ce que j’essayais de dire.

    Quant à l’histoire de Pie XII, on risquerait de faire dévier le sujet… mais moi aussi je connais un peu le dossier et je maintiens, on chipote sur une sensibilité de vocabulaire qui ne justifie pas un point Godwin, surtout si on garde à l’esprit qui est l’auteur des lignes.

  • @Pneumatis : « Et une morale qui précède – non dans son énoncé mais dans son existence – l’acte qui conduit au péché.  » Attention, dans son existence, l’amour précède la morale. Donc le salut précède la morale. N’oublions pas que Jésus est venu achever l’oeuvre et qu’il a donné un commandement nouveau (Aime Dieu puis ton prochain). Ce commandement nouveau c’est cela que rappelle François (et Benoit XVI) est bien premier (dans l’importance et chronologiquement). Il me semble que c’est ce que Koz voit dans la phrase de Rémi Brague et je suis assez d’accord avec cela. Lorsque François nous demande de soigner il rappelle cela. Ce qui est premier ce n’est pas la morale, c’est l’amour. La morale n’en découle que logiquement.

  • Non, Aristote est d’accord avec toi, c’est tout ;)

    Il y a évidemment une part de réaction aux emballements médiatiques, qui feraient bien de Francois le pape qui introduira l’adoption homosexuelle pour les femmes prêtres. Reprenez mon dernier billet si vous pensez que je ne le vois pas. Mais cela ne s’arrête pas là. En revanche, ne sur interprétez pas non plus : je ne parle pas d’une « contestation de François » – Brague n’est pas Kung – mais d’une approche différente et quelque peu inversée. Chaque point ou presque de François est tempéré et, surtout, il y a ce rappel au « code de la route » qui est tout de même, inconsciemment ou non, une mise en avant on ne peut plus claire de la Loi. Si le code n’est pas la loi, j’en bouffe les miens.

    Ça ne fait pas de Brague un hérétique, ça fait de lui quelqu’un qui freine à l’énoncé de sa démarche par François, quelqu’un qui a une démarche différente. Mais vous réagissez un peu comme si j’attaquais Brague : j’expose un désaccord. Il est possible en revanche que, Brague, universitaire et proche l’esprit de Benoit XVI fasse preuve d’une réaction de mauvaise humeur face aux emballements médiatiques qui le conduise aussi à aller un peu loin pour sauver un « soldat Ratzinger » qui n’en demande pas tant.

    Enfin, pour tenter de t’éclaircir davantage mon propos, je dis qu’il y a trois positions, trois approches : celle de Brague, celle de François et celle de Benoit XVI. Mais que les trois ne peuvent tenir ensemble. Il y a divergence. Et que la divergence n’est pas entre Francois et Benoit XVI. C’est au final, plutôt Brague qui s’écarte. Mais ne dramatisons pas : ça n’en fait ni un sédévacantiste ni un protestant.

    Quant à Pie XII, je maintiens et continuerai de maintenir : cette référence est vraiment malvenue, tant au regard de Pie XII qu’au regard du débat actuel. C’est user d’un argument d’autorité moral, ou d’un épouvantail, très excessif. En somme, si l’on se taisait aujourd’hui sur la morale, nous serions comme complices du génocide des Juifs ? Chaque chose à sa place.

    Lib a écrit ::

    C’est pas un peu libéral cette approche bottom-up? Faire le bien localement, concrètement, sans se soucier de grands machins théoriques? Préférer donner l’exemple que contraindre? Je te taquine. Joli billet, presque jubilatoire. On a de la chance avec nos deux papes, merci de nous aider à le voir.

    D’un certain libéralisme, peut-être. D’ailleurs, l’Eglise adopte le principe de subsidiarité comme principe de fonctionnement global. Il faudrait en revanche que vous labellisiez un peu vos courants, les libéraux.

  • Ah, je ne vois pas d’opposition ; pourtant, je suis le premier à aimer me fritter sur des sujets d’opposition.

    Puisque l’enseignement moral fait partie de la miséricorde, hé bien rappeler la morale, c’est … faire miséricorde ^^ la charité en action, quoi. Et puis la morale Xtienne, c’est vraiment très bon à (s’) entendre (dire) : « choisis la vie » .. « entre le bien et le meilleur, préfère le meilleur » .. (vous ne pensiez quand même pas que le mal puisse être un objet de choix, non ?)

    Comme l’Église est presque la seule instance à rappeler la morale (pas celle d’interdiction et de punition, hein, on est d’accord ?), je trouve qu’avertir vigoureusement les hommes que continuer à bafouer les lois élémentaires de la bonté nous conduit au désastre, c’est les aimer efficacement. Je me demande même, avec les temps qui viennent, si ce n’est pas la seule parole qui ait une chance d’être audible…

  • Dans mon dernier commentaire j’avouais n’avoir pas encore lu l’interview de François. Ici, je suis obligé d’avouer que je n’ai pas lu l’article de Brague …

    Je me permet malgré tout une petite remarque.

    François nous dit qu’il nous faut accueillir les blessés avec de l’amour et des soins plutôt qu’avec le code de la loi. Qu’il faut rappeler la loi dans des situations précises.

    Brague dit que si guérir c’est essentiel, il ne faut pas oublier de prévenir (avec le code la route).

    N’ont-ils pas tout deux raison ?

    A l’enfant qui s’approche du feu, il faut dire de faire attention. Et s’il se brûle, le guérir et le chérir, puis, plus tard, lui rappeler de faire attention. Ici, Brague a raison.

    Mais si vous animez une séance « alcooliques anonymes », allez-vous commencer par dire : « attention chers gens, ne buvez pas d’alcool, c’est mauvais pour la santé ! ». On comprend bien tous qu’en ce lieu, l’attitude de François est la meilleure.

    A qui parle Brague ? Aux lecteurs du Monde. A des personnes qui cherchent à comprendre les propos du pape, à des personnes qui ont déjà reçus les mots du pape, qui les entendent. Les mots de Brague viennent après et en commentaire, dans un contexte particulier, cultivé. Ils ont pour but d’équilibrer les propos du pape et de rappeler l’attitude générale de l’Eglise.

    A qui parle François ? au monde. Au monde entier. A des gens qui, parfois, entendent pour la première fois les vrais mots d’amour de l’Eglise. Car François bénéficie d’une sympathie que n’a pas eu son prédécesseur, il le sait et en profite pour faire entendre ce qui n’a pas été entendu (car pas relayé dans les médias) depuis bien longtemps.

    Au monde qui ne connait de l’Eglise que ses lois, François rappelle qu’elle est fondée sur l’Amour.

    Au Monde qui connait les propos de François, Brague rappelle que les lois de l’Eglise sont elles-même fondées sur l’Amour.

    Qu’importe que Brague ait écrit son article dans un esprit de critique ou un esprit de clarification, qu’il ait ou non parfaitement compris le but de François. Lui seul peut nous répondre.

    Qu’importe que Brague ait ou non conscience qu’il rappelle la loi dans une « situation précise ». Il est en cela en accord, que cela soit voulu ou non, avec le pape qui rappelle simplement que nos propos ne portent de bons fruits que s’ils sont audibles : c’est-à-dire qu’ils soient adaptés à l’auditoire et à sa situation concrète (morale, géographique etc).

    Bref, quelque soit les inflexions de chacun, je crois qu’il y a chez un François, un Brague, un Koz ou un Pneumatis, un accord profond pour reconnaître dans l’Amour de Dieu la source de toute bonne chose, et c’est de cette source commune que naît la communion dans la « diversité ».

  • Ci-dessous le texte d’une lettre que F. Mauriac écrivait à l’abbé Yvan Daniel (co-auteur du livre France, Pays de Mission et à l’époque responsable de la Mission de Paris (P.O.) et délégué par Mgr Feltin pour défendre la cause des P.O près des instances vaticanes. (Lettre peu connue ) « Dites-vous que votre vie est la seule qui ne doive laisser à un homme, je ne dis pas seulement à un chrétien, le moindre regret. Quant au fond même du débat, il éclaire pour moi tout ce que je sentais confusément. Peut-être n’osons-nous pas aller jusqu’à la conclusion logique : il faudrait que tout le vieux système saute. Il faudrait que des hommes mariés, s’ils sont ouvriers et saints, puissent être prêtres et distribuer le pardon et le corps du Seigneur à leurs camarades. Il faudrait une explosion formidable qui ferait sauter tout ce qui s’accumule depuis des siècles entre les pauvres et le Dieu des pauvres. Ce sont des vues humaines : le Christ saura bien nous aider à faire la trouée. En tout cas, au milieu de tant de luttes, de revers, de victoires, de fatigues mortelles, redites-vous que vous êtes le Béni du Père, car vous vous donnez corps et âmes à la seule cause qui vaille de vivre et de mourir »

  • « Bref, ils savent très bien ce que l’on pense, mais ils ne savent pas pourquoi. Ils ne savent pas au nom de quoi, au nom de quel bien supérieur auquel nous croyons. Comment pourraient-ils seulement en imaginer l’intérêt ? »

    C’est bien vrai. L’essentiel, est d’aimer. Après, on peut dire la vérité. mais combien de gens, ne voient pas qu’on leur annonce la vérité, parce qu’on les aime.

    Récemment , dans ma paroisse, il y a eu un conflit. J’ai constaté que d’un côté, la famille aimait les personnes avec qui il y avait conflit et souhaitait un dialogue en vérité pour arriver à une réconciliation, afin que la charité puisse continuer à s’exercer. Mais de l’autre côté, il y a avait un groupe de personne qui ne voulait pas de ce dialogue et accusait cette famille de ne pas les aimer, puisqu’ils voulaient en parler jusqu’à ce que les parties trouvent un compromis. Un côté qui souhaite le dialogue dans l’amour, un côté qui ne veut pas de ce dialogue pour maintenir la « paix ». Parce que des deux côtés, il y a des blessures à panser. Mais d’un côté, il y a une confiance à regagner, pour pouvoir panser ces blessures.

    Merci Koz pour vos écrits qui me permettent de me remettre en question, qui permettent de vous remettre en question, qui permettent à chaque lecteur de se remettre en question, avec un seul but : le Christ, plein d’amour et miséricordieux.

  • J’ai en ce moment grand besoin de rire, et ce blog m’offre de multiples occasions. Ainsi, Koz a écrit ::

    Mais ne dramatisons pas : ça n’en fait ni un sédévacantiste ni un protestant.

    Ça, ça vaut tout l’or du monde ! Mais je suis à peu près sûre que vous l’avez fait exprès… Maintenant, je vais me permettre de mettre les pieds dans le plat. Il règne sur ce fil une atmosphère irénique qui cache mal le terrible remue ménage qu’a causé le Pape François en donnant un coup de pied dans la fourmilière. Oui, c’est Koz qui a raison, et pas Rémi Brague, dirais-je. Rémi Brague, catholique et conservateur, est tout simplement…furieux ! Il n’est pas content des propos du Pape François, il préfèrerait qu’il ait dit l’inverse de ce qu’il a dit — donc, il prétend qu’il a dit l’inverse ! On lui demande de se remettre en question ? Il n’a pas envie, alors il dit qu’on ne le lui a pas demandé. C’est aussi simple que ça.

    Je conseillerais au digne philosophe (et à quelques autres) de prendre plutôt exemple…sur Koz. Il est conservateur, il ne s’en est jamais caché. Approuver les propos de son Pape va l’amener à consentir à des truc qui ne lui plaisent pas, c’est clair. Mais c’est son Pape qui le lui demande, alors il dit banco ! Même s’il n’y va que sur une fesse, il y va, sans mégoter.

    Respect !

    Dans les réactions à l’entretien du Pape François, je verrais aujourd’hui quatre groupes :

    — le plus grand, les extérieurs à l’Eglise : ravis. Dont moi et Caroline Fourest, pour nommer les plus enragées.

    — un tout petit, les progressistes dans l’Eglise. Ils exultent. Après les 30 dernières années qu’ils viennent de se farcir, ils l’avaient bien mérité.

    — un assez grand nombre, ouvertement résolu à ne pas quitter leur confort de catholiques identitaires. Ceux là ont décidé qu’ils n’avaient rien entendu parce qu’il n’y avait rien à entendre. Même pas le courage d’être schismatique…

    — le dernier groupe, difficile à évaluer, de catholiques inquiets, terrifiés parfois, qui font la gueule au besoin, mais… qui y vont. Qui essaient. Ainsi Koz quand il essaie de trouver les mots pour partager mon amour de Mai 68. Au milieu de mon fou rire, j’ai été attendrie. Je me suis dit que si le Pape le lui demandait (parce que c’est pour Koz l’expression même de sa fidélité) il pourrait prendre sa carte au Front de Gauche. Je vais d’ailleurs écrire au Vatican dans ce sens. Alors, je ne sais pas si ce quatrième groupe est composé de bons catholiques, je ne suis pas experte. Ce que je peux dire, c’est qu’il sont d’honnêtes gens.

  • Merci pour ce texte. J’avais lu cet article de Rémi Brague qui m’avait laissé perplexe. Il me semble que s’il n’y a pas de véritable rupture de fond ( on n’imagine pas un pape de toute façon qui n’accepterait pas le « aimez-vous les uns les autres comme…. »), la perception du message transmis par François est différente et ne sera pas sans conséquences. Le chamboulement opéré par le pape entraîne un basculement dans la réception de ses paroles au sein des différentes sensibilités. Certains parmi ceux qui se contentaient d’entendre Benoît XVI se réjouissent de ce que transmet François et d’autres, inconditionnels des deux précédents papes commencent à se manifester. C’est le jeu de l’opinion publique dans la cathosphère et même au-delà.

    Et ceci de Maurice Bellet: « Les défenseurs de la liberté sont capables d’obéir quand la liberté l’exige. Les farouches défenseurs de l’autorité sont incapables d’obéir, si l’autorité ne les approuve pas. »

  • Dans de nombreuses réactions, comme celles de Rémi Braque, on sent un réflexe d’adhésion au premier abord, mais fortement tempéré en seconde réflexion par les convictions préexistantes de chacun. Bien sûr, François c’est le pape, et il emporte une sympathie immédiate. Son interview est très beau, énergique, plein d’espoir, enthousiasmant même. Mais, mais… il bouscule pas mal. A-t-on envie de se laisser bousculer? Pas vraiment. Alors on interprète un peu, on minimise, et on utilise beaucoup le mot « mais », comme dans les exemples relevés par Koz dans ce commentaire. Ou encore, on ajoute des opinions qui n’ont rien à voir avec le texte de l’interview : le paragraphe de conclusion de Rémi Braque en est un exemple.

    Or, il y a vraiment de quoi être bousculé, dans les réponses de François aux questions qu’on lui pose. Ce n’est pas tant qu’il dise, noir sur blanc, « je n’ai jamais été un conservateur » (dans la traduction anglaise ça donne carrément « I never was a right-winger »!). C’est surtout qu’il ne rate pas une occasion de se démarquer d’une approche conservatrice:

    La tradition et la mémoire du passé doivent nous aider à avoir le courage d’ouvrir de nouveaux espaces à Dieu.
    La manière de lire l’Évangile en l’actualisant, qui fut propre au Concile, est absolument irréversible.
    Les lamentations qui dénoncent un monde “barbare” finissent par faire naître à l’intérieur de l’Église des désirs d’ordre entendu comme pure conservation ou réaction de défense. Non: Dieu se rencontre dans l’aujourd’hui.
    L’Église s’est parfois laissé enfermer dans des petites choses, de petits préceptes. Le plus important est la première annonce : “Jésus Christ t’a sauvé !”
    Les enseignements, tant dogmatiques que moraux, ne sont pas tous équivalents. Une pastorale missionnaire n’est pas obsédée par la transmission désarticulée d’une multitude de doctrines à imposer avec insistance.
    Celui qui aujourd’hui ne cherche que des solutions disciplinaires, qui tend de manière exagérée à la “sûreté” doctrinale, qui cherche obstinément à récupérer le passé perdu, celui-là a une vision statique et non évolutive.

    … J’arrête là parce que ça commence à faire long. Je pourrais citer encore beaucoup de choses allant dans le même sens.

    Tout cela annonce-t-il une révolution? Certainement pas. Voir les longs paragraphes sur le discernement, la collégialité, la mise en garde contre le populisme. Il ne s’agit pas de conformer l’Église aux dernières modes en cours. Mais, très clairement, et sans jamais renier l’oeuvre de ses prédécesseurs, François indique qu’il n’a pas l’intention de laisser l’Église dans la situation où il l’a trouvée.

    Aristote a écrit ::

    J’ai lu la tribune de Brague moins comme une prise de distance vis-à-vis de François que comme une réfutation de certains emballements médiatiques.

    Mmouais. C’est possible, mais la tribune ne cite aucun emballement de ce type: votre lecture est donc pour le moins indirecte. Bien sûr les médias s’emballent, ils l’ont toujours fait. Faut-il pour autant laisser guider notre réaction par les réactions présumées des autres?

  • Je ne suis pas tout-à-fait d’accord. Proposer un comportement morale est aussi un acte de charité. Et on peut faire aussi beaucoup de bien à une personne en lui proposant (par la parole et par l’exemple) une autre style de vie. Ton argument ne tient que pour les 2 ou 3 points où tout le monde connaît déjà la position de l’Église (avortement, homosexualité, sexe avant le mariage). Pour tout le reste, le message du Christ doit être répété. Jésus ne passait-il pas plus de temps à prêcher qu’à guérir? Penses à la position commune actuelle face à l’argent, au pouvoir, à l’autorité, à l’accueil de l’étranger, au partage, à l’éducation… Combien d’âme à sauver? et si nous nous taisons, qui parlera? Et même pour la morale familial, ils sont légions les jeunes désabusé à 25 ans par le fameux sexe sans entraves. Et oui notre exemple leur redonne espoir. Alors, d’accord pour ne surtout pas limiter la moralité aux cul, mais pas d’abandonner notre devoir prophétique pour faire du social, surtout pas.

  • D’autre part, tu dis Koz a écrit ::

    la société n’est pas un enfant qui nous écoute. Elle ne nous écoute pas. Elle baisse le son quand on parle. Elle n’entend plus qu’une rengaine. Elle ne voit plus l’intérêt.

    Mais si, il y a une vrai attente. C’est d’ailleurs ça qui justifie cette interview du pape. Il y a des millions d’hommes de bonnes volontés qui attendent quelque chose, mais qui ne pensent pas à le demander à leur curé ou à leur voisin pratiquant car il ne connaissent pas le christianisme. Alors c’est le pape qui s’y colle car il est le plus médiatique. Ce n’est pas cela que tu disais à ton précédent post?

  • Jean-Baptiste Bourgoin a écrit ::

    A qui parle François ? au monde.

    Oui voilà – quel est son auditeur implicite dirait-on en narratologie ? Je n’ai pas l’impression par ex que nos évêques et prêtres brandissent à chacune de leur intervention la bible du droit canonique. Que ce soit le cardinal André Vingt-Trois, Barbarin ou d’autres évêques français, leurs discours globalement sont loin d’être père fouettard. On aurait plutôt tendance à leur reprocher d’être parfois trop soft ou trop prudent.

    Il me semble (ça n’est qu’une opinion), que le pape François pensait probablement plus à une partie du clergé sud-américain (cf l’histoire assez idiote de l’excommunication pour avortement au Brésil). C’est la première fois que nous avons affaire à un pape sud-américain ; il faut donc sous nos latitudes s’habituer à un point de vue forcément imprégné d’une longue histoire de pasteur argentin, sans doute plus en prise avec les problèmes de son continent qu’avec des problèmes plus spécifiques à l’Europe. Il aura bien le temps de les connaître.

    Le pape François parle d’équilibre à trouver (mais on peut trouver dommage en effet que la notion de vérité soit singulièrement absente dans son passage sur la miséricorde – ce qui est très maladroit : le christianisme n’est pas l’humanisme blobfish de nos belles âmes postmodernes).

    Equilibre donc, non compromis : il y a au moins vingt fois le mot discernement/discerner qui revient dans l’entretien.

  • Bon, j’ai lu en vitesse et ça m’agace un peu cette histoire. Nous n’avons pas à être papistes mais catholiques. Une interview même enthousiasmante du pape reste une interview. Ce n’est pas une parole d’Evangile, pas même une encyclique… Au fond, le pape exprime ce qu’est selon lui sa tâche, à sa place, avec son charisme propre et j’approuve sans m’y sentir obligé par un quelconque devoir de soumission filiale. Rémi Brague dit ce qu’il pense en conscience, avec son charisme à lui et moi, je me retrouve dans ce qu’il dit d’autant que je vois dans ses propos la critique de certaines sur-interprétations de la position de François. On a vu ces jours ci certains nostalgiques de « l’esprit » du Concile se réclamer de François pour justifier a posteriori leurs prises de distance avec la morale enseignée par l’Eglise depuis Humanae vitae… Globalement, je lis tout ça comme Pneumatis. Mais savoir si Rémi Brague a exactement le même cap que François, s’il navigue de conserve avec François et Benoît ou s’il dévie d’un ou deux degrés par rapport à l’un ou à l’autre me paraît parfaitement vain. En navigation, en visant le même objectif, on peu tenir un près serré ou tirer des bords et en définitive on se retrouve au même port.

  • Comme je l’ai dit en introduction, il s’agit pour moi d’une discussion, même écrite et même si Rémi Brague n’est pas là pour discuter. Il ne s’agit pas d’une attaque, pas d’un procès en hérésie, juste d’une réaction à la tribune qu’il a souhaité rendre publique, et un peu plus publique que mon blog. Il est bien évident que nous nous retrouverons globalement au même port, mais je trouve néanmoins dommage de ne pas laisser résonner l’invitation du pape, ou de laisser penser qu’elle ne dit pas ce qu’elle dit. Quand bien même il ne s’agirait pas d’une encyclique.

    @ Courtlaius : oui, mais comme je l’ai écrit et continue de le penser, au-delà du clergé, c’est bien à nous tous que le pape s’adresse. Sommes-nous aussi prompts à user de la charité qu’à avancer la vérité ? Encore récemment, je voyais le statut facebook d’un religieux disant en résumé « oui, je suis catholique, oui, j’aime mon prochain, oui, je suis contre l’avortement » et, personnellement, cela me gêne aux entournures de voir ces éléments mis ensemble, et de voir des commentateurs dire qu’il s’agirait d’un « beau credo ». Le credo, c’est autre chose. Et je crois que ce statut et cette réaction sont assez révélateurs d’une tendance, dans laquelle je m’inclus.

    Comme je l’ai écrit, de quoi parlons-nous spontanément ? Je vais dîner ce soir avec des amis de la paroisse. Si le sujet vient sur des thèmes approchants, il y a plus de chances que nous parlions avortement qu’action de proximité et de solidarité. C’est en partie normal et, en partie, bien dommage. Et je ne dis pas ça pour incriminer qui que ce soit, mais parce que je suis bien conscient de ne pas assez me bouger le …

    @ La Mude : je suis aussi d’accord avec vous. On ne peut pas, dans un commentaire, faire le tour d’une question. C’est bien souvent un peu réducteur. Mais je pense que vous comprenez l’idée.

    Pour ce qui est de votre premier commentaire et, de nouveau, après l’avoir écrit plusieurs fois, bien sûr qu’il n’est pas question de nous taire : avez-vous vraiment l’impression que le pape, après avoir dit ce qu’il a dit, ait décidé de se taire ? Tout est dans la nuance et une disposition préférentielle d’esprit.

    @ Haglund : vous rendez-vous compte, Haglund, que vous êtes dans une disposition assez symétrique à celle des tradis que vous abhorrez ? Prompte à la récupération des paroles d’un pape pour en tirer les conséquences qui vous arrange et non celles du propos tenu et , de surcroît également prompte à une certaine condescendance.

    Quant à vos catégories… Je crains que vous ne vous trompiez lourdement, à la fois en étant ravie avec Caroline Fourest – parce que vous ne l’êtes que parce que vous ne lisez pas le pape par ailleurs – tout autant qu’en dépeignant un dernier groupe de catholiques, qui serait forcément minoritaire et terrifié. Vous laissez trop vos préjugés prendre le dessus sur l’analyse.

  • @ Koz: Ah la là ! Faites des efforts …Vous n’aimez pas mes compliments, décidément , surtout quand ils sont sincères, et là, ils le sont. Vous vous conduisez bien, et je le dis.

    1) Je ne récupère rien. Je trouve l’interview belle, mais moi, ce n’est pas du Pape que j’attends quelque chose, c’est de l’humanité (pari risqué, ceci dit).

    2)Je n’abhorre pas les tradis, ils me font peur, avec raison. Moi, je suis chiante, mais pas dangereuse.

    3) Je ne suis pas condescendante. J’admire sincèrement les efforts que vous faites (enfin, là, ça freine un peu…). Et pour les autres, je me fous d’eux, mais si ça pouvait faire une toute petite brèche dans leur contentement d’eux mêmes ! Tiens, une question @ La Mude: vous êtes un exemple…de quoi ?

    4) C’est Caroline Fourest qui ne passe pas ? Que vous a fait cette femme, aux uns et aux autres ?

    5) Vous n’êtes pas du tout forcément minoritaire. Je n’en sais rien, l’avenir nous le dira, et le jeu est assez ouvert.

    6) Terrifiés…oui. Disons que vous avez le vertige, d’où peut-être l’altération d’humeur. Mais vous n’en avez que plus de mérite de vous tenir bien.

    Koz, il fut un temps où vous saviez rire, y compris de vous même. Si c’est ce qui vous tracasse, vous ne risquez guère de vous retrouver seul, au ban de votre communauté, entre moi et Caroline Fourest. Et si je peux oser jouer en mineur la partition du pape François, je me permettrais de vous lancer à tous sur ce blog un appel : arrêtez de faire la gueule.

  • Koz a écrit ::

    Sommes-nous aussi prompts à user de la charité qu’à avancer la vérité ?

    Oui il y a une hiérarchie très claire : la vérité est subordonnée à la charité, c’est évident. Vous pouvez très bien détruire une personne en lui disant froidement ses 4 vérités sans charité aucune.

    Légèrement h-s, mais votre « exemple » facebooke me fait penser (à front renversé) à une petite polémique outre-manche, à propos d’un certain père Ray Blake qui, décrivant sur son blog la réalité concrète de ce que c’est qu’aider les pauvres (sur un ton quelque peu provoquant – ou prophétique c’est selon). Voilà ce qu’il veut dire in fine : être véritablement charitable, c’est au-delà de la raison et des forces humaines, c’est de l’ordre de la grâce ; si possible, il faut lire juste en-dessous le commentaire de Fred et la réponse du prêtre. Qui ne se reconnaîtrait honnêtement pas dans la réaction de ce Fred, de pure raison ? C’est là qu’on prend conscience qu’il est plus facile d’échanger la charité pour une froide vérité – et c’est là qu’on comprend aussi peut-être mieux ce qu’à voulu dire le pape.

  • Je vais sans doute être maladroit mais je ne sais pas toujours trouver les mots pour dire ce que je ressens. Il me semble que, comme une hirondelle ne fait pas le printemps, un pape – le meilleur soit-il – ne fait pas l’Eglise. En ce qui me concerne j’ai depuis longtemps déjà un pied dans l’Eglise et un pied dehors. Le pied dedans à cause de ma grand-mère paternelle catholique pratiquante, à cause de l’aumônier du Lycée, à cause de deux professeures catholiques pratiquantes de l’Ecole Normale d’instituteurs dont j’ai été élève, à cause des Oblats de Marie que j’ai rencontrés en participant à la création d’une radio libre associative en 1981, à cause des prêtres de la paroisse, à cause de l’équipe locale CCFD Terre solidaire qui m’accepte comme je suis, à cause des amis catholiques pratiquants avec qui nous avons partagé des joies, des détresses, des deuils. Alors pourquoi parfois un pied dehors? Sans doute à cause de mon manque d’humilité et de sainteté… :+)

  • Pingback: Une grande espérance ! | René Poujol

  • « Je chercherai ma brebis perdue, Je ramènerai celle qui est égarée, je panserai celle qui est blessée, je fortifierai celle qui est malade ». Ez,34,16

    C’est ce que nous demande de faire le pape François. Et c’était, à sa façon, le profond désir de Etty Hillesum : « on voudrait être un baume versé sur tant de plaies ».

  • Je crois effectivement que notre monde passe un cap, et il faut que les chrétiens en soient conscients : Après avoir vécu dans un monde « baigné » de christianisme (je veux dire que Dieu était une donnée incontestée ou presque de notre culture), nous avons connu une « déchristianisation » du monde, une société en rupture avec l’enseignement qu’il avait reçu, un rejet même de la religion chrétienne… Mais un monde qui connaissait encore ce qu’était le christianisme. L’Eglise appelait alors le monde à garder les principes moraux qui découlent de l’annonce du Salut de Jésus.

    Nous passons de ce monde qui connaît la Bonne Nouvelle de la Miséricorde infinie de Dieu, à un monde totalement « orphelin ». Et c’est là que l’intuition du Pape François est géniale : il est essentiel aujourd’hui de s’adresser au monde en intégrant le fait que le monde ne connaît plus Jésus-Christ. Bref, dans notre monde d’aujourd’hui, il faut ré-annoncer la bonne nouvelle, réaffirmer ce qui nous fait vivre : l’annonce du Salut de Jésus-Christ, porteur d’Espérance. C’est la première chose à faire ; l’enseignement moral en découlera naturellement.

  • Tout à fait d’accord avec Courtlaius:

    « C’est la première fois que nous avons affaire à un pape sud-américain ; il faut donc sous nos latitudes s’habituer à un point de vue forcément imprégné d’une longue histoire de pasteur argentin, sans doute plus en prise avec les problèmes de son continent qu’avec des problèmes plus spécifiques à l’Europe. Il aura bien le temps de les connaître. »

    C’est le premier pape non européen, et il succède de plus à pape particulièrement imprégné de philosophie européenne et d’une acuité remarquable devant l’évolution de notre société européenne (« dictature du relativisme » etc.)

    Le pape suivant, nécessairement, parle d’un endroit différent. Ce n’est pas seulement la sensibilité personnelle de François qui diffère. On retrouve dans cet entretien beaucoup de ce qu’on pouvait déjà lire dans son adresse aux évêques brésiliens, lors des JMJ.

    Il me semble qu’il y a au Brésil une certaine tendance à un raidissement « auto-référencé » et clérical, notamment face à l’émergence des communautés protestantes. Il y a eu l’épisode de la petite fille violée et de l’excommunication publique, qui a tant fait de bruit… François a déjà dit le mal qu’il pensait des prêtres qui refusent le bapteme à un enfant au motif que les parents ne sont pas mariés à l’église (scénario apparememnt courant en Amérique latine…)

    Bref, lorsque François dit qu’il faut moins se soucier des règles et des questions de morale, il s’adresse à une Eglise sud-américaine un peu rigide et qui n’a pas bien su montrer l’option préférentielle pour les pauvres (ennuyeux, dans des sociétés très inégalitaires).

    Contrairement à l’impression que peut ressentir un lecteur français, François ne s’adresse pas à l’épiscopat français, après un an de combat anti-loi taubira, pour le renvoyer à l’enfouissement des années 80…

    Mais ce « débat » risque de nous diviser pour pas grand chose. Chaque lecteur trouvera dans ce texte magnifique de quoi nourrir sa relation au Christ et ajuster mieux son agir chrétien. Quant aux réactions positives des médias mainstream, pourquoi ne pas s’en réjouir, après tout… même si elles résultent d’un malentendu ?

  • Le jésuite qui a recueilli les propos du pape François vient de préciser sur Twitter comment il fallait comprendre, dans le contexte argentin, la fameuse phrase « je n’ai jamais été de droite »…

    Ca illustre mon commentaire précédent. Appliquer avec précaution notre prisme français lorsqu’on veut interpréter les propos du pape François.

    Antonio Spadaro SJ ‏@antoniospadaro 23 min In my interview with #PopeFrancis the line ‘I’ve never been a right-winger’ means that he never supported Argentina’s military junta Retweeté par Stéphanie Le Bars

    Cela dit, je précise qu’un regard non-Européen sur l’Eglise est en soi un événement important et que j’applaudis.

    Je me souviens d’échanges avec des évêques vietnamiens qui m’expliquaient attendre et espérer une « théologie asiatique ». Pour eux, la Bonne Nouvelle de Jésus Christ peut et doit s’exprimer de manière complète, sans les catégories de la pensée grecque et le cadre institutionnel hérité des Romains. En l’état, me disaient-ils, l’effort intellectuel demandé aux séminaristes asiatiques est absolument prodigieux. Et l’Eglise se prive probablement de la richesse des traditions asiatiques (je pense immédiatement à la vision de la famille, des ancêtres défunts mais encore présents…). Vivement un St Thomas d’Aquin chinois ! ;-)

  • @stanislas :

    Mais les jésuites ont déjà effectué un prodigieux travail dans ce sens! Relire les lettres de François-Xavier, les oeuvres de Matteo Ricci. Plus récemment, une excellente synthèse des méthodes de présentation du Christ dans le cadre asiatique a été effectuée par Michael Amaladoss dans son « Jésus Asiatique ». Alors peut-être ces points de vue très ancrées Chine-Inde (au coeur quand même des traditions spirituelles asiatiques) pour bien toucher le Vietnam, peut-être la systématisation de ces idées, intuitions théologiques et pastorales n’est elle pas réalisées comme dans la Somme, mais vraiment, nous sommes TRES loin de partir de zéro pour l’Evangélisation de l’Asie!

  • N’est-il pas possible de dire tout simplement que chaque pape a son charisme particulier en lien avec la mission qui est la sienne ? Je vais faire un énorme raccourci, mais je dirais que Benoît XVI est avant tout un théologien alors que François est avant tout un pasteur. Ce qui ne veut dire en aucun cas que l’un est « meilleur » que l’autre, mais ce qui explique leurs différences d’approche.

  • stanislas a écrit ::

    Bref, lorsque François dit qu’il faut moins se soucier des règles et des questions de morale, il s’adresse à une Eglise sud-américaine un peu rigide et qui n’a pas bien su montrer l’option préférentielle pour les pauvres (ennuyeux, dans des sociétés très inégalitaires). Contrairement à l’impression que peut ressentir un lecteur français, François ne s’adresse pas à l’épiscopat français, après un an de combat anti-loi taubira, pour le renvoyer à l’enfouissement des années 80…

    Bof. S’il avait souhaité s’adresser spécifiquement à son continent d’origine, François aurait-il choisi comme canal les revues jésuites de 16 pays, dont seulement 2 d’Amérique latine? Son texte ne s’adresse pas à l’épiscopat de l’un ou l’autre pays, mais bien au monde entier.

    Quant à l' »enfouissement des années 80″… je suis assez vieux pour bien me souvenir des années 80 et il ne me semble pas que l’Église de France était « enfouie », ni que des hommes comme Jean-Marie Lustiger ou Albert Decourtray vivaient dans des caves. Bien au contraire.

  • @ Haglund:

    Ce Pape dit des choses très intéressantes, son comportement est exemplaire, j’ai du mal pourtant à saisir pour l’instant jusqu’où il est prêt à faire évoluer l’Institution. Sa tâche est rude. L’avenir le dira. Je souhaite qu’il ne dérive pas, (si j’ose m’exprimer ainsi à son sujet) vers du Hollandisme, c’est à dire dans les faits ménager sans cesse la chèvre et le chou.

  • Koz a écrit ::

    Il faudrait en revanche que vous labellisiez un peu vos courants, les libéraux.

    T’es sympa, dans le débat public, ce sont les anti-libéraux qui définissent le libéralisme. Tout comme ce sont les laïcards qui interprètent les discours du pape. Faut vivre avec.

    En plus, nous les libéraux on n’a pas de pape (ce serait un peu contradictoire) donc c’est un peu le bordel. Mais c’est créatif :)

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