La vie privée vaut mieux qu’une excuse

Il est des occasions dans lesquelles on peut se sentir en décalage profond avec la société dans laquelle on évolue ou, à tout le moins, avec ceux qui parlent pour elle.

L’affaire Griveaux en est une. Tant pis. Vivons ce décalage.

A peine connue, l’affaire était entendue. Les actes de M. Griveaux et sa responsabilité ne sont pas un sujet. Il est « une victime », lis-je. « Un point c’est tout » , même.

Mieux, le penseur des réseaux a ciselé le tweet parfait, parfaitement représentatif.

Il n’y aurait qu’une foule. De juges. Autant de Tartuffe, le sexe dans une main, le téléphone dans l’autre, le jugement à la bouche. Pour se concilier le réseau de la dérision, le philosophe ajoute une saillie sur le pape. In cauda venenum, si je puis dire, compte tenu des circonstances. Et c’est ainsi. Le couvercle est sur la marmite. Émettez une critique, une observation, un jugement, sur la branlette de l’alors porte-parole du gouvernement, et vous n’êtes qu’un de ces hypocrites. Griveaux est la victime, ceux que son comportement choque, les coupables. C’est à se demander de qui M. Enthoven a la plus triste image : du petit peuple de ses followers ou du milieu qu’il fréquente. Lui dira-t-on qu’on en sait (d’autres, faute de le connaître, lui) dont, à l’inverse, l’empressement à brandir la distinction vie publique / vie privée camoufle mal la panique de voir étalés leurs errements quand, précisément, ils ne manquent pas, eux, de donner des leçons par ailleurs ?

Qu’ils se rassurent : leur vie privée ne nous intéresse guère, nous n’irons pas fouiller. Oui, certainement, ceux qui ont diffusé cette vidéo ne sont pas les moins méprisables. Quant à l’infidélité même de M. Griveaux, pour attristante qu’elle soit sur le principe, elle ne nous surprend ni des mœurs ordinaires ni, particulièrement, de celles du milieu politique. Mais on se trompe en croyant que c’est son infidélité qui préoccupe ceux qui persistent, dans le silence prestement imposé, à trouver son comportement déplorable. Se serait-il contenté de tromper sa femme qu’il serait encore candidat à la mairie de Paris. C’est son indignité et son inconséquence qui nous affligent. Qu’il soit encore permis, navré, de considérer que l’adoration priapique de son propre sexe en pleine auto-sollicitation n’est de fait pas ajustée à la dignité de la fonction de porte-parole du gouvernement. Et qu’il soit encore permis d’être sceptique quant à l’aptitude du bonhomme à exercer quelque haute fonction quand il se met, lui et le gouvernement auquel il appartenait alors, à la merci de cette triste bande de pied-nickelés que sont Branco et Pavlenski, Forget et Alexandre. Car oui, je le crois, quel que soit même son propre comportement, le petit peuple français attend toujours de ses responsables politiques la dignité dans leur fonction, espère encore en une common decency de ceux qui se veulent une élite.

Les députés LREM se succèdent ces jours-ci pour déplorer l’abaissement du politique. Qu’ils envisagent donc le fait que le respect ne s’impose ni ne s’exige, il se mérite. Au moins, cette fois, M. Griveaux a-t-il tiré les seules conséquences qui s’imposaient (et encore, il semble que cela soit sous la pression de la diffusion d’autres images).

Permettez aussi deux petites digressions. D’une part, sur l’hypothèse d’un complot : qu’il existe ou non ne change pas grand-chose au débat. Tout au plus sa possibilité même souligne-t-elle l’inconséquence particulière de B. Griveaux. D’autre part, il me paraît un peu rapide de voir dans cette affaire du revenge porn. Certes, il y a du porn, et il y a de la revenge, inutile de me faire l’article de loi. Mais le vidéaste amateur n’est pas cette étudiante en position de faiblesse qui, sous la pression de son copain, se laisse aller à lui découvrir quelques charmes animés. Il s’agit d’un homme mûr et d’un responsable politique qui, de sa propre initiative envoie une dick pick ou vid à sa correspondante – correspondante dont on nous dit qu’elle était consentante, ce que chacun semble présumer être un consentement à être exposée à l’intimité agissante de M. Griveaux.

Mais revenons-en à notre vie privée. Car c’est l’atout majeur. Peut-être même l’excuse. Cette carte posée, y’a plus qu’à circuler. Y’a immunité. En vertu de quoi ? Bien sûr, je comprends l’idée, à laquelle je souscris, qu’il serait misérable pour la politique de chercher à atteindre l’adversaire dans sa vie privée. Mais si je conçois que l’on refuse de donner un carte blanche à l’exploitation de la vie privée, je refuse l’idée de donner un blanc-seing aux politiques dans leur vie privée. Entendons-nous bien, encore : j’ai bien conscience que des personnes à la vie privée mouvementée peuvent tout aussi bien être des personnes compétentes dans la vie publique. Et je n’ai pas moi-même voté que pour des personnes dont la vie privée aurait atteint les plus hauts standards.

Mais je récuse l’idée que l’intégrité d’un politique dans sa vie privée soit sans influence sur sa fiabilité dans la vie publique. Je rejette l’idée d’une étanchéité absolue entre la vie privée et la vie publique. Et je crains fort l’effet pervers d’une licence de principe dans la vie privée, alimentée par tous ceux qui se succèdent depuis trois jours pour en faire un principe fondateur de la République Française. Il ne s’agit pas, une fois encore, de chercher à savoir ou de fouiller. Il s’agit d’unité de la personne. Il ne s’agit pas d’être parfait, il s’agit d’avoir envie de l’être.

Le sain principe du respect de la vie privée n’a pas à devenir la couverture opportune de nos égarements volontaires. Il en est à peu près de même, en termes de comportement politique, de la distinction par trop sollicitée entre l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité. Utilisée pour illustrer la difficulté qu’il y a à traduire toutes ses convictions en actes, elle est devenue une rengaine rebattue dans le discours de politiques qui, sollicitant les voix d’un public aux convictions affirmées, se présentent comme bardés des mêmes convictions mais s’exonèrent à l’avance de n’en tenir aucun compte quand ils seront aux responsabilités.

Il y a des gens, comme ça, qui détournent vos meilleurs principes et en font des chèques en blanc pour leurs inconséquences. Je m’y refuse. Cela ne me fait pas renoncer à ces principes pour autant, mais pas davantage oublier l’indignité initiale.

Alors voilà, non, j’adhère pas. L’absolution générale par anticipation, c’est pas mon truc. Politiques, je n’irai pas fouiller vos poubelles ou vos smartphones, mais j’espère de vous une intégrité globale et un sens profond de la dignité de votre fonction. Tant pis si cela me fait passer pour un Mormon, un Amish. M’en fous.

Notre démocratie est en danger, paraît-il. L’est-elle davantage du fait des réseaux sociaux ou de l’indignité de ses protagonistes?

Auteur

Père, époux, fidèle à divers titres, je suis aussi... avocat, auteur (Ca ira mieux demain, 2015; Identitaire - Le mauvais génie du christianisme 2017), et chroniqueur à La Vie.

17 commentaires

  • Voilà effectivement la dernière trouvaille : la vie privée c’est sacré. Aujourd’hui oú il ne reste plus rien de sacré parce qu’on se fout de tout et que plus personne ne sait ce que cela veut dire on a quand même du mal à retenir l’argument. Je ne sais rien du fond de réalité de cette affaire et je m’en fiche car je ne vais pas faire les poubelles de l’info. Je me pose seulement une question : est-ce un mode de défense décent de faire croire que derrière le paravent chinois de la  » vie privée  » on a le droit de faire n’importe quoi. La défense aurait été peut-être valable sans cet argument stupide et même irresponsable.
    Quant à Einthoven, je n’ai rien compris à son argumentation et si en matière de vie privée il en est bien un qui devrait la boucler c’est bien lui.

  • Enthoven est juste incapable d’imaginer qu’on puisse avoir une vie privée qui respecte la « common decency », et il n’est pas le seul dans son milieu. On peut les comprendre : cela leur évite d’avoir à se poser des questions…

    • J’avoue que son tweet n’est pas pour rien dans la rédaction de mon billet, de même que toutes les réactions très empressées sur le thème de la vie privée. Je ne vais pas refaire mon billet, ni ergoter sur les erreurs et le sort de Griveaux – puisqu’il est scellé – mais cette façon d’interdire toute appréciation de ce comportement au nom de la vie privée m’a paru un poil suspect.

  • « Le respect ne s’impose ni ne s’exige, il se mérite » : voilà un précepte qu’il faudrait graver au fronton de tous les ministères et autres bâtiments où des politiciens exercent leurs fonctions. Les privilèges qui leurs sont accordés ne peuvent être considérés comme justes que s’ils sont la contrepartie d’une certaine exemplarité, d’un esprit de service et non un dû.

  • Merci pour ce texte plein de tact et de bon sens qui rappelle quelques vérités élémentaires.

    Je me permets d’en témoigner bien qu’ayant des convictions très éloignées de celles des journalistes de la Vie sur beaucoup de sujets.

    Sans le secours de la grâce divine et la protection de la Sainte-Vierge, nous tombons facilement dans l’esclavage du démon et de ses agents. C’est une vérité de la doctrine catholique qui se vérifie bien souvent, hélas !

    • Concernant La Vie, je dois apporter trois petites précisions : je ne suis pas journaliste, je ne suis pas membre de la rédaction de La Vie, et les journalistes de La Vie ont des opinions plus diverses que vous ne semblez le penser 😉 Ce qui ne m’interdit pas d’avoir aussi de la sympathie pour certains, dont les idées sont parfois éloignées des miennes.

      C’était tout, mais je voulais le préciser.

    • Merci pour ces intéressantes précisions. Le raz de marée que nous subissons depuis des mois … des années, sans en nier la réalité méritait d’être repositionner. Le risque n’est pas minime de tomber dans l’excès et de « généraliser » à partir de faits qui souvent restent un peu comme le bosquet (peut-être pas un seul arbre !) qui cache la forêt. Un c’est déjà un de trop mais ce n’est ni en masquant la réalité ni en posant la loupe sur quelques cas emblématiques qu’on réussira à regarder les choses en face.
      C’est-à-dire ?
      … Continuer à écrire, à dire, à mettre en évidence qu’une conception normale et propre de la sexualité est une réalité pour la majorité des personnes. Au contraire plus on insistera sur les déviations, plus on stimulera les réflexes des personnes « pathologiquement sensibles ».
      Intéressant aussi de souligner que les hommes sont plus souvent en cause.
      PS : une dernière remarque. Quand on en remet une couche sur l’affaire on rappelle toujours, comme si cela était indispensable, les faits qui sont reprochés à Mr Griveaux. Loin de moi de l’absoudre d’autant que je ne cherche pas à en savoir plus, mais est-il bien nécessaire à chaque fois de le redire ?

    • Je crois que cette proportion « moyenne » doit singulièrement varier selon les tranches d’âge ! Mes filles de 25 et 18 ans y sont confrontées règulièrement…

  • Là où le péché abonde, la grâce surabonde.

    j’ai malheureusement été dans les 16% de Français restants. Je ne partage pas l’acte de Mr Griveaux, pour autant je ne lui jetterai pas la pierre, car il a été dit de ne pas Juger.

    Bien à vous

  • Merci pour ce post. Malgré les tweets de M. Enthoven, il me semble que désormais plus grand monde n’osera se servir du respect de la vie privée comme d’un cache-sexe… Plutôt une bonne nouvelle.

    En tous cas cet homme vient de vivre une prise de conscience pour le moins violente, et je pense à sa famille qui doit vivre des heures difficiles.

Les commentaires sont fermés