Le dogmatique vous salue

Ah, Voltaire. Comme il est doux de se prévaloir de son auguste patronage, comme il est bon de répéter, la mine concernée, cette fameuse phrase apocryphe : « je ne partage pas vos idées, mais je me battrai pour que vous puissiez les exprimer ». Pour faire bonne mesure, certains ajoutent que c’est « jusqu’à la mort », qu’ils se battront. On ne les met pas au défi, bien sûr, parce qu’on n’est pas aussi taquin qu’on en a l’air. Mais allons, cette passion française – occidentale – pour la liberté d’expression relève de la fumisterie.

Notez que je prends malgré tout la mesure de la situation : on ne m’empêche pas précisément de m’exprimer. Mais il est des réactions qui vous font accueillir ces grandes protestations de tolérance avec une distance amusée, ou un froid dédain, selon l’humeur.

Tenez : il ne vous a pas échappé que j’ai récemment publié, sur ce blog, un billet relatif à l’euthanasie, avant d’évoquer le sujet sur RCF. Un blogueur, disposant d’un nom illustre auquel il s’efforce certainement d’être fidèle et d’une exposition permanente en Une de Yahoo actualités, y a consacré un billet intitulé, en toute simplicité, « Koztoujours débloque sur l’euthanasie ». On a certes fait plus violent, mais l’angle est intéressant. Quelques jours plus tard, Slate en publiait une version remaniée, s’attirant des commentaires édifiants, sur twitter. L’un provenait de celui que l’on ne présente plus. Il n’abordait évidemment pas le fond du sujet, se contentant de fustiger les allures d' »Osservatore Romano » de Slate, le qualifiant (ou était-ce moi ?) de « voix de son maître XVI ». Son premier commentaire était suivi d’une de ses insinuations fielleuses et invérifiables, relative à l’Opus Dei. L’autre, qui se déclare « Voltairien », avec emphase, apprécia la saillie. Il s’était fendu auparavant d’un commentaire involontairement cocasse : « le discours de @koztoujours est dogmatique… même pas je vais lire ». Le propos est donc disqualifié d’office, sous l’accusation terrible et moderne de dogmatisme, le bonhomme revendiquant dans le même temps ne pas avoir pris la peine de le lire. Mentionnons aussi, pour être complet, les commentaires sur Slate, qui n’ont de cesse de débusquer l’Infâme sous mon propos, façon d’affirmer que ce ne serait pas vraiment moi qui parlerait, et qui ne manquent pas de m’en rappeler bien d’autres…

* * *

Vous me direz que ces réactions ne sont pas excessivement violentes et qu’elles ne sont, après tout, que quelques lignes sur un écran, ni une agression ni une menace. Je vous l’accorde. Il n’en reste pas moins que je ne vois guère d’autres cas dans lesquels le propos tenu est disqualifié du seul fait des convictions de son auteur[1]. Si je vous raconte tout ceci, c’est surtout que ces réactions, à leur tout petit niveau, me sont apparues comme une illustration de ce que je lisais, dans le même temps, chez Jean-Claude Guillebaud[2]. La coïncidence était trop frappante pour que je la taise.

Alors j’y vais.

Ce sera un peu long mais vous ne vous m’en voudrez pas.

Pour brosser très globalement le tableau, Guillebaud s’interroge sur les croyances, terme à prendre avec l’esprit large, et qui ne concerne pas que les croyances religieuses, mais tout ce en quoi l’on peut croire. Après avoir évoqué le processus de décroyance à l’œuvre au XXème siècle, par la disqualification progressive de la notion de sacrifice, de bien commun et d’égalité, sans que cette liste soit exhaustive, il examine notre attitude.

« Le temps n’est plus à la pesanteur. En politique, on ne s’engagera plus jamais comme autrefois. Aux idéologies « dures » des décennies précédentes, aux contraintes austères de l’engagement sartrien, succède un protohumanisme émotionnel et médiatique. On a renoncé à changer le monde, mais on est prêt à chanter demain pour l’Ethiopie. La fête caritative, la générosité swinguée, le ‘sans-frontières » et l’humanitaire ont supplanté le grand soir de la Révolution guévariste. Aux damnés de la terre, on apportera maintenant du riz et des antibiotiques (…)

Au-delà de ces apparences fréquemment décrites, ce qui frappe dans cette nouvelle posture, c’est sa faible teneur en croyance, le côté allégé (au sens diététique) de sa philosophie, son extrême modestie normative. Cela lui permet d’être efficacement rassembleuse et toujours « sympa ». Elle n’implique, pour ceux qui la choisissent, que des convictions minimales, un peu d’ironie et une « ontologie faible » (en italien pensiero debole), pour reprendre l’expression du philosophe Giannni Vattimo.

Cette expression, pensiero debole, mérite quelques commentaires. Elle décrit assez bien le nouveau statut dont bénéficie alors la croyance, ou du moins ce qu’il en reste. Chacun respectera d’autant mieux la croyance de l’autre que cette dernière, au fond, n’engage pas à grand-chose [et c’est bien là, dans ce ventre mou et rassasié, que se situe notre Tolérance, note de moi]. Politique, religieuse ou philosophique, la conviction n’est plus qu’un attribut – superficiel et provisoire – de l’identité. Elle marque encore une vague préférence, une originalité qui s’affiche, mais sans superbe ni prosélytisme. Elle est mode, comme le piercing. Il ne viendrait pas à l’idée de la combattre ni même de la contredire. »

On pourrait, et certains le feront, se dire qu’elle est magnifique, cette évolution, vers une neutralisation des croyances. Mais outre le caractère désespérant de cette évolution complaisante, lénifiante, gentiment sympathique et semble-t-il dangereuse pour personne, il y a cette nouvelle prédisposition à des « sujétions nouvelles ».

Guillebaud évoque ensuite l’Homme sans gravité[3].

« Cet homme nouveau et « sans gravité » paraît bénéficier, écrit-il, d’une « existence que, d’une certaine façon, on pourrait juger affranchie, libérée, mais qui s’avère, d’un autre côté, extrêmement sensible aux suggestions. L’absence de repères, de liens avec un Autre, corrélatifs d’un engagement du sujet, le rend extrêmement sensible à toutes les injonctions venues d’autrui« . La nouvelle économie psychique porte en elle la menace d’une sujétion nouvelle, d’autant plus redoutable qu’elle est invisible. L’individu libéré des injonctions de l’Histoire, de la religion ou des idéologies s’expose – via les médias, la publicité, le conformisme consumériste – à un « Autre » différent, mais peut-être aussi manipulateur que l’ancien. Vivant sa libération fraîche et joyeuse sur un mode fantasmatique, il n’est parfois qu’un captif qui n’aperçoit plus les barreaux de sa cage« 

Mes aimables contradicteurs sont bons. Ils pensent comme il convient. Soutiennent les bonnes causes. Sont contre la peine de mort, la faim dans le monde, pour la liberté de faire ce qu’on veut avec son cul, et celle de disposer de son corps. Autant de croyance qui, chez nous, n' »engagent pas à grand-chose ». Sont-ils exempts de tout dogmatisme, ou se soumettent-ils seulement à un dogme qu’ils ne voient plus, un dogme accepté, intégré, assimilé, un dogme dont la grande habileté est de ne plus se montrer comme tel ?

Mon « lien avec un Autre » est engageant. Je l’ai expérimenté. Et si ce sentiment est nécessairement subjectif, je crois qu’il m’empêche de dire pas mal de conneries, en me dissuadant de verser dans la facilité ambiante, pendant que d’autres restent engoncés dans des certitudes qu’ils croient rebelles.

* * *

Dogmatique… Depuis hier matin, je ne trouve pas spécialement dogmatique de parer aux élans trop « aimants » de ceux qui jugent plus digne de débrancher des personnes dans le coma. Quelque chose me dit que Rom Houben (version française), et d’autres dans son cas, se sentent moins menacés par ce prétendu dogmatisme que mes contradicteurs bien valides. J’imagine, juste un instant, la terreur qu’a du être celle de malades tels que lui, qui ont nécessairement entendu médecins et proches conclure devant eux au caractère inéluctable de leur sort, et décider de cesser soins, traitements et assistance.

Figurez-vous que Rom Houben, quoique toujours « prisonnier » de son corps, a déclaré simplement vouloir « profiter de la vie ». C’est que voilà aussi une certitude que l’on ne secoue pas facilement, sans ce « lien avec un Autre » : la vie peut valoir la peine d’être vécue, avec un locked-in syndrom (Life can be worth living in locked-in syndrom), ou quand le prétendu dogmatisme est plus proche de la réalité très humaine que le pragmatisme revendiqué de nos libéraux-libertaires.

Cette étude, fruit des travaux de dizaines de chercheurs, relève que les proches ont une tendance nette à sous-évaluer la qualité de vie du patient, par rapport à son appréciation personnelle. Elle souligne à quel point notre opinion de biens-portant est relative :

« these findings support the assumption of Ganzini and Block (2002) that healthy people may present a defense mechanism having difficulty imagining feelings and experiences of severely impaired patients ».

Et alors que n’importe quel passant interrogé vous assurera qu’il