Est-ce le réveil du vieux monde ?

Les tribulations du petit peuple catholique en politique passionnent encore. Deux livres reviennent sur un passé si récent qu’il reste bien présent. L’un vient à peine de sortir, il s’agit de Le vieux monde est de retour – Enquête sur les nouveaux conservateurs, de Pascale Tournier, dont le titre emprunte le mot lancé par Eugénie Bastié, l’une des représentantes de ces « nouveaux conservateurs », à l’un de leurs épouvantails, Jacques Attali. L’autre n’est guère plus vieux, mais je viens à peine de le lire. C’est A la droite de Dieu, de Jérôme Fourquet. Le premier tient de la monographie, le second est une photographie. L’un comme l’autre ont trait à des phénomènes liés de plus ou moins près à mon propre livre, Identitaire – Le mauvais génie du christianisme, qu’ils évoquent d’ailleurs tous deux.

A lire Fourquet, la réalité du basculement d’une part des catholiques vers l’extrême-droite n’est plus contestable. Pourtant, ce fut l’objection la plus fréquente à mon livre : la tentation identitaire n’existerait pas chez les catholiques, ce serait un débat parisien, sans pertinence au-delà des limites du périphérique. A l’heure où la bourrasque identitaire souffle de la Hongrie à l’Italie, pour s’en tenir au continent européen, l’objection était singulière. Elle est venue tout à la fois de ceux qui pensent qu’un problème ne se résout jamais mieux qu’en ne s’y attaquant pas, de ceux qui, ayant cru percevoir le vent, avaient entrepris d’en suivre le sens mais discrètement ou encore de personnes sur le fil, cochant tant de convictions du milieu identitaire qu’en les écoutant, il n’y a que l’éducation que ma maman m’a donnée qui m’interdisait de crier « Bingo » avant d’avoir formellement rempli la grille. Les seuls à ne pas la contester étaient les identitaires eux-mêmes, ou encore tel philosophe du petit monde catholique qui appellera par la suite à voter Le Pen, clarifiant ainsi les ressorts exacts de ses objections.

Car si ce mouvement est encore minoritaire, c’est une minorité des plus consistantes, que le livre de Jérôme Fourquet documente avec précision. Mon livre prenait notamment appui sur les résultats des régionales de 2015, soulignant déjà un triplement du vote FN en six mois chez les catholiques pratiquants réguliers. Par la force des choses, il ne pouvait traiter de la présidentielle. Jérôme Fourquet relève que, parmi les 78% de catholiques pratiquants qui se sont exprimés au second tour1, 38% ont voté pour Marine Le Pen – soit, certes, inversement, 62% tout de même qui ne l’ont pas fait. Près d’un catholique pratiquant sur quatre. Elle réalise auprès d’eux un meilleur score qu’au niveau national (33,9%) et, surtout, une plus forte progression par rapport au premier tour que dans l’ensemble du corps électoral (+23 points parmi les catholiques pratiquants contre +12,5 points)… et ceci malgré son effroyable prestation au débat de second tour. La « digue », que l’on évoquait encore il y a seulement quatre ans2 a bel et bien cédé, elle a été submergée. Les préoccupations identitaires ont balayé tout autre sujet, toutes réserves.

Le constat de Jérôme Fourquet s’appuie sur d’autres éléments, plus qualitatifs, qu’il serait trop long d’exposer ici. Mais, qu’on le qualifie de repli ou de réveil, selon qu’on le déplore ou qu’on le célèbre, la prégnance de l’influence identitaire dans le monde catholique est indéniable.

« La tête dure comme le granit rose de sa région d’origine (…), comme son arrière-grand-père cap-hornier qui affrontait les violentes bourrasques, celui qui a manifesté contre le mariage pour tous et a voté François Fillon à la présidentielle sait résister aux vents identitaires qui soufflent de plus en plus puissamment dans la cathosphère ». Merci à Pascale Tournier pour cet hommage croisé à ma tête et à mon ascendance : si j’arrache la page, mon père l’encadre. Le lecteur pardonnera – ou non – mon impudeur au moment d’évoquer la monographie de Pascale Tournier.

Le tableau qu’elle dresse est particulièrement complet : j’y ai reconnu bien des protagonistes, perçu bien des influences. C’est aussi une véritable interpellation : ce tableau souligne, par contraste, le silence des autres, à droite comme à gauche. Autre point notable : dans ce panorama, tout le monde n’est pas catholique, tout le monde n’est pas identitaire. Le conservatisme est un espace plus large. Les catholiques y sont toutefois très présents, signe peut-être d’une vigueur qui contraste avec la vacuité doctrinale généralisée.

Pascale Tournier, comme Jérôme Fourquet, évoque mon livre dans le cadre de mon opposition à Laurent Dandrieu. La réception même du livre de Dandrieu témoigne d’ailleurs de la portée du mouvement identitaire : on a pu le trouver jusqu’en vitrine d’une église du centre de Paris, alors pourtant qu’il y rejette avec virulence tout l’enseignement de l’Eglise sur la question migratoire par tous les papes depuis Pie XII3, en passant par Benoît XVI et Jean-Paul II. On imagine mal en revanche une église mettant de la même manière à l’honneur un ouvrage qui rejetterait un autre pan de l’enseignement de l’Eglise. A son égard, le politologue Jean-Yves Camus pose d’ailleurs une part du problème : « Laurent Dandrieu incarne la génération de la sortie de la religion, qui, défaite de son dogme et de sa foi, se replie sur le champ de l’identité et légitime la critique du pape » (cité p.146).

L’occasion de revenir sur un malentendu persistant4 : définitivement non, le problème ne vient pas du fait d’avoir une identité. La nécessité d’être au clair sur son identité était réaffirmée en ouverture du dernier chapitre de mon livre et dans cette interview à Famille Chrétienne le jour même de sa sortie, et pourtant… Pourtant, il me faut encore rappeler que, de même que l’on peut avoir une fibre sociale sans être socialiste, chérir la liberté sans être libéral ni libertaire, on peut aimer l’identité sans être identitaire. Le problème se pose avant tout lorsque cela devient systémique.

Le propos de Jean-Yves Camus illustre encore assez la problématique : lorsque l’on évoque un réveil catholique, de quel réveil parlons-nous ? La ligne de partage est rarement tranchée mais s’agit-il d’un réveil de la foi ou d’un réveil de l’identité ? D’un revival du folklore ou d’un nouveau Souffle ? S’il ne faut redouter aucun mauvais procès lorsque l’on s’engage dans une telle entreprise, j’ai été un peu surpris d’entendre que je voudrais des chrétiens cachés – pourquoi pas honteux. Lorsque l’on a créé ce blog, il y a bientôt treize ans, et acquis une petite visibilité comme « blogueur catholique », il y a là une impossibilité quasi-ontologique.

Peut-être le malentendu, quand il ne s’agissait pas de mauvaise volonté, est-il venu de la distinction des publics : la société française ou les catholiques français ? Les seconds ont des impératifs propres : la sauvegarde de la foi et sa mise en cohérence avec leurs positions politiques. Surtout la société française, d’une part, et le monde catholique, d’autre part, sont aux prises avec deux pathologies de l’identité, que seule la première connaît simultanément. La société française connaît ainsi à la fois l’identitarisme et son opposé, un multiculturalisme militant et négateur. Si le risque a pu les guetter par le passé, les catholiques actuels, auxquels s’adressait mon livre, ne risquent pas de négliger l’héritage et la transmission, profondément ancrés en eux. S’il y a une urgence de transmettre dans la société, il y a une urgence de créer dans le monde catholique. C’est peut-être d’ailleurs un malaise diffus à la lecture du livre de Pascale Tournier : quand ce monde investit-il la création ? « Éviter que le monde se défasse », selon le mot de Camus5 qui y est populaire est une idée séduisante, mais la meilleure façon pour cela, c’est de contribuer à le faire nous-mêmes, et de prendre l’initiative.

Illustration adaptée d’une photographie de Sergio Souza.


  1. soit plus que la moyenne des Français, à 75% []
  2. « il existe toujours une digue entre les catholiques et le Front national. Cette digue est double, elle est politique et économique », disait encore Philippe Chriqui, même s’il notait un début de craquement sur les questions identitaires. []
  3. Avec certes une réserve, mais qui ne tient pas, sur le fait que Pie XII ne reconnaîtrait de légitimité à l’immigration qu’en cas de nécessité vitale, alors même que Pie XII évoque notamment et explicitement le cas du chômage []
  4. Malentendu qui prospère lui-même sur la confusion des mots : qu’il s’agisse de l' »identité » que certains conçoivent comme ce qui nous rassemble, et d’autres comme ce qui nous distingue – cf. la distinction identité / ipséité – ou du terme identitaire, utilisé autant comme adjectif générique que pour désigner un courant politique déterminé []
  5. Dans son intégralité, « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. » []

Auteur

Père, époux, fidèle à divers titres, je suis aussi... avocat, auteur (Ca ira mieux demain, 2015; Identitaire - Le mauvais génie du christianisme 2017), et chroniqueur à La Vie.

23 commentaires

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  • Bonjour,

    Je veux poser une question, qui me paraît importante et pourrait être une piste de réflexion intéressante (mais, bien sûr, je peux me tromper) : le succès de l’extrême-droite auprès d’un public catholique qui, jusque-là, y était rétif n’est-il pas dû au climat actuel d’antilibéralisme?

    Car, j’entends bien que l’on peut chérir la liberté sans être libéral ou libertaire. Mais je ne peux que relever que, du fait des errements de gens prétendument « libéraux » (mais, en réalité, furieusement constructivistes et aimant à imposer leur vision du « progrès » à grands coups de lois, d’obligations et d’interdictions…), pas mal de gens ont pu se retrouver en contradiction voire en opposition avec l’idée de liberté ainsi déformée. Et, de fait, rejoindre celles et ceux tenant des discours très étatistes, centralisateurs, identitaires, antilibéraux.

    Ainsi, la liberté ce serait l’exploitation sauvage des travailleurs, la GPA, la PMA, la disparition de l’identité française, le multiculturalisme, le relativisme moral, etc…

    J’exagère? Hélas, la présentation qui est faite du libéralisme par les conservateurs de tous bords ne me semble guère éloignée. Être libéral est devenu une insulte.

    Le recul de l’idée de liberté, le recul de l’importance accordée à l’individu, cela n’est-il pas une source de la montée de l’extrême-droite? Ou, pour être exact, de l’explosion de la « digue » qui tenait jusque-là?

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    • Je ne peux pas exclure que certains aient pris en aversion les évolutions actuelles, et que cela les conduise à adopter une telle réponse, mais je doute du lien effectif avec la notion de liberté. Cela me paraît trop distendu et conceptuel pour motiver un vote. La motivation identitaire me paraît bien plus probable et ce, dans un sens large. Elle « fait système » pour rejeter à la fois les évolutions sociétales au nom d’une identité traditionnelle, l’Union Européenne au nom de la Nation, et surtout l’islam et les migrants. Autant de préoccupations qui sont de vrais enjeux et de puissants moteurs, quand bien même je ne peux adopter les fausses réponses de l’extrême-droite. Mais, même chronologiquement, on voit qu’en 2014, des observateurs attentifs évoquaient encore cette idée de « digue » chez les catholiques, tout en évoquant des questionnements identitaires qui pointent. C’est aux régionales de 2015 que, pour la première fois, elle craque, ce qui a été confirmé par la présidentielle dernière. Or, tout cela coïncide avec la crise migratoire et le « vrai » début du terrorisme (c’est horrible à dire mais, fondamentalement, tant que ce sont des journalistes de Charlie Hebdo et des juifs qui sont assassinés, la menace n’est pas ressentie de manière immédiate par le catholique ordinaire). Cela correspond aussi à ce que j’avais pu observer en ligne, et je ne pense pas qu’il soit nécessaire de chercher d’autres explications – quand bien même oui, le relativisme, les évolutions sociétales etc. peuvent être perçues comme autant d’atteintes à la conception que des catholiques se font de leur pays et de sa nature profonde (bref, comme d’autres atteintes identitaires).

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  • Cette évolution du vote catholique me semble aussi corrélée à ce qui s’est passé sur la Manif pour tous.
    Au départ, le FN y brillait surtout par son absence quand l’UMP y était en force, dans la rue et à l’assemblée.
    Par la suite, il y a eu un mouvement d’ensemble de tout le spectre politique pour renvoyer
    cette mouvence vers le FN :
    – à gauche on a diabolisé le mouvement. Je pense par exemple aux nombreuses déclarations de Valls avant les manifestations, qui soit-disant mettait la république en danger, déconseillant aux familles de s’y rendre. Cette tendance s’accélère depuis : aujourd’hui pour tenter de décrédibiliser quelqu’un, lui trouver un passé pro-LMPT semble l’argument ultime.
    – à droite, petit bout par petit bout tout l’engagement initial a été renié. Aujourd’hui, on voit combien à droite font de Sens Commun un repoussoir
    – finalement c’est presque le FN qui a été le plus passif dans l’affaire : il s’est contenté de laisser un peu de place à Marion Maréchal Le Pen, et de laisser les choses se faire.

    Alors ça a fini par faire sauter la digue. Une fois le cap passé, le package identitaire est venu avec.
    Ce n’est bien sûr qu’un élément parmi d’autres.

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    • C’est certain que quelque chose s’est coalisé à ce moment-là. Intuitivement, j’aurais tendance à souligner, d’une part, le fait que des milieux catholiques parallèles se sont rencontrés à cette occasion et, d’autre part, ce que vous dites du traitement de la Manif Pour Tous. La diabolisation et la brutalité imbécile avec laquelle elle a été traitée me semble avoir provoqué une rupture. Pour beaucoup, être traités « comme des délinquants » alors qu’ils avaient le sentiment de manifester pour une idée naturelle (un enfant a un père et une mère) a été incompréhensible. Et le fait d’être traité comme des pestiférés en a conduits à regarder les autres pestiférés d’un autre oeil : « puisque je suis désormais persona non grata dans cette société, alors allons-y ». D’une certaine manière, la digue avait peut-être été attaquée (et des deux côtés) à cette occasion.

      Comme vous le dites, paradoxalement, alors que le FN avait pris la décision de ne pas manifester, c’est lui qui rafle la mise. C’est toute l’escroquerie de ce parti : aujourd’hui, il tire les marrons du feu en continuant de se dire pour l’abrogation de la loi Taubira, alors qu’il ne s’est pas mobilisé avant son adoption et la qualifiait de « diversion ».

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  • Bien d’accord sur le constat, il s’est passé un truc qui a fait que la droite catholique, après avoir été modérée, pro-européenne et gaulliste plus ou moins sociale pendant des décennies, s’est laissé tenter par le vote FN et une vision identitaire de la nationalité comme de la religion. Bon, ce n’est pas majoritaire, mais ce n’est plus ultra-minoritaire.

    L’explication par le traitement infligé à LMPT est un élément, mais il ne me semble pas suffisant. D’abord parce que LMPT avait, à la base, déjà les premiers signes d’une inquiétude d’ordre identitaire. La défense de la famille traditionnelle, ce n’est pas seulement l’inquiétude pour l’avenir des enfants. C’est aussi la crainte de voir disparaître le modèle dans lequel on a grandi et auquel on s’identifie: un père, une mère, des enfants. Je ne veux pas ici rouvrir la discussion sur la validité sociale de ce modèle. Mais le fait est que le mariage de même sexe propose un autre modèle, qui par son existence remet en question la normalité de l’ancien. Ce modèle traditionnel fait partie de l’identité des conservateurs, et bien sûr il fait partie de la charpente de l’Église. Il n’est pas choquant qu’une telle mise en question ait fait réagir les chrétiens, une réaction qui précède de loin les manifestations et le traitement méprisant que leur a réservé le gouvernement en 2013.

    Les racines de cet glissade vers l’identitarisme remontent à plus loin, et d’abord à la relégation des chrétiens et surtout des pratiquants au statut de minorité, puis de petite minorité; l’apparition de groupes qui forment des identités sur des bases autres que religieuses; l’incertitude sur la notion d’identité française; l’affaiblissement des repères traditionnels fondateurs d’identité en général. D’où une tentation de repli, une attitude plus défensive, un attachement grandissant aux symboles (il est frappant de voir des chrétiens défendre la place d’une crèche de Noël dans une mairie, ce qui ne serait sans doute pas venu à l’idée de leurs grands-parents). Tout ceci ne date pas de 2013, même s’il est possible que LMPT ait été un moment de cristallisation.

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    • « Ce modèle traditionnel fait partie de l’identité des conservateurs »
      Tu es en train de dire que tous les conservateurs sont identitaires; ils défendent un modèle traditionnel donc ils défendent leur identité.

      De façon générale, je trouve que ce billet focalise excessivement sur l’aspect identitaire. Le FN a bien sûr une dimension identitaire mais ça ne suffit pas à le définir. Le fait qu’un catholique vote FN ne signifie pas qu’il soit devenu identitaire (si tant est que ces choses là soient binaires)

      Le FN a notamment acquis sous le règne de Marine Le Pen une forte dimension socialiste. Ca lui a permis de devenir le premier parti ouvrier et piquant le fond de commerce des communistes. Peut-être faut-il envisager que des catholiques de gauche ont suivi le même chemin. Et la gauche a suivi un chemin inverse, devenant de plus en plus autoritaire. Il est aujourd’hui très difficile de différentier les proposition FN et FI sur un nombre croissant de sujets. Il est bien possible que l’antisémitisme par exemple soit devenu plus virulent chez FI qu’au FN.

      Il y a surtout un autre effet, bien vu par les commentateurs sous le billet, c’est le coté voiture-balai du FN. En gros, le même schéma se répète depuis 30 ans : la gauche traite de nazi quiconque n’adhère pas à ses lubies ; la droite, totalement dénuée de colonne vertébrale intellectuelle, ne sait que choisir entre soumission et radicalisation; le FN se contente de ne pas taper sur les nouveaux pestiférés et rafle la mise directement ou indirectement.

      Alain Finkielkraut, Charlie Hebdo, Le Printemps Républicain… A chaque fois la même chose : des gens de gauche qui se font traiter de fachos. Aucun d’eux ne vote FN, mais celui qui partage leurs idées est bien embarrassé au moment de voter : la gauche est complice de ce qu’ils dénoncent et la droite est passive. Et puis, si être facho c’est être comme Riss ou Laurent Bouvet, ce ne doit pas être si grave.

      Un dernier sujet est l’extension inexorable du domaine de la politique. L’espace de ce qui n’est ni obligatoire, ni interdit se réduit. Et la tendance ne montre aucun signe de s’inverser. Là où auparavant on pouvait se contenter d’un « let’s agree to disagree » et passer à autre chose, on se sent obligé de monter au créneau parce qu’aujourd’hui si on ne gagne pas on perd. Si des gens défendent les crèches publiques c’est parce que d’autres les font interdire. On peut aujourd’hui être traîné devant les tribunaux pour avoir donné son opinion sur l’IVG ou la sécu… Bien sûr cela induit des crispations. Y voir une dérive identitaire, c’est à mon avis regarder le doigt plutôt que la lune.

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      • « Tu es en train de dire que tous les conservateurs sont identitaires; ils défendent un modèle traditionnel donc ils défendent leur identité. »

        Non.

         » Le fait qu’un catholique vote FN ne signifie pas qu’il soit devenu identitaire (si tant est que ces choses là soient binaires) »

        D’accord pour reconnaître que l’étiquette « identitaire » est simplificatrice. On peut rarement dire de quelqu’un qu’il est « identitaire », à l’exception des groupes vraiment extrêmes qui se désignent eux-mêmes ainsi.

        Il est par contre possible de parler de tendances identitaires, d’idées identitaires, ou de réflexes identitaires: on définit ainsi des réactions fortement inspirées par une crainte de désintégration d’une identité nationale, religieuse, culturelle etc.

        (Parenthèse: dans l’émergence du réflexe identitaire, il ne faut pas oublier ce moment essentiel où le gouvernement a prétendu organiser officiellement un débat sur l’identité nationale. Un basculement fondamental à mon sens, et une faute politique plus grave encore que je ne l’avais perçue à l’époque).

        « Le FN a notamment acquis sous le règne de Marine Le Pen une forte dimension socialiste. Ca lui a permis de devenir le premier parti ouvrier et piquant le fond de commerce des communistes. Peut-être faut-il envisager que des catholiques de gauche ont suivi le même chemin. »

        Improbable. Les catholiques de gauche classiques, aujourd’hui en perte de vitesse, sont plutôt bourgeois et/ou intellectuels qu’ouvriers.

        « Il y a surtout un autre effet, bien vu par les commentateurs sous le billet, c’est le coté voiture-balai du FN. »

        D’accord sur ce point. Le PCF était aussi la fédération des mécontents. Le rôle a été repris par le FN notamment avec le discours anti-élites (qui le sépare de LFI).

        « Un dernier sujet est l’extension inexorable du domaine de la politique. L’espace de ce qui n’est ni obligatoire, ni interdit se réduit. Et la tendance ne montre aucun signe de s’inverser. Là où auparavant on pouvait se contenter d’un « let’s agree to disagree » et passer à autre chose, on se sent obligé de monter au créneau parce qu’aujourd’hui si on ne gagne pas on perd. Si des gens défendent les crèches publiques c’est parce que d’autres les font interdire. On peut aujourd’hui être traîné devant les tribunaux pour avoir donné son opinion sur l’IVG ou la sécu… Bien sûr cela induit des crispations. »

        C’est vrai… mais je vois aussi dans ces dérives une motivation d’ordre identitaire. C’est très net dans tous les débats où l’expression « politiquement correct » est employée (toujours pour la dénoncer). Les deux côtés, dans n’importe quel débat, se voient comme une forteresse assiégée. Le cas des crèches dans les mairies est emblématique de ce type de discussion, mais les exemples abondent: la lettre des femmes avec Catherine Deneuve en tête d’affiche, l’utilisation qui est faite des moindres mots du pape François, les phénomènes zadistes, tout cela inclut des composantes où il y a une identité à défendre.

    • @Gwynfrid : La Manif Pour Tous et son traitement ne sont pas les éléments déclencheurs, mais ce sont assurément des catalyseurs. Pour le reste, la crise migratoire additionnée aux attentats islamistes sont des motivations supérieures.

      @Lib : Qu’il n’y ait pas un facteur exclusif du vote FN est probable voire certain. En la matière, il est rare qu’un seul élément guide tout le vote. Mais tes hypothèses ne me convainquent pas, en partie, déjà, parce qu’elles ne reposent que sur ton appréciation et pas sur une analyse des motivations de vote et des reports de vote des catholiques pratiquants.

      Or, imaginer que les catholiques pratiquants – très majoritairement à droite – aient davantage voté Front National parce que le FN serait devenu plus socialiste n’est pas bien crédible. De même, penser que les « cathos de gauche » auraient suivi cette évolution pour en venir à voter FN, c’est bien mal connaître cette population. Du reste, si tant est que ce soit exact, elle est aujourd’hui bien trop minoritaire pour représenter un mouvement notable.

      Enfin, pour expliquer une rupture de la digue aussi massive, il faut un phénomène massif, et l’impression que le Front National serait devenu plus socialiste n’en est pas un (sans compter que ce n’est pas le programme économique du FN qui détermine le vote). En revanche, cette rupture coïncide avec des phénomènes massifs – a minima dans leur portée symbolique – que sont la crise migratoire et les attentats terroristes, au demeurant cités par les électeurs de Le Pen eux-mêmes dans leurs motivations.

      « Si des gens défendent les crèches publiques c’est parce que d’autres les font interdire. » Singulière vision. Robert Ménard n’a pas planté une crèche dans le hall de sa mairie parce que deux ou trois gars de la Libre Pensée en avaient fait interdire. Et Wauquiez n’a pas fait un concours de bites à coups de crèche en installant une « crèche géante » au Conseil Régional à cause de ces cas largement passés inaperçus. Elles ont été installés, dans des bâtiments publics, pour affirmer une identité.

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      • Oh je ne nie pas qu’il y ait eu un transfert massif vers le vote FN, je nie que ce transfert traduise une crispation identitaire. La crise des migrants et les attentats d’une part, et la destruction de la candidature de Fillon de l’autre sont pour moi des explications plus crédibles.

        Et le virage socialiste de la fille Le Pen a contribué à adoucir l’image du parti (le débat a souligné son incompétence mais c’est autre chose) et à brouiller les frontières. Bien sûr, pour les libéraux comme moi c’est encore pire, mais on n’est que 0,5% alors tout le monde s’en fout.

  • Je vais m ‘éloigner du fait religieux et du contenu de ce blogon. Pendant vingt ans, dans les départements des Landes, du Lot-et-Garonne et du Tarn où je vis, il y a eu un phénomène identitaire qui se voulait apolitique et non-religieux: Chasse Pêche Nature Tradition. En tant que secouriste bénévole j’ai participé à des salons, des rassemblements, des fêtes autour de ces quatre thèmes. Il y avait parfois sur certaines manifestations festives 20, 25, 30 milles personnes venus de toute la France mais aussi d’Espagne et d’Italie dans des villes, villages du Sud-Ouest inconnus d’un grand nombre de Français. Parmi les organisateurs que je connaissais il y avait d’anciens militants communistes et socialistes déçus de François Mitterrand et allergiques aux Ecolos mais aussi des notables locaux de droite déçus de leurs ténors nationaux. J’ai vu plusieurs fois de très belles fêtes de la chasse et de la pêche, de la nature et de la tradition se terminer par de grandioses messes de la Saint Hubert. Et puis un jour tout s’est arrêté. Les organisateurs ont vieilli, les « pilliers » de ce mouvement ont cessé leurs activités militantes. « Chasse Pêche Nature et Tradition » n’est jamais devenu un parti politique de masse, national et international. Peut-être sont ils aujourd’hui des électeurs et électrices du FN? Ou bien ils ont rejoint la masse des absentionistes? Fin de ma carte postale locale bucolique. 🙂

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  • Bonjour,

    Je me permets d’affirmer que j’ai voté Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle mais c’était en opposition à Emmanuel Macron, d’une part sur sa position favorable au libéralisme économique et d’autre part, en raison aussi des sujets de société qu’il veut légaliser comme la PMA. Concernant l’immigration, je crois que ce qui entretien le malentendu c’est le manque de distinction entre l’immigration légale et l’immigration clandestine sans compter le contexte difficile dans lequel est la France depuis dix ans.

    Pour être plus objectif, il faudrait analyser les raisons qui ont poussé certains catholiques à voter en faveur de la candidate du Front national. Précisons aussi que ce n’est pas parce que l’on a des motivations que l’on approuve tout ce qui se dit dans un parti. Vous-même dans une interview à la Croix, vous disiez que tout compromis était douloureux. Vous annonciez voter pour Emmanuel Macron mais que vous seriez vigilant sur les sujets familiaux et de bioéthique.

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  • J’ai voté blanc au deuxième tour, il m’est impossible de voter FN. Mais je suis d’accord avec Lib. Les cathos qui se mettent à voter FN le font parce que tous les autres partis les ont abandonnés, pire, les ont reniés.

    Politiquement, les cathos ne peuvent plus peser que s’ils sont perçus par les politiques comme une minorité soudée, capable de faire basculer une élection, c’est-à-dire s’ils se comportent en « identitaires ». Ce n’est pas souhaitable, mais il faut alors en assumer les conséquences, c’est-à-dire, ne plus s’illusionner sur l’influence politique des cathos et l’intérêt d’investir dans le politique.

    Refuser le « retrait » parce qu’il serait identitaire étendu même temps la dimension inéluctablement identitaire du jeu politique me paraît une posture illusoire.

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    • « Les cathos ne peuvent plus peser que s’ils sont perçus par les politiques comme une minorité soudée ». Il faut en effet s’arrêter plus tôt : « les cathos ne peuvent plus peser », voire ne peuvent pas. Pas en tant que cathos. Parce que les catholiques ne sont pas assez nombreux et que leurs votes ne sont pas homogènes.

      L’exemple du cas de Jean-Frédéric Poisson me paraît tout de même flagrant. Certes, il a pris, comme tout le monde, la vague En Marche dans la poire. Mais il a appliqué ce que veulent ces électeurs cathos, en multipliant les signaux appuyés à la droite radicale – depuis son interview à Minute, sa présence à Béziers, sa déclaration sur le « lobby sioniste » – le tout dans une circonscription fortement empreinte de présence catholique… et il se prend pas moins de 30 points dans la vue.

      Par ailleurs, les autres listes étiquetées chrétiennes, LR Sens Commun, ont fait des scores inférieurs à la moyenne des autres candidats LR non-sortants. Bien sûr, la boue répandue sur Sens Commun – de façon assez dégueulasse – a joué, mais d’autres partis obtiennent des scores corrects sans être chouchoutés dans les medias.

      Enfin, je veux bien imaginer que les catholiques pratiquants électeurs du FN le fassent parce que le FN répond à des angoisses que les autres ne gèrent pas. Mais ce sont précisément les angoisses identitaires. Pour le reste, s’ils votent FN parce qu’il répond mieux à leurs préoccupations, c’est de l’aveuglement volontaire. Sur la loi Taubira (il n’a pas défilé), sur l’IVG (MMLP n’a même pas voté contre la suppression de la notion de détresse ni le « droit fondamental à l’avortement »), quand le FN a été en mesure d’agir, il n’a strictement rien fait et les a « abandonnés » tout pareil. Ceux qui invoquent ces questions pour expliquer leur vote instrumentalisent bien souvent la question de la défense de la vie pour ne pas s’avouer à eux-mêmes les motivations véritables de leur vote.

      Après, oui pour mettre la politique à sa juste place, alors que l’on en surévalue la place – de façon traditionnelle en France, et peut-être renforcée chez les catholiques. Oui pour agir plus concrètement, pour agir aussi sur l’opinion publique. Mais se retirer totalement serait une réaction compréhensible de dépit assez dangereuse.

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    • « Politiquement, les cathos ne peuvent plus peser que s’ils sont perçus par les politiques comme une minorité soudée, capable de faire basculer une élection, c’est-à-dire s’ils se comportent en « identitaires ». »

      Non seulement les cathos ne peuvent plus peser du tout, numériquement, mais l’idée même de vouloir peser en tant que communauté catholique m’est suspecte. Ce n’est pas une idée chrétienne. Le chrétien n’est pas celui qui s’organise en communauté pour « peser », c’est-à-dire pour former un groupe qui s’oppose à d’autres communautés ou à d’autres courants d’idées. Le chrétien forme communauté afin de partager et faire grandir sa foi, point. Le reste, c’est de la politique, activité à laquelle les chrétiens sont invités à participer, avec leurs convictions variées, toujours à la lumière de leur foi, mais non en défense de celle-ci.

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      • Si vous vouliez bien me lire, j’ai écrit noir sur blanc que je ne pensais pas souhaitable que les catholiques se comportent politiquement en identitaires !

        J’en tire simplement la conclusion qu’il faut désinvestir du politique et témoigner autrement.

      • Aristote, j’avais bien lu, et trouvé que l’expression « pas souhaitable » méritait explicitation. Mais surtout, ma conclusion est inverse de la vôtre: les chrétiens ont un rôle à jouer en politique (en votant, au strict minimum); il serait désastreux d’abandonner le terrain, surtout par les temps qui courent. Pour ce qui est de s’engager « autrement », je n’ai rien contre, mais ce n’est pas un remplacement, c’est un supplément de l’engagement politique.

        (Note de service: les commentaires imbriqués, vraiment bof).

  • Vous tenez donc à confirmer, après votre vote pour Macron, que vous êtes bien passé du « bon » côté et redire tout le mal que vous pensez de l’« identité » et des « Identitaires ». À quoi sert ce jugement moral négatif sur ce concept et ceux qui s’en rapprochent, surtout sans le moindre argumentaire ? On comprend surtout que, pour vous, « identitaire » est synonyme d’« extrême-droite », que vous ne mangez pas de ce pain moisi, et que, grâce à votre excommunication de ces mauvais catholiques, vous irez au Paradis des vrais chrétiens.

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    • Eh oui, je suis assez vieux-jeu, je vis dans un monde où l’on fait usage de son discernement, ce qui conduit au jugement moral. Alors, à quoi sert le discernement ? C’est vrai, on peut se poser la question. Mais j’ai bien saisi que cette attitude était parfaitement déplacée dans une époque de relativisme moral, où l’on essaie de se servir le moins possible de sa capacité de discernement.

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  • Bravo et merci d’avoir explicité aussi élégamment la double nécessité de transmettre et de créer !
    On pourrait aussi explorer leurs articulations et complémentarités : créer quelque chose qui mérite d’être transmis, transmettre l’envie de créer et les compétences pour y parvenir, etc….

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  • Pingback: Macron aux Bernardins : la Réconciliation ?Koztoujours

  • Bonjour,

    Vous nous mettez en garde contre le « multiculturalisme militant et négateur », et alors que je ne connais pas Pascale Tournier ni a fortiori son point de vue sur le multiculturalisme, et bien que je n’aie pas lu son livre, sa couverture me chagrine : j’ai peur que placer la France avec ses symboles les plus usuels que sont le drapeau tricolore et la tour Eiffel sous le titre de « vieux monde », ce soit un signe « négateur ».

    Il est possible que dans un tel discours, la France soit réduite à un passé, éventuellement honteux, et ne puisse plus être un espace de projet. On ne se projette plus dans l’avenir avec la France. De la même façon qu’on « sort de la religion » (Marcel Gauchet) ou qu’on met en oeuvre l’« exculturation » (Danièle Hervieu-Léger) du catholicisme, en parallèle on « sort de la France » avec l’Europe et la mondialisation (l’américanisation, objecterait Régis Debray), et on met en oeuvre l’« exculturation » de la culture française (« il n’y a pas de culture française », a dit Emmanuel Macron en campagne début 2017).

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