Archipel français cherche ponts

La violence et la peur ont resurgi dans notre actualité. On course un Président, depuis un an on s’affronte, des manifestants sont éborgnés, des pompiers sont attaqués et, de façon plus larvée, sur les réseaux sociaux tournent des meutes avides de mort sociale, quand ce n’est pas de lynchage physique.

Voilà le quotidien, ou l’à-venir, de ce pays qui a vu disparaître toute matrice commune, singulièrement catholique, où l’on coexiste faute de communier et qui en appelle au vivre-ensemble à mesure qu’« ensemble » perd son sens. Mais d’où vient cette violence, sinon de la réduction de la communauté nationale en isolats rivaux, en terrain d’affrontement d’îlots concurrents, identitaires indigénistes contre identitaires suprémacistes, femmes contre hommes, -transgenres contre cisgenres, « renois » contre « -babtous » ? C’est le pays de ces nouveaux clivages, décrits au scalpel par Jérôme Fourquet dans l’Archipel français : gagnants/ouverts contre perdants/fermés, élites citadines contre peuple des périphéries, expatriés fiscaux contre relégués locaux, anywhere contre somewhere

Comment vivre dans ce pays qui ne se comprend pas ? Comment vivre, surtout, dans le monde qui vient, quand on est de celui qui s’éclipse ? Quand chaque « avancée » célébrée est comme un lambeau qu’on vous arrache ? Quand on vit en ville et qu’on aspire à la campagne ? Que l’on aime l’Europe et puis Saint-Jean-Pied-de-Port ? Quelle est sa place lorsqu’on ne se reconnaît dans aucun de ces nouveaux clivages, réels ou exploités : progressistes contre populistes, patriotes contre mondialistes ?

Ah ! choisir l’isolement… Laisser ce pays aller où il veut et décider de ne pas le suivre, autant que faire se peut. Être une « voix qui crie dans le désert ». Il en faudra. Mais ce pays a aussi un besoin urgent que, depuis chaque îlot de cet archipel, des femmes et des hommes s’acharnent à construire des ponts, quoi qu’il leur en coûte et quel que soit l’arrachement à leur propre domaine. Peut-être est-ce précisément la place de ceux qui ne sont d’aucun de ces clivages ? La place de ceux qui, à l’aise ailleurs, sont bel et bien d’ici ; ceux-là mêmes que l’on exhorte à aller aux périphéries ; qui ont une vocation particulière à se soucier de leur prochain ; qui, même bien insérés, entretiennent une « option préférentielle pour les pauvres ». Ceux qui devraient savoir se faire tout à tous. C’est cela ou l’exil intérieur et l’affrontement constant.

Chronique du 29 janvier 2020
Photo by Taneli Lahtinen on Unsplash

Auteur

Père, époux, fidèle à divers titres, je suis aussi... avocat, auteur (Ca ira mieux demain, 2015; Identitaire - Le mauvais génie du christianisme 2017), et chroniqueur à La Vie.

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5 commentaires

  • Quand plus rien n’est commun : fêtes, foi, langue, coutumes alimentaires ou architecturales, quand les Français de souche ont été privés (depuis la fin du XXe siècle jusqu’à nos jours) de leur propre culture par des réformes qui ont fait passer l’horaire de français de 7h à 4, empêché le par coeur et ruiné la possibilité de connaître la chronologie, quand aucun élève ne connaît la géographie de son pays (montagnes, rivières, mers…), quand on sort de primaire en ayant visité une déchetterie mais en n’ayant jamais appris à lire, à réciter une fable, à découvrir la nature dans ce qu’on nommait jadis les  »leçons de choses », au point que de mes trois classes de 3e, 2nde et 1e, nul n’a vu de chêne dans sa vie, alors il n’y a plus du tout  » d’ensemble » .
    Il ne reste que des territoires abstraits, toujours enlaidis, perdant toute identité, tout charme.
    Le joli mot d’identité commune semble réservé à l’Autre, que nous enfermons ainsi dans un particularisme bientôt communautariste.
    Qu’avons-nous reçu de commun, que voulons nous transmettre, non pas pour seulement vivre ensemble, mais pour partager une vision, un projet ensemble, celui d’une nation qui a une histoire, une culture, et les traces visibles partout d’une foi ?

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    • Le faire ensemble aussi se porte moins bien que dans mon enfance et adolescence dans un petit village de la forêt landaise. Mais la forêt landaise est toujours très belle, le Lot-et-Garonne très beau ainsi que le Tarn et la Corse. A condition de sortir des chemins battus et rebattus par les voitures, les cars, les camions. J’ai un souvenir à partager avec vous: dans une école de campagne je faisais promener des enfants de CE2 dans l’herbe d’une propriété en jachère, un enfant m’a dit « Monsieur ça sent le chewing-gum » ; nous marchions sur de la menthe sauvage. 🙂

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