Ceux qui se tournent vers la terre française

Je me souviens de ce restaurant oriental, j’étais enfant. Le serveur était un ancien harki. Ma mère, qui a vécu à la frontière algéro-marocaine, m’a appris ce jour-là qui étaient les harkis, quels furent leur sort et notre abandon. J’ai levé les yeux vers cet ancien soldat, grand pour moi, silencieux et digne. Plus de 30 ans après, je n’ai pas oublié son visage.

Je me souviens de ce mois de juin 2005, j’ouvrais mon blog. Un ami m’avait interpellé sur la futilité de mes sujets ; il voulait que je me consacre au sort des Hmong. J’ai appris qui étaient les Hmong, peuple du Nord-Vietnam qui s’est battu aux côtés des Français, puis des Américains. Trente ans après la fin de la guerre, leurs derniers représentants, leurs enfants puis petits-enfants vivaient dans les forêts du Laos, impitoyablement traqués, sans toit, armés de rares, dérisoires et antiques fusils, blessés, mutilés sans être soignés, tirés comme des bêtes depuis des hélicoptères militaires. J’ai espéré naïvement et en vain que mon pays réagirait. Je revois leurs visages, évanouis depuis dans la mort et notre oubli.

Qader Daudzai, ancien interprète de l’armée française en Afghanistan, avait vu sa demande de visa pour la France rejetée. Le 20 octobre, il est mort dans l’attentat-suicide qui a frappé le bureau de vote dans lequel il était observateur. Ils sont encore quelques dizaines – seulement – comme lui, dont le destin balance au gré de débats juridiques et d’opportunité entre un bureau du Quai d’Orsay et un autre au ministère des Armées, suspendus à une mémoire qui s’effiloche avec le temps et les nouveaux théâtres d’opérations. Qader Daudzai avait 33 ans, il laisse une épouse et trois petits garçons – de 2, 3 et 4 ans. La France les aidera-t-elle, ou les ­oublierons-nous aussi, eux et les autres « personnels civils de recrutement local » ?

Ce n’est pas ce que j’imagine lorsque flottent haut nos couleurs, ce qui m’anime quand je prononce le nom « France ». Nous aimerions aussi que, lorsque de l’étranger une conscience se tourne vers la terre française, elle pense encore Liberté, Fraternité et Humanité. Aurions-nous une tradition d’abandon et d’ingratitude ? Il est trop tard pour les harkis comme il l’est pour les Hmong, mais, pour les Afghans, il est encore temps d’éviter le déshonneur.

unsplash-logoWillian West

Auteur

Père, époux, fidèle à divers titres, je suis aussi... avocat, auteur (Ca ira mieux demain, 2015; Identitaire - Le mauvais génie du christianisme 2017), et chroniqueur à La Vie.

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3 commentaires

  • Bravo Erwan.
    Mon grand père maternel à été blessé à la guerre de 14-18, mon grand père était bâtonnier de 39 à 46.
    Mon père officier à été en camp de 49 à 45.
    Son frère Bernard, séminariste est mort à Mathausen en juin 45,(dernier camp libéré par les américains). J’y ai vu pleuré mon père.
    Mon père a travaillé en Algérie de 59 à 62, nous allions à chaque vacances jusqu’à Pâques 60 me semble t il.
    Un de mes fils travaille depuis 13 ans en Allemagne.
    À notre génération, les anciens nous transmettaient l’histoire contemporaine.
    Nos jeunes même les miens, bien que je les ai emmenés à Mathausen, ne transmettront plus la mémoire. Donc la honte disparaîtra.
    Heureusement qu’il y a des plumes comme la vôtre. Merci

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  • La France, si souvent donneuse de leçons, a été honteusement ingrate envers ceux qui lui avaient fait confiance. Et il ne s’agit pas uniquement de la classe politique, la population tout entière a cette fâcheuse tendance à ne faire aucun cas de ceux qui ont eu le malheur de croire à des promesses, à un prestige, à une histoire. J’en veux pour preuve la manière indigne dont les 32 000 harkis ( sur un total de 200 000) qui avaient été « exfiltrés » vers la métropole ont été traités, dans l’indifférence la plus totale. Parqués dans des camps entourés de barbelés là où ceux qu’ils avaient combattus avaient été internés avant eux ils ont végété des années sans que les pouvoirs publics ou les associations si promptes à s’enflammer pour réclamer un traitement humain envers nos ennemis; s’intéressent à leur triste sort. L’exemple de ce malheureux interprète afghan montre que rien n’a changé. Il n’y a pas de quoi être fier.

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  • Je partage le point de vue de Koz sur le fond et la forme et je le partage concrètement sur Facebook et dans mon carnet d’adresses mails. Il jette un caillou dans la mare de l’indifférence et je souhaite qu’il fasse beaucoup de cercles dans l’eau des réseaux sociaux.

    Cet été je me suis trouvé nez à nez avec un camp de migrants dans le centre ville de Nantes. (Voir lien ci-dessous) Je suis resté sans voix et sans trop savoir que faire, que dire, que penser.

    En 1981 j’ai participé à l’ordination d’un jeune prêtre qui m’a emmené par la suite au camp de réfugiés indochinois de Bias en Lot-et-Garonne. Nous y avons reçu un accueil chaleureux. Il y a aussi à Bias un camp de harkis. Je n’y suis jamais allé mais je sais qu’il existe. (Voir lien ci-dessous)

    En tant que bénévole aux Captifs la Libération de Bordeaux je ne suis pas dans le découragement, le désespoir, l’indifférence mais certains jours j ‘ai l’impression de vider l’océan de misères et de détresses humaines au dé à coudre.

    http://yallahcastel.fr/Blog/index.php?article263/nantes-3

    http://www.harkisdordogne.com/article-harkis-de-bias-47-au-carrefour-de-l-histoire-101779400.html

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