Des propos du Pape sur l'islam

Je l’écrivais ici, en commentaires : je ne voulais pas, comme d’autres, évoquer le discours du Pape sans l’avoir lu, envisageant l’hypothèse que certains n’aient pas eu cette précaution.

Après l’avoir lu, je peux vous dire fermement, et sans crainte de me tromper, que ce n’est pas de l’ordre de l’hypothèse, c’est une évidence.

Dans le meilleur des cas, ceux qui accusent le Pape d’avoir manqué de mesure, voire d’avoir insulté l’islam, n’ont pas lu son discours. Mais il ne faut pas être naïf ou trop indulgent. Il y a, dans cet épisode, autre chose à l’oeuvre. Et c’est de l’ordre de l’ignorance, de la bêtise, de l’obscurantisme et de la manipulation. A chacun sa motivation, certains ayant d’ailleurs le rare privilège d’associer la manipulation à la bêtise, quand d’autres manipulent consciemment, que ce soit chez les musulmans, ou au sein même (mais à son égard l’expression est abusive) de l’Eglise catholique, en la personne de Christian Terras, de Golias, qui fait ici la preuve de son incroyable malhonnêteté intellectuelle.

Ce matin, avant de lire le discours du Pape, j’envisageais encore la possibilité qu’il se soit montré maladroit, qu’il ait cédé à un travers « intellectualiste » en ne mesurant pas la portée politique des propos qu’il tenait. Après avoir lu son discours, je ne cèderai pas un pouce de terrain à cet égard : au-delà des regrets exprimés avec bienveillance par le Pape, il n’y a aucune excuse à présenter. Tout simplement parce qu’il n’y a aucune offense.

J’ai trouvé le texte intégral du discours de Ratisbonne, en français, sur Catholique.org et vous invite à vous forger votre propre opinion en vous y reportant.

Le Pape prononce, à Ratisbonne, un discours sur l’articulation entre la foi et la raison, discours d’une grande portée, et d’un grand intérêt, occulté par une polémique obscurantiste et/ou mal intentionnée. Après quelques mots d’introduction sur la joie de revenir à Ratisbonne, le Pape en vient à l’introduction de sa conférence. Il part ainsi d’un propos illustratif, la discussion entre l’empereur byzantin Manuel II Paléologue et « un Persan cultivé« . A aucun moment il ne dit que la position tenue par ce dernier correspond à la vision musulmane dans son ensemble, ni à la vision actuelle (il y aurait pourtant, parfois, matière à clarification).Le Pape indique lui-même (je grasse et souligne) :

« L’on présume que l’Empereur lui-même annota ce dialogue au cours du siège de Constantinople entre 1394 et 1402; ainsi s’explique le fait que ses raisonnements soient rapportés de manière beaucoup plus détaillées que ceux de son interlocuteur persan. Le dialogue porte sur toute l’étendue de la dimension des structures de la foi contenues dans la Bible et dans le Coran et s’arrête notamment sur l’image de Dieu et de l’homme, mais nécessairement aussi toujours à nouveau sur la relation entre — comme on le disait — les trois  » Lois  » ou trois  » ordres de vie « : l’Ancien Testament — le Nouveau Testament — le Coran. Je n’entends pas parler à présent de cela dans cette leçon ; je voudrais seulement aborder un argument — assez marginal dans la structure de l’ensemble du dialogue — qui, dans le contexte du thème  » foi et raison « , m’a fasciné et servira de point de départ à mes réflexions sur ce thème« 

Son propos n’est pas une opposition entre islam et christianisme, c’est une illustration, au travers du propos de deux religieux, du rapport entre foi et raison.

Le Pape poursuit :

« Dans le septième entretien (dialexis — controverse) édité par le professeur Khoury, l’empereur aborde le thème du djihad, de la guerre sainte. Assurément l’empereur savait que dans la sourate 2, 256 on peut lire:  » Nulle contrainte en religion ! « . C’est l’une des sourates de la période initiale, disent les spécialistes, lorsque Mahomet lui-même n’avait encore aucun pouvoir et était menacé. Mais naturellement l’empereur connaissait aussi les dispositions, développées par la suite et fixées dans le Coran, à propos de la guerre sainte. Sans s’arrêter sur les détails, tels que la différence de traitement entre ceux qui possèdent le  » Livre  » et les  » incrédules « , l’empereur, avec une rudesse assez surprenante qui nous étonne, s’adresse à son interlocuteur simplement avec la question centrale sur la relation entre religion et violence en général, en disant:  » Montre-moi donc ce que Mahomet a apporté de nouveau, et tu y trouveras seulement des choses mauvaises et inhumaines, comme son mandat de diffuser par l’épée la foi qu’il prêchait « . L’empereur, après s’être prononcé de manière si peu amène, explique ensuite minutieusement les raisons pour lesquelles la diffusion de la foi à travers la violence est une chose déraisonnable. La violence est en opposition avec la nature de Dieu et la nature de l’âme.  » Dieu n’apprécie pas le sang — dit-il —, ne pas agir selon la raison , “sun logô”, est contraire à la nature de Dieu. La foi est le fruit de l’âme, non du corps. Celui, par conséquent, qui veut conduire quelqu’un à la foi a besoin de la capacité de bien parler et de raisonner correctement, et non de la violence et de la menace… Pour convaincre une âme raisonnable, il n’est pas besoin de disposer ni de son bras, ni d’instrument pour frapper ni de quelque autre moyen que ce soit avec lequel on pourrait menacer une personne de mort…« .

L’affirmation décisive dans cette argumentation contre la conversion au moyen de la violence est : ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu. L’éditeur Théodore Khoury commente : pour l’empereur, un Byzantin qui a grandi dans la philosophie grecque, cette affirmation est évidente. Pour la doctrine musulmane, en revanche, Dieu est absolument transcendant. Sa volonté n’est liée à aucune de nos catégories, fût-ce celle du raisonnable. Dans ce contexte, Khoury cite une œuvre du célèbre islamologue français R. Arnaldez, qui explique que Ibn Hazn va jusqu’à déclarer que Dieu ne serait pas même lié par sa propre parole et que rien ne l’obligerait à nous révéler la vérité. Si cela était sa volonté, l’homme devrait même pratiquer l’idolâtrie. »

On remarquera le propos ce que cette polémique cache : une nouvelle condamnation explicite par l’Eglise catholique de la conversion par la violence. On sait tous qu’il y eut des catholiques, et même des membres de la « hiérarchie catholique » pour accepter que la conversion ne soit pas le fruit de la raison, et soit obtenue par la force – et le Pape le mentionne dans son discours ! On doit donc souligner encore cette condamnation, prononcée par le Pape lui-même. Mais on a souhaité s’apesantir sur autre chose…

On relèvera aussi que, lorsqu’il évoque ces moments, où les catholiques (ou des catholiques) se sont éloignés d’une conception « héllénisante »1 de la foi et du rapport à Dieu, il mentionne que ceux-là se rapprochaient probablement de la position dudit érudit, Ibn Hazn. C’est la seconde et dernière référence à un musulman quelconque, ou à l’islam, d’un discours qui, en français, fait sept pages2. Le moins que l’on puisse dire est qu’il ne s’agit pas d’un « discours sur l’Islam » !

Et voilà ce qui, maintenant, donne lieu à des condamnations de part et d’autre du monde musulman ! On croit « rêver« .Comment en arrive-t-on là ?Probablement, pour commencer, du fait de médias incapables de saisir le fond du discours de Benoît XVI et qui, de fait, se contentent de l’écume du propos, du peu qu’ils en ont compris, et de ce qui peut faire vendre du papier : un bon conflit chrétiens-musulmans, ça, c’est d’la news. Incapables… et irresponsables, car la moindre des choses, lorsque l’on s’apprête à publier ce type d’articles, c’est de s’assurer d’une bonne compréhension !Le résultat ne se fait pas attendre et nombre de personnes réagissent péremptoirement sans, très certainement, avoir pris connaissance du texte, et seulement sur la base des compte-rendus véhiculés par la presse.

Ajoutons à cela l’intervention du témoin de moralité de nos grandes chaînes, Christian Terras, directeur de la revue Golias, un homme qui peut se dire chrétien, mais devrait cesser de se dire catholique, compte tenu de la part de communion et de respect mutuel et fraternel que cela suppose3. Patrice de Plunkett l’a signalé… et l’on est guère étonné de trouver cet homme, qui ne représente guère que lui et les membres de la rédaction de sa revue, mais qui est si souvent interviewé (ça fait toujours bien, un « dissident« ), dans ce nouveau combat contre le Pape4. Que dit cet éminent interviewé ? Que « Notre Pape [le mien, assurément, le sien, en revanche…] n’avoue en fait que son impuissance à dialoguer avec les savants de son temps« . Pauvre propos définitif et idéologique. Pour qui a lu le dialogue entre Joseph Ratzinger et Paolo Flores d’Arcais, philosophe italien athée, Est-ce que Dieu existe ?, le reproche est d’un dogmatisme et d’une bêtise insondables.

Il y a aussi les musulmans de « bonne volonté« , ceux qui, s’insurgeant du propos (prétendu) selon lequel la violence serait consubstantielle à l’Islam – mais nom d’un chien, où donc ont-ils lu ça ? – brûlent des églises et assassinent une religieuse ! La démonstration est imparable.

Restent, enfin, ceux, parmi nos médias, qui saisissent ce trop bon prétexte d’attaquer le Pape. Ceux qui revendiquaient le droit de caricaturer stupidement l’islam, mais s’érigeraient aujourd’hui en son défenseur, pour peu que cela permette, en chemin, de « tacler » Benoît XVI.

Outre l’amertume qu’une telle polémique fabriquée de toutes pièces provoque, outre la violence que cette irresponsabilité a provoqué, il y a la tristesse de constater qu’une fois de plus, on passe à côté de la force d’un message pour focaliser sur ce que le Pape… n’a même pas dit.Et l’on ne note pas, donc, la condamnation, ferme et forte, de la conversion par la violence, de toute idée de guerre sainte.Et l’on ne mentionne pas les propos, autrement plus intéressants et profonds, sur le rapport entre la foi et la raison, selon les catholiques5 :

« la foi de l’Eglise s’est toujours tenue à la conviction qu’entre Dieu et nous, entre son Esprit créateur éternel et notre raison créée, il existe une vraie analogie dans laquelle — comme le dit le IVe Concile du Latran en 1215 — les dissemblances sont certes assurément plus grandes que les ressemblances, mais toutefois pas au point d’abolir l’analogie et son langage. »

« Le courage de s’ouvrir à l’ampleur de la raison et non le refus de sa grandeur — voilà quel est le programme avec lequel une théologie engagée dans la réflexion sur la foi biblique entre dans le débat du temps présent.  » Ne pas agir selon la raison, ne pas agir avec le logos, est contraire à la nature de Dieu  » a dit Manuel II, partant de son image chrétienne de Dieu, à son interlocuteur persan. C’est à ce grand logos, à cette ampleur de la raison, que nous invitons nos interlocuteurs dans le dialogue des cultures. La retrouver nous-mêmes toujours à nouveau, est la grande tâche de l’université. « 

Ceci est pourtant fondamental et tient de l’interaction entre l’Homme et Dieu pour les catholiques. L’Homme est à l’image de Dieu et ce, même dans l’exercice de sa raison. Agir contre la raison est agir contre la nature de Dieu.

La question du rapport entre la foi et la raison est pourtant suffisamment sensible et provoque, ici-même, de suffisamment vives controverses, pour mériter un traitement sérieux. C’était certainement trop demander aux médias présents.

Initialement publié et commenté ici


  1. achtung, comme on diten Bavière : je ne suis ni philosophe ni théologien. Je prie chacun d’excuser mes approximations éventuelles et j’accueuillerai sans difficulté toute précision []
  2. times new roman, taille 12, interligne simple, si certains veulent chipoter []
  3. comprenons-nous bien : je ne dis pas que ce respect n’existe pas chez les autres chrétiens, mais entre membres d’une même Eglise, l’exigence est encore supérieure []
  4. hier, il n’avait de cesse de pourfendre Jean-Paul II, il ne peut que poursuivre avec Benoît XVI []
  5. et, probablement, les chrétiens []

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