C’est un autre monde

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C’est un autre monde, dans lequel il n’a plus été question de parer nos balcons et fenêtres du drapeau, pourtant signe d’union dans l’épreuve et de rassemblement dans la riposte. Nos fenêtres sont restées vides. François Hollande a probablement perçu ce qu’il y aurait de dérisoire à proposer encore le même geste.

C’est un autre monde, dans lequel l’union nationale a les allures d’un souvenir, d’une chimère. Elle n’a pas même duré un instant de raison, et ceci est aussi le signe de ce nouveau monde où l’horreur et le carnage ne sont plus exceptionnels. Ils sont entrés dans le champ du débat politique autorisé et beaucoup ne se sont pas grandis, avec leurs propos de matamores. Epargnons-nous ici la liste de ces indignités, même celles de ceux qui hurlent trop fort.

Dans cet autre monde, la fin de l’Histoire est bien enterrée, et nous savons que nous vivrons de nouveaux massacres. Nous savons que nous les vivrons, nous savons que nos enfants sont nés dans ce monde-là. Dans cet autre monde, chacun est maintenant vraiment visé. En frappant Nice, les terroristes ont balayé l’illusion trompeuse que seul Paris serait une cible. D’autres attentats de masse viendront. La victoire sur l’Etat Islamique en Syrie s’accompagnera d’un retour par tous les moyens possibles de leurs « combattants », dans une « diaspora terroriste ». Retour de leurs combattants et de leurs enfants entraînés à répandre la mort. Nous savons que nous vivrons sous cette menace pour une et peut-être deux générations. Le monde d’avant Abaoud, Abdeslam, avant Kouachi, avant Merah, est derrière nous. D’autres attentats viendront et, le diviseur étant à l’œuvre, des ripostes interviendront vraisemblablement, à l’encontre des musulmans, accélérant l’engrenage. Sauf sursaut, dans cet autre monde que l’on voudrait pourtant éviter, le « eux ou nous » se muera rapidement en un « avec nous ou contre nous ». La pondération deviendra suspecte et l’artisan de paix, un traître.

La question est de savoir ce que nous pouvons emporter de notre ancien monde, et ce que nous devons laisser sur le seuil.

Continuer comme avant, faire rayonner la vie pour rejeter la mort, ne pas céder un pouce de nos libertés, paraît dérisoire aujourd’hui. Il ne s’est d’ailleurs plus trouvé grand-monde pour célébrer l’art de vivre à la française, comme on avait évoqué les verres en terrasse ou la BD de nos amis Belges. Personne n’a troussé une ode à la douceur azuréenne. Nous allons devoir trouver le compromis entre continuer à vivre heureux pour ne pas leur donner la satisfaction de nous en priver, et la vigilance de chaque instant. La tactique terroriste et l’époque actuelle, qui lui fournit des caisses de résonance inespérées, rendent la discordance entre la réalité et sa perception plus large encore, et cette perception forge de nouvelles réalités : la perception de la menace agira sur la politique et la société plus fortement que sa réalité.

Nos évènements devront changer. Nous devrons aussi abandonner le symbolique tranquillisant pour l’efficace.
Nos évènements devront changer. Un barrage de police, un barrage militaire ne sont pas festifs, mais on préfèrera des plots en béton à un camion assassin. Nous devrons aussi abandonner le symbolique pour l’efficace. Quel que soit celui que je lis, aucun spécialiste de la défense n’approuve l’opération Sentinelle. Elle n’est pas dissuasive, et elle n’a protégé personne. A Nice comme au Bataclan, c’est la police qui est intervenue. Elle ne repose que sur le besoin de tranquilliser le peuple. A nous de nous montrer mûrs pour une protection véritable, et une meilleure affectation de nos moyens. Pourquoi pas sur le modèle d’unités à motos, mobiles et autorisées à riposter ? Pourquoi ne pas également investir la réserve opérationnelle dont on reparle1, et armer un nombre contrôlé de citoyens formés, ayant fait l’objet d’une enquête de personnalité, connus et suivis ? De nouvelles approches doivent être envisagées, et ne peuvent être disqualifiées d’emblée au seul nom de l’ancien monde.

Les pistes évoquées par Malek Boutih sont intéressantes, en ce sens qu’elles supposent un réarmement moral et politique. Il nous faut accepter de lutter contre des idées, quand bien même elles ne sont pas directement illicites. Comme il le liste, c’est « le complotisme, l’antisémitisme, une vision radicale de la religion, un discours anti-patriotique et anti-français » et ajoutons, comme il le dit aussi, qu’une polémique comme celle qui est intervenue sur la composition de l’équipe de France ne devrait pas rester sans réponse. Il faut aussi, parce qu’il ne s’agit pas de combattre une religion et qu’il ne peut s’agir d’amalgamer toutes les religions dans une approche myope et idéologique, combattre les pratiques et notamment la soumission des femmes. Il faudra encore s’opposer frontalement au salafisme. Qu’il soit djihadiste évidemment, mais également quiétiste, le second créant un univers mental propice au premier – quoi qu’ils en disent. Former les imams, en France, dans de réels parcours universitaires, et en faire une condition pour pouvoir prêcher. Cesser, aussi, de se reposer sur quelques figures médiatiques mais intellectuellement indigentes et dépourvues de légitimité parmi les musulmans eux-mêmes. Quant aux musulmans, ils doivent dénoncer non seulement les discours mais aussi les personnes qui se radicalisent – et dont ils sont victimes avec les autres Français, comme Olfa, 31 ans, et Killian, 4 ans, d’origine tunisienne, et assassinés jeudi soir.

L’enjeu est de prévenir le basculement total, celui qui interviendra au cinquième, sixième, dixième attentat de masse, quand les esprits seront mûrs pour d’autres types de mesures encore.

Il nous faut aussi restaurer une raison d’être collective. Quel engagement proposons-nous ? Quelle raison d’être plutôt que de ne pas être, pour la France et l’Europe ?
Mais cette réponse sera encore insuffisante. Même si l’immensité du chantier a de quoi décourager, il nous faut aussi restaurer une raison d’être collective. Quel engagement proposons-nous ? Quelle raison d’être plutôt que de ne pas être, pour la France et l’Europe ? Remiser l’unique horizon individualiste et la tolérance indifférente. Célébrer le commun plutôt qu’exalter les différences. Et les pages glorieuses : qu’il soit plus facile d’aimer son pays que de retourner les armes contre lui. Dépasser nos guerres picrocholines et périmées au vu de ce qui fond sur nous. Réconcilier la France et ses 1.500 ans d’Histoire, la France des Lumières et celle des Chrétiens. Que les deux acceptent que même les idées qu’ils ne partagent pas, les pages d’Histoire qu’ils ne lisent pas ensemble, font partie de l’identité de la France. Cesser encore de combattre la foi aux sources de laquelle ce pays puise encore aujourd’hui nombre de ses valeurs.

C’est un travail pour les enseignants, pour les artistes, pour les écrivains, pour les intellectuels de ce pays. C’est un travail pour les journalistes, et pour tous ces medias éclatés que nous sommes devenus par nos divers réseaux sociaux : cessons notamment de démultiplier l’effet de terreur, cessons de ressasser, et de partager l’horreur. C’est enfin un boulot pour les politiques. Dans la campagne présidentielle qui s’ouvre, plus que jamais, les candidats devront dépasser les nécessaires programmes et proposer un projet, une vision, pour ce pays. A eux de se hisser à la hauteur de l’enjeu véritablement historique des années qui viennent. Que ceux qui sont entrés en politique par goût du pouvoir ou s’y maintiennent par carriérisme se moulent d’urgence dans le costume. Parce qu’aujourd’hui, c’est très concrètement de l’avenir de nos enfants que nous parlons. Et ce n’est plus cette fois de la qualité de cet avenir qu’il s’agit, mais de sa possibilité.


  1. Permettez que je crédite ici Guillaume de Prémare, dont je quitte la table []

Auteur

Père, époux, fidèle à divers titres, je suis aussi... avocat, auteur (Ca ira mieux demain, 2015; Identitaire - Le mauvais génie du christianisme 2017), et chroniqueur à La Vie.

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